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8. La force des mots : valeurs et violence dans les interactions verbales

Article
Publié : 30 janvier 2012

La valeur de « taisez-vous » : expression considérée comme « menaçante, dérangeante et violente » dans un discours politique


Rochambeau LAINY, Professeur de sémantique du discours et de psycholinguistique, Université d’État d’Haïti (Haïti), Chercheur associé au laboratoire LiDiFra, Université de Rouen (France), rochambeau.lainy@ueh.edu.ht

Résumé

Cet article étudie la valeur du syntagme « taisez-vous », expression considérée comme « menaçante, dérangeante et violente », dans un discours politique prononcé par le Président haïtien Michel Martelly. La méthodologie appliquée tient compte de l’organisation des faits linguistiques structurant les propos du locuteur-orateur et de leur interaction avec l’environnement discursif des interlocuteurs. Le locuteur-orateur s’exhibe et se dévoile par un échange verbal qui semble symboliquement lui causer préjudice. Loin de forger une opinion commune pour gagner l’auditoire à sa cause, il affecte son territoire discursif par les termes et la stratégie énonciative qu’il emploie. Il semble transgresser les normes traditionnelles de la communication politique, par une posture discursive qui s’apparente à une sorte de remise en cause de la feintise qui imprègne ordinairement le discours politique. Une telle interprétation n’enlève pas pourtant ce qu’on pourrait, dans une certaine mesure, qualifier d’inélégance dans cette façon de communiquer.

Abstract

This article studies the meaning of the syntagm “be quiet”, phrase considered as “menacing, disturbing and violent” in a political speech pronounced by the Haitian President Michel Martelly. The methodology applied consists in considering the organization of the linguistic facts structuring the speech of the speaker, and their interaction with the discursive environment of the interlocutors. The speaker parades and reveals himself by a verbal exchange which symbolically seems to cause damage to him. Far from forging a common opinion to convince the audience, he affects his discursive territory by the terms and the enunciative strategy that he employs. He seems to transgress the traditional rules of the political communication, by employing the syntagm “be quiet” and by a discursive posture which is connected with the dissimulation which usually characterizes the political communication. However this interpretation does not delete what one could describe as a form of inelegancy in this speech.


Table des matières

Texte intégral

Les locuteurs-orateurs trient et sélectionnent sur mesure des morphèmes et des groupes de morphèmes qu’ils organisent selon une certaine cohérence afin d’exprimer leurs pensées. En situation d’échange verbal, toutefois, ils peuvent modifier ce qui a été préalablement fixé et défini. La parole qu’ils prononcent dans le but d’informer, de communiquer ou de convaincre n’est pas toujours partagée par l’ensemble des auditeurs qui l’interprètent bien souvent comme une menace, une violence verbale, un écart par rapport à la norme de la communication. Un net malentendu s’observe entre ce que les locuteurs-orateurs croient véritablement exprimer et le message que les auditeurs parviennent à interpréter. Certains syntagmes et expressions qu’ils utilisent sont perçus comme menaçants, dérangeants et violents. Quel est donc le sens exact du syntagme « taisez-vous », expression considérée comme menaçante, dérangeante et violente dans un discours politique ?

Nous nous proposons d’analyser le syntagme « taisez-vous » employé dans un discours prononcé par le Président haïtien Michel Martelly. Nous essaierons de déterminer sa valeur sémantique exacte en rapport avec le commentaire de quelques journalistes. Nous montrerons dans quelle mesure la déclaration de ce locuteur-orateur pourrait non seulement constituer un risque et une menace du territoire discursif, mais aussi une sorte de remise en cause des normes traditionnelles de la communication politique.

La méthodologie que nous appliquons pour réaliser ce travail s’appuie sur des données théoriques et des méthodes d’analyse de discours. Nous procéderons à l’analyse du syntagme « taisez-vous » en tenant compte des faits concourant à sa mise en discours. Nous tiendrons compte des faits socio-discursifs afin de mettre en lumière les liens entre les propos du locuteur-orateur et l’environnement cognitif de ses auditeurs. Nous convoquerons la pensée de certains auteurs chaque fois qu’elle nous apporte des éclairages sur la réflexion que nous développerons. Pour les cas où nombre de commentateurs et de journalistes interprètent les propos du locuteur-orateur comme une menace à la liberté d’expression et une violence verbale, nous montrerons que ce qui est dit et la posture discursive avec laquelle cela a été dit n’est pas uniquement une menace et une violence. L’usage disproportionné et violent des mots et expressions de la langue ne constitue pas seulement une menace pour celui qui écoute, c’est aussi un procédé qui peut causer préjudice au locuteur-orateur.

