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5. Communication et discours politiques : actualités et perspectives

Article
Publié : 5 juillet 2010

La stratégie du réseau social (grassroot networking) pendant la campagne présidentielle de Barack Obama, août-novembre 2008 : discours et symboles du mouvement social


Adeline Vasquez-Parra, Doctorante en histoire, Centre d’Etudes Nord-américaines (CENA), Université Libre de Bruxelles

Résumé

La campagne présidentielle de Barack Obama a suscité de nombreuses analyses sociologiques discutant la singularité de ses stratégies et tactiques de communication politique. L’une de ces grandes stratégies, le réseau social ou grassroot networking, a impliqué la mise en place d’un réseau de militants actifs au travers des médias et sa gestion par des communicants. La stratégie du réseau social a également désigné un cadre d’action collective pour assurer, entre autre, une continuité narrative entre la société américaine et ses mythes culturels et sociaux. Cependant, a-t-elle véritablement contribué à l’émergence d’un mouvement social ou a-t-elle simplement servi des intérêts électoraux ? C’est ce que cet article analyse en relevant les pratiques discursives du candidat pendant sa campagne et aussi, les pratiques discursives de sa communication politique établies au travers de slogans, réalisations artistiques et outils informatiques novateurs participant à l’existence du grassroot networking.

Abstract

Barack Obama’s presidential election campaign has raised numerous sociological analyses discussing the specificity of its strategies and tactics of political communication. One of these strategies called grassroot networking implied the creation of a network through the Internet and its management by media consultants. The grassroot networking strategy also allowed a collective action frame that echoed a narrative continuity between the American society and its cultural and social myths. However, did it exactly contribute to the emergence of a social movement or did it simply serve electoral interests? The article answers this question through the analysis of different discursive practices of the presidential candidate during his campaign and those of his communication staff. Through a variety of slogans and creative works, all participated to the innovative computing tool of this unusual campaign.


Texte intégral

La campagne présidentielle de Barack Obama a suscité de nombreux commentaires et analyses quant à son organisation et ses stratégies de communication politique. En effet, pour la première fois dans l’histoire politique américaine, un candidat a massivement « investi » Internet pour y transposer sa campagne électorale et utiliser la toile comme principal outil de mobilisation de ressources humaines et financières. Cette nouvelle approche à la fois de la place du débat politique dans la société et de l’espace public où il prend forme a profondément marqué la pratique électorale mais aussi le rapport entre gouvernants et gouvernés.

La campagne présidentielle de Barack Obama qui s’est déroulée du 25 août 2008 date de la convention nationale démocrate de Denver (Colorado) au 4 novembre 2008, a ainsi réussi un pari inespéré : intéresser les Américains à la politique en les amenant à prendre part au débat dans un premier temps puis dans un second temps, à voter. Pourtant, si justement la campagne a suscité un tel engouement et la participation massive des citoyens, c’est parce qu’elle s’appropriait le discours et les caractéristiques du mouvement social au lieu de s’en tenir à la campagne politique classique. Cette affiliation au mouvement social a été délibérément réfléchie par les communicants et le candidat lui-même afin de pallier au désintérêt des Américains pour la scène politique mais aussi, pour mener à bien une stratégie électorale qui a porté ses fruits. La stratégie du grassroot networking c'est-à-dire la mise en réseau de citoyens anonymes entre eux et leur mobilisation en faveur du candidat démocrate à l’aide d’agences de communication a organisé le mouvement social du changement ainsi qu’il s’est lui-même nommé. Cette pratique d’un modèle organisationnel proche des stratégies de mobilisation d’un mouvement social s’inspire des idées d’organisation communautaire développées par l’idéologue américain Saul Alinsky qui a dûment marqué Barack Obama, lui-même ancien organisateur communautaire.