Puisqu’il s’agit d’un syntagme inséré dans un discours politique, quelques précisions sur le concept de discours nous permettront d’introduire notre réflexion. Nous évoquerons alors les conditions sociales de production des propos exprimés. Nous montrerons que l’idée exprimée, qui semble avoir une valeur idéologique dans ce discours politique et qui participe à la construction de l’ethos du locuteur-orateur, est un préconstruit au sens où elle est empruntée à un déjà-là, sorte de déjà-dit discursif.

Notre démarche se fonde sur un corpus composé d’un passage où s’insère le syntagme « taisez-vous », et des commentaires et analyses que les propos exprimés ont suscités. Seront alors pris en compte éléments du contexte linguistique (le co-texte du syntagme « taisez-vous ») et éléments du contexte extralinguistique (faits sociaux, idéologiques, etc.). Notre méthodologie suivra la logique de la notion de signification non-naturelle élaborée par Grice, reprise et commentée par Reboul et Moeschler. Nous considérerons, par l’option envisagée, le contexte discursif dans lequel fonctionne la pertinence dans l’interprétation des faits discursifs (Sperber et Wilson 1986 ; Reboul et Moeschler 1998).

Nous envisageons de traiter le concept de discours à la fois comme un fait linguistique, sorte d’objet empirique et une entité langagière faite de points de rupture, d’instabilités et de moments de discontinuité, en nous référant à Fuchs (1985 : 22), qui note qu’il s’agit d’ « un objet concret produit dans une situation déterminée sous l’effet d’un réseau complexe de déterminations extralinguistiques (sociales et idéologiques) ».

Comme unité linguistique complexe, le discours est fait d’éléments hétérogènes. Il regroupe un ensemble de faits appartenant à des domaines divers. Paveau et Sarfati écrivent qu’« aucun discours n’est homogène et maîtrisé par les locuteurs sous la forme d’une expression purement personnelle. Le discours de l’Autre est constitutif du discours de Soi » (2003 : 200). Le discours est une activité humaine qui fait intervenir à la fois faits de langue et faits physico-sociaux. Son articulation est liée à la coopération entre des personnes à un moment donné, dans un lieu précis et pour atteindre un but plus ou moins déterminé. Dans l’organisation du discours, les éléments de la personne, du temps et de l’espace sont ce que les spécialistes appellent composants situationnels.

Un discours est loin d’être un ensemble de faits abstraitement décontextualisés, au sens où il est un acte par lequel ce qui est dit se construit à partir d’une interaction entre des éléments linguistiques et le contexte. Comme fait linguistique produit dans des situations déterminées par des pratiques sociales, culturelles, politiques ou techniques, son étude est une opération que l’on ne peut ni concevoir, ni envisager en dehors du contexte de production. « Le discours n’évolue pas en autarcie par rapport aux données sociales et historiques qui sont appelées à le configurer », nous disent Paveau et Sarfati (2003 : 201). Il est fait de paroles intériorisées provenant du milieu social et de l’éducation des locuteurs. C’est donc en vertu de ce principe que nous présentons, dans les lignes qui suivent, les conditions sociales de production du fragment contenant le syntagme « taisez-vous ».

Le syntagme « taisez-vous » apparaît dans un discours que Michel Martelly a prononcé le 27 juillet 2011. Soit l’extrait suivant où il s’insère :

« Je reste positif, je crois qu’on a une opportunité, et ceux-là qui sont mécontents, au moins taisez-vous, au moins taisez-vous. Laissez la chance aux jeunes diplômés revenus de l’étranger ou à ceux qui sont dans la rue en quête d’opportunités, vous qui avez déjà échoué, qui exploitez la misère, les faiblesses d’Haïti, taisez-vous ».