Il avait d’ailleurs déclaré en 1995 tel que le rapporte Manuel Castells, vouloir changer la fonction du leader politique afin qu’il corresponde mieux au rôle de l’organisateur communautaire :

“It’s time for politicians and other leaders to take the next stop and to see voters, residents or citizens as producers of this change. What if a politician were to see his job as that of an organizer, as part teacher and part advocate, one who does not sell voters short but who educates them about the real choices before them?” (Castells 2009 : 387)

Le grassroot networking que nous traduirons ici par l’expression francophone « réseau social » en n’omettant pas que le terme anglophone “grassroot désigne une réalité bien particulière de mobilisation vers le bas (c'est-à-dire à l’échelle individuelle), a mis en perspective un discours utilisant les même tactiques de mobilisation que celles opérées dans les mouvements sociaux : la promesse du changement social, le discours de la rédemption et l’espoir d’une société meilleure à venir. Ce discours a plus largement tiré sa légitimité de références culturelles plus larges afin de se poser en héritier des valeurs transmises par la popularité des mouvements sociaux des années soixante en particulier celui pour les droits civiques de Martin Luther King et celui initié par Robert Kennedy lors de sa campagne présidentielle de 1968. L’héritage de ces deux leaders politiques est une constante dans le discours1 de Barack Obama comme celui de A More Perfect Union de Philadelphie le 18 mars 2008 qui soulève la question de la race à l’instar de Martin Luther King dans I Have A Dream.

Le discours a ainsi révélé divers mythes politiques de la société américaine afin de construire son propre aspect mythique. Cette vision fut rendue possible par le réseau social sur Internet qui a permis au candidat d’asseoir sa position de leader politique mais aussi d’homme du peuple, de common man qui depuis Andrew Jackson (président élu en 1829 et à l’origine du concept) détermine souvent la crédibilité d’un candidat à une élection présidentielle aux Etats-Unis. Ainsi, l’Internet contribue largement à déhiérarchiser les relations entre individus et surtout, à abolir les intermédiaires dans la communication entre ces derniers. Barack Obama a donc réussi à communiquer de façon directe avec ses militants ce qui a renforcé l’accessibilité de son nouveau rôle de leader, façonnant en outre une image du citoyen lambda notamment au travers de son profil Facebook. Cet article tentera donc de décrire et d’analyser le rôle du réseau social, moteur de la participation à la fois citoyenne et militante lors de la campagne présidentielle de Barack Obama.

Il s’interrogera également sur le mouvement social que cette stratégie a ainsi initié et la stratégie d’action collective qui a débouché sur une imbrication entre le discours du candidat et le changement social qu’il a incarné. Il semble par ailleurs essentiel de démontrer comment la mobilisation citoyenne, ultime étape de la campagne, a été gérée par une judicieuse association d’organisations communautaires telles ACORN (Association of Community Organizations for Reform Now), de compagnies privées de communication politique Internet (Blue State Digital) et de réseaux sociaux (Facebook, MySpace) qui ont largement encadré les militants afin d’amener la campagne à la victoire.

De façon générale, les médias sont toujours les meilleurs outils des campagnes présidentielles et bien souvent facteur de décision chez de nombreux électeurs. La majorité des candidats à l’élection présidentielle américaine de ces quarante dernières années les ont largement exploités et les ont maniés de façon plus ou moins habile comme l’a illustré le président John Fitzgerald  Kennedy dans ses débats télévisés avec Richard Nixon ou Bill Clinton, premier candidat à une élection présidentielle à s’adresser aux militants par le biais du net. Néanmoins, lors de la campagne présidentielle de 2008, ce seul média semble avoir attiré à lui seul l’ensemble des attentions tant sa place y fut prépondérante d’un point de vue aussi bien strictement politique que culturel. Pour Virginie Picquet, auteur d’un ouvrage sur le rapport entre image et présidence aux Etats-Unis, ceci s’explique par un changement de stratégie de la part du candidat Obama vis-à-vis des médias et de leur utilisation par ses prédécesseurs :

“En fait, la stratégie de communication adoptée par Obama a reposé sur une indifférence affichée vis à vis des grands médias traditionnels et sur l’exploitation maximale des nouvelles technologies comme modes de communication instantanés et interactifs: sites Web, blogs, vidéos projetées sur la Toile et ‘textos’ envoyés régulièrement aux partisans.” (Picquet 2010 : 338)

En effet, la campagne de Barack Obama investit Internet en partageant d’abord des liens dirigés vers des médias plus traditionnels. Les vidéos mises en ligne sur Youtube sont d’abord des documents provenant d’autres médias plus classiques tels que la télévision qui montrent le candidat s’adressant à ses futurs militants ou à la Convention démocrate d’août 2008. Toutefois, Obama comprend très vite l’utilité des réseaux de partage tels que Youtube et Myspace pour s’adresser directement aux militants ou pour révéler ses stratégies de campagne à l’instar de la vidéo2 mise en ligne le 16 janvier 2008 et intitulée “My Plans for 2008”. C’est notamment dans cette vidéo où l’on voit le candidat en tenue décontractée s’adresser directement aux Américains en leur expliquant que sa campagne symbolisera le changement que les Américains ont tant attendu (“change and progress that we so desperately need”) et surtout, il y mentionne alors le grassroot networking et son importance pour la mobilisation du futur mouvement social qu’il compte fabriquer :

“Years ago as a community organizer in Chicago, I learnt that meaningful change always begins at the grassroots.”

A travers cette simple phrase, Obama décrit sans détours la stratégie de sa campagne axée sur la participation à l’échelle individuelle et la réseauification inspirée des méthodes d’organisation communautaire. Pour le sociologue français Emmmanuel Lazega, un réseau social est défini :

“Méthodologiquement (pour des raisons techniques) comme un ensemble de relations spécifiques (par exemple collaboration, soutien, conseil, contrôle ou encore influence) entre un ensemble fini d’acteurs.” (Lazega 1998 : 8)

Cette restriction du réseau à “un ensemble fini d’acteurs” apparait déjà ambigüe à Lazega lui même qui modère l’expression en ajoutant “qu’un ensemble social n’est jamais réellement fini” (Lazega 1998 : 8). Il apparait que cette explication valide la principale particularité du réseau social sur Internet puisque le virtuel autorise un nombre infini de ressources confirmant par là même sa démocratisation. En effet, si le réseau social tel qu’il pouvait se concevoir de manière plus classique (un club privé par exemple) nécessitait une position sociale, une collaboration professionnelle ou encore des liens d’amitié, l’adhésion à un réseau social du net, elle, n’est affaire que d’un clic. Les barrières sociales mais aussi géographiques ou culturelles sont totalement laissées de côté, l’engagement politique est facilité et la participation au débat démocratique devient aisée. Les communicants d’Obama saisissent donc l’opportunité que leur ouvre Internet, de l’explosion des réseaux sociaux tels Facebook qui comptent en 2007 aux Etats-Unis, plus de 15 millions d’utilisateurs sur une population de 305 683 227 d’habitants. Les conseillers média de la campagne présidentielle d’Obama entrent en contact avec des sociétés privées de marketing politique spécialisées sur le net à l’image de la société Blue State Digital dont le dirigeant, Joe Rospars, a déjà travaillé à des campagnes présidentielles. En effet, Rospars s’était déjà attelé à la création d’un blog de campagne pour le politicien Howard Dean, candidat démocrate à la présidentielle en 2004: Blogforamerica. Ce blog avait réussi à rassembler de nombreux partisans et avait déjà à l’époque suscité une pléthore de commentaires sur cette stratégie de campagne “grassroot” mère du futur “grassroot networking”.