S’adressant à un auditoire composé d’hommes d’affaires, de journalistes et de sympathisants, le locuteur-orateur tient des propos par lesquels il tente de vanter les charmes culturels et les atouts touristiques d’Haïti. Au cours de cette cérémonie marquant le lancement d’une revue de promotion touristique, il invite les Haïtiens à se taire ou à mettre tout en œuvre pour changer l’image de leur pays. Les discours, les commentaires et les analyses décrivant Haïti comme un espace sensible, un lieu à risque non favorable au tourisme ou à l’investissement seraient condamnables, au sens où ils projettent une image non idyllique de la réalité.

Le locuteur-orateur condamne tout type d’analyses et de commentaires tendant à mettre en exergue la misère du pays. Les Haïtiens sont appelés à prendre les choses au sérieux, à dynamiser leurs énergies afin de faciliter le démarrage de leur pays en plein marasme économique. Michel Martelly essaie de positiver là où d’autres acteurs semblent regarder les choses avec des yeux empreints de pessimisme et de fatalisme. En clair, il voudrait instaurer une autre façon de faire, une autre manière de lire et de dire la réalité. Il cherche à influencer l’auditoire en fonction de sa compréhension des choses. Il essaie, par la conduite langagière adoptée, de se détacher d’un pessimisme partagé sur l’avenir d’Haïti en construisant une doxa axée sur l’optimisme. Que représente alors le syntagme « taisez-vous » autour duquel se construit sa stratégie discursive ? Les données que nous allons étudier et interpréter fourniront quelques éléments de réponse relatifs à cette interrogation.

Les faits verbaux extraits de ce discours fournissent des instructions sur ce qui anime le locuteur-orateur. Les éléments de sens qu’ils permettent toutefois de construire sont à compléter par des indices provenant du non-verbal. Les implicitations résultant du contexte guident notre démarche d’un point de vue sémantique et pragmatique. Le contexte permettra de traiter les propos énoncés sous divers angles, car comme l’indiquent Sperber et Wilson, « il [le contexte] fournit des prémisses sans lesquelles les implicitations ne peuvent tout simplement pas être inférées » (1986 : 62).

Les propos contenant le syntagme « taisez-vous » sont exprimés à un moment où Haïti essaie de se remettre des traumatismes du sanglant séisme du 12 janvier 2010, des vicissitudes de la vie et de récurrentes crises politiques. Ils prennent leur ancrage extralinguistique dans une situation postélectorale tumultueuse et une réalité économique intenable que le chef de l’État est appelé à enrayer. La grogne que suscitent les mauvaises manières de gouverner le pays depuis sa naissance crée des moments de troubles et d’instabilités auxquels le locuteur-orateur semble vouloir s’attaquer. L’emploi de « taisez-vous » participe à la construction de ce que, depuis Aristote, les spécialistes de l’argumentation appellent ethos.

L’ethos renvoie, au sens aristotélicien du terme, à la façon dont le locuteur élabore une image de soi dans son discours. Il se structure ici autour du syntagme « taisez-vous » dont l’étude du sens requiert des instructions du contexte. Maingueneau (1993 : 138) note que l’ethos est attaché à l’exercice de la parole du locuteur, au rôle qui correspond à son discours, et non à l’individu réel, indépendamment de sa prestation oratoire.

« Taisez-vous » signifierait « gardez le silence » ou « arrêtez de parler ». À ces deux acceptions peut aussi s’ajouter : « cesser de se faire entendre » qui est employé dans le sens d’achever un discours, de se faire discret, et « garder le silence ». « Cesser de se faire entendre » et « garder un secret » paraphrasent en quelque sorte le sens de « garder le silence » ou « arrêter de parler », dans la mesure où ils conservent l’essence de ce qui est dit.

Le syntagme « taisez-vous », dont la valeur sémantique de base peut être analogue à l’idée : 1) de garder le silence pour être attentif à ce qui se passe, 2) d’arrêter de parler pour apprendre ou pour permettre à l’autre d’émettre son opinion, de dire ce qu’il pense (en contexte d’enseignement/apprentissage, notamment), 3) de cesser de parler pour mieux se renseigner ou pour ne pas dévoiler ce qu’on souhaite tenir secret, est structuré dans une séquence discursive dont l’ensemble des signes qui l’accompagnent fonctionnent de façon à rendre plus ou moins intelligible ce qui est exprimé. « Taisez-vous » est l’élément autour duquel l’intention informative globale du locuteur-orateur se construit, laquelle intention met en avant une certaine restriction de la liberté d’expression. Reboul et Moeschler établissent une distinction entre intention informative et intention communicative d’une part, et intention informative locale et intention informative globale, d’autre part (1998 : 156-159).

Le locuteur-orateur semble utiliser le syntagme « taisez-vous » pour aboutir à des fins tout à fait particulières. Il l’insère dans un discours qui le transforme. « Taisez-vous » épouse une réalité discursive qui contextualise son sens. Il est un cas de préconstruit, et est souvent utilisé dans d’autres situations discursives par d’autres locuteurs-orateurs pour aboutir à d’autres fins. Il donne son sens au contexte qui le modifie selon les contraintes imposées par les éléments du cotexte et les conditions sociales de production. Les conditions sociales de production du syntagme « taisez-vous » et les faits constituant son contexte linguistique exercent des influences susceptibles de modifier sa valeur sémantique de base.

« Taisez-vous » cumule, dans son contexte discursif, usage et mention, au sens où il renvoie à la fois à un objet de pensée et au signe en tant que signe. Authier-Revuz note que le terme d’usage indique que le signe utilisé renvoie à un objet du monde extralinguistique ; et le terme de mention a rapport au signe en tant que signe (1995 : 249-255). Le contenu propositionnel du syntagme « taisez-vous » (valeur sémantique considérée indépendamment du contexte) est modifié et s’adapte à la réalité sémantico-pragmatique dictée par la conduite langagière du locuteur-orateur. Sa mise en discours illustre la présence de l’autre dans l’un. Il est à la base d’un cas d’hétérogénéité inhérent à l’aspect constitutif et permanent du discours. La structure interne de la langue favorise la présence de l’autre dans l’un, au sens où l’entend Authier-Revuz, qui note que « Le mode de présence de l’autre, de l’ailleurs dans un discours n’est pas celui de la rencontre, du contact ponctuel entre un intérieur et un extérieur ; c’est l’intérieur même du discours […] qui ne se constitue, ne « prend corps » si l’on veut, que en non-coïncidence à lui-même, dans et de l’extérieur des autres discours » (1995 : 249-250).

Le locuteur-orateur construit l’autre dans son discours par les matériaux linguistiques sélectionnés et la stratégie discursive adoptée. Le segment : « et ceux-là qui sont mécontents, au moins taisez-vous, au moins taisez-vous. Laissez la chance aux jeunes diplômés revenus de l’étranger » suffit amplement pour l’attester. On sent bien qu’il y a dans la profondeur de ces signes combinés la voix de l’autre que le locuteur-orateur intègre avec finesse dans son dire. L’autre existe dans le discours exprimé, mais ses traces ne sont pas aussi explicites que celles du locuteur-orateur. Justement, c’est en construisant son ethos à travers tout un ensemble de signes et à travers la posture discursive élaborée que le locuteur-orateur parvient à façonner son image de soi. Il le fait à l’aide d’une énonciation qui légitime en quelque sorte sa prise de parole, forme sa conviction face à un auditoire qu’il souhaite faire adhérer et gagner à sa cause. Ce faisant, il crée, comme l’indique Amossy, « un rapport nouveau à soi et à l’autre » (2006 : 96).

Les analystes politiques, les travailleurs de la presse et d’autres membres de la société civile haïtienne se sentent au premier chef visés par l’expression du syntagme « taisez-vous ». Le martèlement avec lequel le locuteur-orateur verbalise son discours sous-entend que les interlocuteurs ont le choix entre le grossissement abusif des faits et le silence total. Les termes utilisés et la manière dont ils sont mis en discours semblent expliquer la grogne des interlocuteurs qui assimilent le dire du locuteur-orateur à un accroc aux règles de la bienséance, une violence verbale, autrement dit, une sorte d’atteinte à la liberté d’expression.