Les communicants web de la campagne ont donc déjà une expérience du potentiel mobilisateur d’Internet et le mettent en place dès 2007 en créant la page Facebook personnelle de Barack Obama3. En moins d’un mois, 1,2 millions d’internautes se connectent sur la page d’Obama où ils y découvrent quantité d’hyperliens menant à son site de campagne (Debré 2008 : 117). Ces “hyperliens” sont soit dirigés vers le site clef de la campagne: Mybarackobama.com ou vers d’autres sites de partage de photos et d’informations personnelles tels que Linkedin, MySpace, iTunes, Flickr et surtout Youtube où le candidat expose la plupart de ses discours sur le caractère social de la campagne. Notons l’attribut générationnel de ce type de stratégie politique qui vise clairement à s’attirer les faveurs d’un public-cible : les jeunes, principaux utilisateurs de ces réseaux sociaux et d’Internet en général. La campagne utilise rapidement Obama comme un produit de consommation tendance (qui se décline en tee-shirts, mugs, pins que l’on peut acheter en ligne sur le site du candidat) mais surtout, comme une icône des temps modernes que s’arrachent les programmes préférés de la jeunesse comme cet épisode des Simpsons’ mis en ligne sur Youtube pendant sa campagne le 29 septembre 2008 montrant le personnage principal de la série face à des machines de vote destinées à faire barrage à Obama4.

En 2006, selon l’organisation non partisane « civicyouth », le vote des jeunes entre 18 et 30 ans était estimé à 41,9 millions de personnes, 22% d’entre eux s’abstenaient de voter et plus de 20% votaient dans le camp républicain. Obama et ses communicants décident d’ailleurs de confier l’ensemble de la gestion des réseaux sociaux de partage et de la stratégie du réseau social sur le net (notamment sur Mybarackobama.com) à des jeunes qui incluent Chris Hughes co-fondateur de Facebook âgé à l’époque de 24 ans et Joe Rospars lui même, âgé de 25 ans. Cette tactique est renforcée par une dimension socio-culturelle qui octroie à la jeunesse (dans son sens large), aux Etats-Unis, des vertus sociales. La jeunesse d’un candidat, de ses partisans et de sa campagne ne peuvent que jouer en sa faveur dans le sens ou cette dernière tend à symboliser le dynamisme, l’esprit d’entreprise et la vitalité du candidat qui voit par cette occasion son image renforcée d’une popularité en lien avec ce paradigme culturel particulier.

Le candidat républicain John Mc Cain aura d’ailleurs à pâtir de son âge et de son manque d’implication sur le net puisque lorsque Obama franchit la barre du million d’amis sur Facebook et voit des groupes parallèles soutenir sa cause tels que “Students for Obama”, “Asian-Americans for Obama”, “Women for Obama” totalisant près de 750 000 internautes en plus de la page qui lui est consacré, Mc Cain n’en est qu’à quelques milliers d’amis sur sa page personnelle Facebook et admet ne rien connaitre aux nouvelles technologies (Picquet 2010 : 340).

Toutefois, si les groupes de soutien au travers du pays se multiplient en faveur du candidat démocrate, ils se nucléarisent et fonctionnent souvent de manière autonome: les uns n’ayant pas les même préoccupations ni les même motivations que les autres dans la défense du candidat démocrate. La stratégie du grasroot networking se met alors en place pour ramener l’ensemble des internautes vers une préoccupation commune : la mobilisation pour le vote en faveur du candidat en simplifiant la mise en réseau de tous ces militants qui participent parfois pour la première fois à une campagne politique. La stratégie opère sur le site officiel du candidat Mybarackobama.com qui devient un véritable point de rencontre et un espace d’échanges pour l’ensemble des militants de la campagne qui mettent en ligne des évènements locaux, échangent des vidéos sur le candidat, laissent des messages d’encouragement. Mais surtout, le site crée une nouvelle stratégie de communication déjà un temps soit peu expérimenté au travers du site de Dean en 2004 : il va servir à la fois de base de données sur les militants et de mobilisation électorale.