Les commentateurs multiplient les réactions. D’aucuns assimilent la déclaration du locuteur-orateur à une dérive, un écart de langage grossier, fait d’humour, d’ironie et d’irrespect, où de nouvelles règles en matière de liberté d’expression et de démocratie semblent se profiler. D’autres paraphrasent tout simplement les propos en essayant de relater ce qui en fait la force. « Acide, nous dit Le Nouvelliste, le chef de l'État s'en est pris à la presse qui, à ses yeux, ne diffuse que des nouvelles négatives du pays […] Sans prendre des gants, le président Martelly demande à ceux qui ne comprennent pas qu'il y a une autre dynamique pour vendre une image positive du pays de se taire » (cf. Le Nouvelliste, le 27/07/2011). D’autres encore ripostent avec quelque véhémence en rappelant au locuteur-orateur qu’il ferait mieux de tenir compte des doutes soulevés par les organisations de droits humains sur la moralité de ses gardes du corps décriés, sur l’origine des fonds dont il se sert pour faire voler son jet privé et sur bien d’autres choses encore (voir archives HPN : Haïti Press Network1). Ces analyses abondent dans le sens d’une réelle menace planant sur l’état de droit en construction dans le pays. Elles équivalent à une sorte de mise en garde adressée au locuteur-orateur, contre toute tentative de bâillon.

Les réactions enregistrées prennent leur point d’ancrage dans ce qu’on pourrait qualifier de flagrance. Il y a flagrance au sens où les termes utilisés et la posture discursive du locuteur-orateur laissent augurer de mauvais moments pour la liberté d’expression et le respect de la personne humaine. L’appel à se taire proféré par le locuteur-orateur a toutefois manqué sa cible, puisqu’il a créé des remous et des grognes qui sont de véritables situations de prises de parole, d’analyses, de commentaire et de mises en garde. Au lieu de se taire, les interlocuteurs multiplient les réactions et s’interrogent sur la portée symbolique d’une telle attitude. Des travailleurs de la presse comme Frantz Duval assimilent ironiquement la déclaration du locuteur-orateur à une invitation de parler, de parler surtout pour dire, dénoncer, faire avancer les choses. Une lutte pour orienter l’opinion publique s’observe donc entre ce rédacteur en chef du journal Le Nouvelliste qui revendique le droit à la parole, à la liberté d’expression, à se dire franchement les choses pour construire un état de droit, en essayant de changer ce qui peut l’être, et le locuteur-orateur chez qui le langage semble avoir la mission de servir un projet qui puisse aller à l’encontre du langage lui-même. Ce projet discursif prend corps dans ce que le locuteur-orateur dit et dans la manière dont il le dit.

Si les mots ne sont pas violents en soi, il semble qu’ils le sont ici par la connivence qu’ils entretiennent avec le vouloir-dire et la posture discursive adoptée. « Taisez-vous » bénéficie d’une charge sémantique et pragmatique par ce qu’il dénote, la perception qu’il crée et la force que ce qu’il exprime exerce sur l’auditoire. Les éléments de sens qu’il permet de construire agissent sur le locuteur-orateur et incitent les interlocuteurs à penser et à réagir.

Les implicitations accompagnant la mise en discours du syntagme « taisez-vous » montrent qu’il y a une volonté de la part du locuteur-orateur de prendre des initiatives, d’agir sur le comportement de l’auditoire. « Taisez-vous » contribue à l’accomplissement d’un acte de discours qui fait autorité. Cet acte de discours pour le moins provocateur a des répercussions sur le locuteur-orateur et sur l’auditoire. Il s’apparente à la violence verbale. Une violence qui n’atteint pas la structure de la langue, étant donné que l’écart qu’elle crée est extérieur aux mots qui charpentent le dit exprimé.

« Taisez-vous » est un signe, une unité linguistique qui peut aboutir à différents éléments de sens. L’interpréter comme un syntagme qui exprimerait uniquement quelque chose de choquant équivaudrait à le réduire à sa plus simple expression, comme s’il a un sens fermé. Ce qui motive son emploi dans l’enceinte du discours est le but particulier que souhaite atteindre le locuteur-orateur, notamment celui de donner aux propos exprimés plus de résonnances.

Sa mise en discours obéit à des règles lexicales, syntaxiques et sémantiques qui sont internes à la langue. Si elle transgresse toutefois des normes, il s’agit bien évidemment des règles de la politique, de la morale ou de l’éthique. Le texte dans lequel le syntagme « taisez-vous » est consigné s’organise autour d’une architecture syntaxique et discursive qui rend cohérente l’idée exprimée. Son organisation est motivée par l’impact pragmatique et rhétorique que le locuteur-orateur semble vouloir donner à son message. Car, repris trois fois dans le discours (« Je reste positif, je crois qu’on a une opportunité, et ceux-là qui sont mécontents, au moins taisez-vous, au moins taisez-vous. Laissez la chance aux jeunes diplômés revenus de l’étranger ou à ceux qui sont dans la rue en quête d’opportunités, vous qui avez déjà échoué, qui exploitez la misère, les faiblesses d’Haïti, taisez-vous »), « taisez-vous » se soumet remarquablement bien aux contraintes structurales de la pensée du locuteur-orateur. Il illustre, d’un point de vue linguistique et discursif, la volonté qui l’anime.

Ce qu’on pourrait à la limite qualifier d’auto-flagellation s’observe dans ce que le locuteur-orateur exprime et dans la façon dont il le fait. Auto-flagellation au sens où les propos que le locuteur-orateur tient provoquent un malaise social qui pourrait affecter sa popularité comme chef d’État. Contrairement à d'autres hommes politiques qui aiment se servir des mots et des expressions de la langue pour jouer le jeu de la ruse politique, utiliser la « langue de bois », parler beaucoup pour dire peu, le locuteur-orateur dit les choses sans ménagement aucun. Il ne se cache pas derrière les mots et les expressions pour construire une opinion commune et une image de locuteur qui ne reflètent pas la réalité. Les artifices que lui offre le langage humain pour gagner l’auditoire à sa cause ne lui semblent pas quelque chose d’indispensable. Il emploie les mots non pour promouvoir l’inimitié, sous les voiles du contraire, mais pour dire carrément ce qu’il pense. Il préfère, nous semble-t-il, le franc-parler à une communication politique qui se masque pour faire des exactions et des débordements sous couvert d’un discours qui arrange, des propos qui obéissent aux normes. Il exprime sa pensée par l’emploi des mots qui choquent les uns et font douter les autres. Il introduit un effet de rupture au sens où il s’inscrit dans un type de communication politique qui privilégie la provocation. Ce faisant, il n’a pas su épargner son territoire des critiques. Il a donc pris des risques.

Les propos du locuteur-orateur affectent son territoire dans la mesure où ils exercent une force, voire une violence, sur lui aussi bien que sur celui qui écoute ou lit son message. Son image de chef d’État et le pouvoir dont il est l’incarnation connaissent quelque effritement. Le locuteur-orateur est jugé sur la base du caractère grossier du discours qu’il tient, on lui reproche son manque de mesure et de maîtrise de soi. Les faits de langue qui accompagnent le syntagme « taisez-vous » donnent un accès direct aux intentions du locuteur-orateur. De tels phénomènes permettent de prendre en compte ce qui n’est pas totalement explicite dans le texte.

Il existe, dans la communication politique, une constante par laquelle les locuteurs-orateurs cherchent à gagner le public-auditeur à leur cause, en tenant des propos dans lesquels ils ne s’y engagent pas véritablement. Cette façon de faire ne semble pas correspondre à la stratégie employée par Michel Martelly qui choisit une posture et des termes qui fâchent et qui n’arrangent pas pour s’adresser à son auditoire. Les propos du locuteur-orateur sont adressés à l’auditoire pour agir sur lui, pour le faire penser, le faire croire et le faire réagir. Cette communication politique semble axée sur un principe selon lequel aucun locuteur-orateur ne serait contraint d’imiter les schémas et les modèles imposés par d’autres.

L’intention du locuteur est quelque chose de central dans l’interprétation des énoncés. Introduite dans le domaine de la sémantique du discours, cette notion est théorisée dans des travaux où un net distinguo est établi entre ce que les auteurs appellent signification naturelle et signification non naturelle (Reboul et Moeschler 1998 : 147-157). Grice (1969) fait remarquer que la signification naturelle n’est pas intentionnelle, alors que la signification non naturelle met en jeu deux intentions : l’intention de produire un effet chez l’interlocuteur et l’intention que cette première intention soit satisfaite grâce à la reconnaissance par cet interlocuteur de la première intention. La pensée gricéenne sur l’intention du locuteur a été analysée par un auteur comme Searle qui présente la signification non naturelle comme une signification de la phrase déterminée par les règles de la langue (Reboul et Moeschler 1998 : 149). Cette pensée de Searle qui tente d’amender la théorie gricéenne de la signification non naturelle prend son point d’ancrage dans une conception que Reboul et Moeschler qualifient de « vision fermée du langage » (1998 : 149). Qu’entend-on au juste par une telle expression ? À cette question, les auteurs répondent :