Ainsi, en s’enregistrant sur le site officiel de Barack Obama, les militants sont amenés à laisser leur adresse de courrier électronique et leur code postal. A l’aide de ces deux informations, le logiciel informatique du site prévu à cet effet leur envoie une liste de 40 personnes à contacter dans leur arrondissement, sympathisants démocrates, déclarés ou non. Les informations recueillies par le militant virtuel sont ensuite transmises vers la base de données du site qui enregistre toutes les personnes mobilisées pour la campagne. Ces données autorisent notamment les communicants à envoyer des textos demandant des dons, rappelant d’aller voter ou des envois d’une multitude de courriers électroniques informant des prochains rassemblements en faveur du candidat démocrate, 1,2 milliard de courriels seront d’ailleurs envoyés à l’ensemble des militants pendant la campagne. A l'automne 2008, l'équipe d'Obama disposait ainsi d'une base de données contenant les coordonnées de plus de 13 millions de militants et sympathisants. La campagne donne alors naissance à des micro-campagnes qui s’étendent au travers du pays et se développent grâce au grassroot networking en totale autonomie.

Ce procédé d’autonomisation des militants s’inspire directement des doctrines de Saul Alinsky fondateur de l’organisation communautaire dont Obama se revendique. Cette référence à ses années passées en tant qu’organisateur communautaire est très souvent mise en avant dans ses discours et ceux de ses partisans notamment de sa femme Michelle qui déclare sur une vidéo de Youtube en février 2008 l’avoir connu alors qu’il était engagé dans les rues de Chicago en tant que réformateur social. Pour le sociologue Manuel Castells, la transposition de ces techniques apprises “sur le terrain”, là encore la référence à la mythologie politique américaine qui assoit l’homme, qui, à la force de ses bras a forgé ses propres armes sur “le terrain” n’est pas innocente, d’organisation communautaire aux nouvelles technologies du net ont autorisé un nouveau modèle de mobilisation :

“The key to the success of Obama’s campaign strategy was his ability to translate the classic American model of community organizing, as elaborated half a century ago by Saul Alinsky into the context of the Internet. Grassrooting the Internet and networking the grassroots, Obama, who learned his social organizational skills on the streets of Chicago’s South Side, has probably invented a new model of mobilization that may be one of his lasting political legacies.” (Castells 2009 : 386)

Ce modèle inventé par Saul Alinsky, réformateur social ayant œuvré à Chicago au début du XXème siècle, donne la part belle au “grassroot” c'est-à-dire à la mobilisation des individus au niveau social. Toutefois, cette doctrine revendique emphatiquement son appartenance au grassroot et l’on peut interroger la véritable place qu’elle lui assigne. Le rôle du discours qui use de signifiants forts au profit de signifiés déployant tout un ensemble de mythes culturels que nous étudierons plus loin chez les récepteurs du discours, sous-tend déjà la stratégie du grassroot networking telle que la pensait Alinsky. Ce nivellement par le bas (politics from the bottom) que permet l’organisation communautaire rassemble des individus d’un même quartier autour d’une même cause. La place du leader est primordiale puisque c’est lui qui vient jouer le rôle de médiateur mais surtout, il mobilise comme dans un mouvement social classique. En ce sens, il n’est plus seulement l’émetteur du discours mobilisateur, il est en est le centre.

Selon l’historien américain Michael C. Behrent dans un article paru sur les liens entre la campagne présidentielle et Saul Alinsky, l’organisation communautaire se réfère :

“Aux activités par lesquelles un animateur aide les habitants d’un quartier défavorisé à faire valoir leurs droits, que ce soit en exigeant de l’administration des HLM de mettre les logements sociaux aux normes sanitaires en vigueur, ou en demandant aux banques implantées dans le quartier d’offrir des taux d’intérêts plus raisonnables.’’ (Behrent 2008 : 01)

Cette méthode de mobilisation est selon Behrent “la méthode Alinsky” qui a non seulement exercé une influence considérable sur la stratégie du grassroot networking telle qu’elle fut appliquée pendant la campagne d’Obama mais a aussi influencé le militantisme américain au travers d’agences d’organisation communautaire telles que l’Industrial Areas Foundation et la Woodlawn Organization. Behrent explique aussi dans son article le rôle primordial de l’organisateur qui agit sous des intérêts collectifs mais ne doit pas négliger ses propres intérêts. Il se donne alors un rôle d’homme providentiel qui possède entre ses mains le pouvoir d’agir.

Le support idéologique d’Obama pour sa campagne présidentielle a le mérite d’être sans détours. Toutefois, cette juxtaposition du monde social et militant sur la scène politique, affiche une orientation nouvelle à la campagne présidentielle traditionnelle telle qu’elle fut pratiquée ces quarante dernières années (à l’exception de Robert Kennedy qui avait tenté le même type de calque). Cet engagement du grassroot n’est en réalité que de surface puisque les stratégies de mobilisation sont planifiées d’avance par les agences d’organisation communautaire ou ici, les communicants Internet qui ont eux mêmes œuvré grâce à des agences d’organisation communautaire comme Association of Community organizations for Reform Now (ACORN) basée à la Nouvelle Orléans et qui n’existe plus aujourd’hui. Cependant, la référence constante au grassroot comme l’ensemble de ces individus qui à l’instar du mouvement social se sont mobilisés d’eux mêmes autour d’une cause, a toujours transparu de manière univoque. David Plouffe, directeur de la campagne présidentielle, soulignera après coup le rôle clef du grassroot :

“We as a campaign believed in the grassroots in our core […] that was because we had enough grassroots that we could win.” (Youtube, Institut d’études politiques d’Harvard, 16 avril 2009)

En vérité, la campagne doit beaucoup au symbole qu’a représenté le grassroot et au discours du mouvement social qu’elle a amené.

La sociologue américaine Theda Skocpol qui s’est beaucoup intéressée à la mobilisation sociale aux Etats-Unis relèvera à juste titre que cette ambiguïté entre stratégie de communication et mouvement social est un symptôme des temps modernes. En effet, dans “Diminished Democracy : From Membership to Management in American Civil Life”, elle regrette que dans les années soixante, l’adhésion massive à des mouvements sociaux grassroots et à des organisations semi-privées, a sérieusement décliné afin d’être presque exclusivement remplacé par des groupes de pressions (lobbies) dirigés par un personnel professionnel. Cette ambiguïté joue en faveur d’Obama car le grassroot autorise les militants à penser qu’ils sont eux même vecteurs de changement. Ils sortent ainsi de leur rôle partisan pour devenir des moteurs du progrès social. La campagne réussit donc à transcender le politique, symbole de pouvoir et d’intérêts particuliers pour atteindre d’autres sphères notamment celle du social, sémantiquement associée au bien collectif. En élaborant ensemble un cadre d’action collective pour cette campagne, militants et responsables politiques ont assigné une signification à la campagne de façon à mobiliser des adhérents et obtenir le soutien de la société (Benford v.d 1986 : 470). Cependant pour Peter Dreier, professeur de sciences politiques à l’Occidental College de Los Angeles, toute l’originalité de cette campagne réside justement en ce qu’elle a emprunté au mouvement social nombre d’attributs mais n’a pas seulement simulé le mouvement social car de nombreux syndicats et groupes militants s’y sont joints à l’image d’un mouvement social réel :

“Compared with other political operations, Obama’s campaign has embodied many of the characteristics of a social movement- a redemptive calling for a better society, coupling individual and social transformation. This is due not only to Obama’s rhetorical style but also to his campaign’s enlistment of hundreds of seasoned organizers from unions, community groups, churches, peace and environmental groups. They, in turn, have mobilized thousands of volunteers, many of them neophytes in electoral politics, into tightly knit, highly motivated and efficient teams.” (Dreier 2009: 388)

La campagne présidentielle d’Obama réussit donc à ouvrir un nouvel espace d’expression ou comme le souligne brillamment Manuel Castells dans son expression “grassrooting the Internet” le mouvement social peut avoir lieu. Cette stratégie offre par conséquent à la campagne un cadre d’action collective où avant même d’exploiter toutes les possibilités de mobilisation qu’Internet peut offrir, un discours propre aux mouvements sociaux se construit autour des symboles forts de l’expérience contestataire.

Ainsi, l’affiche reprise sur Internet sous forme de photos de profil Facebook, d’images virtuelles ou de photoramas dans les clips militants mis en ligne sur Youtube devient signe de ralliement, symbole d’une cause à défendre. L’une de ces affiches remporte d’ailleurs un franc succès car elle reprend à son compte des techniques artistiques déjà utilisées dans les affiches des grands mouvements sociaux  américains des années soixante. Il s’agit de l’affiche de Shepard Fairey, un graffeur (street artist) de Los Angeles, où l’on voit Obama peint en rouge, bleu et blanc au dessus d’un slogan lui même fédérateur et significatif : “Hope” (“Espère”). Cette affiche qui utilise une technique artistique bien particulière adaptée à la rue: la technique du pochoir, est similaire à celle employée par le mouvement étudiant des années soixante initiée par des groupes comme Students for a Democratic Society (SDS) ou encore celui pour les droits civiques de Martin Luther King. Cette technique sera utilisée par de nombreux militants qui n’hésiteront pas à l’appliquer sur des tee-shirts ou des panneaux qu’ils personnaliseront et diffuseront sur les sites de réseau sociaux. L’affiche en pochoir où l’on peut apercevoir la tête d’Obama sous un slogan : “Believe” (“Crois”) devient le symbole discursif du mouvement social en action.

Cette ressemblance entre la campagne présidentielle d’Obama et le mouvement social des années soixante s’accentue dans le jeu de ressemblance entre le candidat à la Maison Blanche et le leader des droits civiques: Martin Luther King. Lorsqu’il présente son profil Facebook, Obama cite une seule phrase dans la rubrique “favorite quotations”: “the arc of the moral universe is long but it bends towards justice” (« l’arc de l’univers moral est grand mais il tend vers la justice ») tiré du dernier discours de Martin Luther King en 1968. De la même façon, dans son discours A More Perfect Union de Philadelphie5 le 18 mars 2008, Obama pose lui même sa campagne comme le prolongement des mouvements pour les droits civiques et même de la lutte contre l’esclavage :

“This was one of the task that we set forth at the beginning of our presidential campaign, to continue the long march of those who came before us. A march for a more just, more equal, more free, more caring, more prosperous America.”

Pour le journaliste politique anglais Anthony Painter, cet “héritage” est légitime puisque la campagne de Barack Obama reflète un mouvement plus large que l’on peut associer aux combats pour les droits civiques commencé en 1955 par Rosa Parks :

“The inheritance and successes of the 1960’s civil rights movement extends to today’s politicians, Barack Obama included” (Painter 2009: 21).

Pour Painter, Barack Obama doit également beaucoup à l’héritage laissé par les frères Kennedy en particulier Robert Kennedy. Le discours d’Obama A More Perfect Union de Philadelphie le 18 mars 2008 fait d’ailleurs référence à des concepts déjà mis en avant par Robert Kennedy notamment le souci de transcender les divisions socio-ethniques afin d’éviter la polarisation des races. D’autre part, l’accent porté sur le changement social et la possibilité d’un devenir meilleur était au cœur de la campagne de Kennedy en 1968, il déclara à l’université du Kansas où il est invité à discourir le 18 mars 1968 :

“I think we here in this country, with the unselfish spirit that exists in the United States of America, I think we can do better here also.”

Cette phrase “we can do better in this country” : nous pouvons mieux faire dans ce pays, est reprise par Barack Obama dans quantité de ses discours et surtout dans le slogan qui aura marqué sa campagne: “Yes We Can”. Jerry Kellman, l’ancien employeur d’Obama lorsqu’il travaillait encore en tant qu’organisateur communautaire à Chicago déclara même dans le magazine conservateur National Review du 30 juin 2008 que Barack Obama était né “dix ans trop tard” car “il avait toujours été très inspiré par le mouvement pour les droits civiques”. Obama s’est à ce titre entouré d’anciennes figures du mouvement pour les droits civiques comme Marshall Ganz, ancien membre du groupe Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC) groupe étudiant pour les droits civiques des années soixante et désormais professeur à Harvard qui a aidé à la mobilisation des volontaires pendant la campagne (Castells 2009 : 387). La campagne des primaires avait joué quelques mauvais tours à Barack Obama à ce sujet puisque Hillary Clinton avait déjà souligné sa relation étroite avec plusieurs activistes des mouvements sociaux des années soixante notamment Bill Ayers du Weather Underground, faction terroriste d’inspiration marxiste. Néanmoins, le révérend Jeremiah Wright, également lié au combat pour les droits civiques, célèbre pour ses propos parfois qualifiés d’anti-américain, fut le personnage le plus controversé de la campagne. Ces reproches ont joué à l’encontre du candidat démocrate en tant que discours officieux de ses adversaires notamment sur Internet comme le précise Virginie Picquet :

“ Les vidéos postées sur Youtube ont également rythmé la campagne 2008 comme aucune auparavant […] et ceci d’autant plus qu’une fois postées sur le Net, elles étaient reprises sur les blogs des sites progressistes ou conservateurs puis par tous les médias. Les petits ou grands faux pas étaient ensuite exploités dans les publicités négatives par les équipes respectives afin de discréditer l’un ou l’autre candidat.” (Picquet 2010 : 339)

Ainsi, Obama aura aussi à payer le prix de sa stratégie Internet et surtout telle qu’elle s’est associée au grassroot networking. En effet, depuis le 17 juillet 2009, ce dernier est constamment contrecarré par un groupe de pression politique conservateur les Tea Party Patriots qui reprennent les techniques du grassroot networking: utilisation des médias du web à des fins de mobilisation, autonomie des groupes locaux qui organisent des manifestations, discours et symboles du mouvement social associé à un paradigme culturel: le refus de “ l’étatisme” des pères fondateurs, afin de discréditer un maximum la réforme de l’assurance maladie menée par le gouvernement Obama depuis juin 2009.

Jose Antonio Vargas, journaliste au Washington Post a écrit avec humour dans un article paru le 1er avril 2008 que la campagne présidentielle de Barack Obama signait l’avènement d’une clicocratie (clickocracy) en référence au clic de la souris pour signifier l’importance du débat et de la communication sur le net dans la politique américaine. Nous pouvons sérieusement interroger l’aspect démocratique de ce débat qui ne peut s’étendre à l’ensemble de la population américaine (alors que la télévision le pouvait plus largement) dû à sa difficulté d’accès aussi bien technique que financière. Tous les Américains ne disposent pas d’Internet et n’ont pas ample connaissance des nouvelles technologies afin d’accéder aux plateformes mises en place par le candidat Obama pendant sa campagne mais aussi, par le président Obama qui a crée en 2009, une plateforme de discussion citoyenne : Organizing for America (OFA). L’effacement des frontières entre mouvement social et campagne politique nécessite une autre interrogation: qu’en est-il de l’intérêt particulier du candidat comme l’a énoncé et pensé Alinsky en parlant de l’organisateur communautaire ? Doit-il être oublié au profit de la formidable mobilisation qu’a autorisé la mise en réseau de milliers de militants à travers le pays ?



Liste des références bibliographiques

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VON DREHLE David (2010), “Tea Party America”, Time, 1 Mars 2010, vol. 175, no.8.

Notes de bas de page


1 www.youtube.com/watch?v=pWe7wTVbLUU “A More Perfect Union”, 18 mars 2008.
2 www.youtube.com/watch?v=H5h95s0OuEg “My Plans for 2008”, 16 janvier 2008.
4 www.youtube.com/watch?v=1aBaX9GPSaQ « Homer Simpson tries to vote for Obama », 29 septembre 2008
5 www.youtube.com/watch?v=pWe7wTVbLUU “A More Perfect Union”, 18 mars 2008.



Pour citer cet article


Vasquez-Parra Adeline. La stratégie du réseau social (grassroot networking) pendant la campagne présidentielle de Barack Obama, août-novembre 2008 : discours et symboles du mouvement social. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 5. Communication et discours politiques : actualités et perspectives, 5 juillet 2010. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=1820. ISSN 1308-8378.




GSU   Ovidius   Turku   Nantes   Agence universitaire de la Francophonie
Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378