« Pour Searle, comme pour Austin, la théorie des actes de langage est, au moins en partie, une philosophie de l’action et l’action implique bien évidemment l’intention. Dans le même temps, comme Searle a une vision "fermée" du langage, il veut pouvoir s’appuyer sur la convention linguistique, et sa réécriture de la définition de la signification non naturelle lui permet, pense-t-il, de concilier son besoin d’intention et son besoin de convention. Dès lors, cependant, le langage donne un accès direct aux intentions qui lui sont sous-jacentes et les intentions elles-mêmes n’ont plus de rôle à jouer dans la détermination de la signification, au contraire de ce qui se passe chez Grice. On remarquera que c’est cette approche fermée des problèmes de langage qui fait que tout acte de langage qui n’est pas totalement explicite pose des problèmes, souvent méconnus, à la théorie des actes de langage » (Reboul et Moeschler 1998 : 149).

Contrairement à ce que soutient Searle, Reboul et Moeschler font remarquer que la signification non naturelle ne dépend pas uniquement des faits linguistiques. Ils indiquent qu’elle résulte de préférence d’une communication qui englobe à la fois éléments linguistiques et éléments non linguistiques. Ces deux axes de la communication humaine servent à mobiliser l’attention de l’interlocuteur pour interpréter le message. Ils sont en fait les éléments grâce auxquels les interlocuteurs de Michel Martelly trouvent des effets qui rendent pertinent le message exprimé. La multiplication des commentaires et des analyses suite à la prise de parole de ce locuteur-orateur constitue, à notre sens, une preuve tangible que l’effort de traitement dont parlent Sperber et Wilson n’a pas été péniblement ressenti. Les éléments de sens élaborés sont l’œuvre coopératrice des interlocuteurs qui ont réussi à mettre en relation faits linguistiques et implicitations relevant de leur environnement cognitif.

Les interlocuteurs ne font montre d’aucune difficulté pour comprendre et maîtriser l’essence du message du locuteur-orateur. Ils réagissent avec promptitude, en récupérant des effets qui caractérisent le succès de la communication du locuteur-orateur. Cet état de fait nous rappelle Reboul et Moeschler qui notent que « c’est le succès à identifier l’intention informative qui conditionne le succès de la communication » (1998 : 157).

La pertinence de la déclaration du locuteur-orateur se mesure ici aux effets qu’elle produit chez les auditeurs et l’effort de traitement de ces derniers pour l’interpréter. Les propos du locuteur-orateur paraissent pertinents, au sens où les interlocuteurs se donnent très peu de peines à les traiter. « Une hypothèse est pertinente dans un contexte, nous disent Sperber et Wilson, si et seulement si elle a un effet contextuel dans ce contexte » (1986 : 187). Par analogie au coût de la production et au rendement, Sperber et Wilson considèrent l’effort de traitement comme un moyen de déterminer les effets contextuels. Dans un contexte, un message dont l’interprétation oblige un grand effort de traitement est moins pertinent qu’un autre qui oblige un petit effort de traitement. Plus les effets contextuels sont grands, plus grande est la pertinence du message. Ainsi, au sens où l’entendent ces auteurs, la pertinence se définit par plus d’effets contextuels et moins d’efforts de traitement.

« Taisez-vous » fait naître l’incompréhension. Du côté des auditeurs, les réactions montrent qu’il provoque le malentendu dans un discours qui aurait pu permettre au locuteur-orateur de dissiper les appréhensions et de renforcer les liens. C’est davantage un écart de langage, une façon de s’affirmer, qu’une menace proprement dite. Il est interprété comme une atteinte à la liberté d’expression par des analystes politiques et des directeurs d’opinion qui puisent dans leur environnement cognitif faits et expressions pour élaborer leurs raisonnements. Toutefois, qu’il s’agisse de ce qu’on pourrait appeler « écart de langage », « franc-parler », « type de communication politique caractérisant la personnalité du locuteur-orateur », « violence verbale », « violation des règles de la bienséance » ou « atteinte à la liberté d’expression », tout porte à croire que ce qui est interprété et commenté se construit à partir de l’endroit où l’on se positionne pour traiter l’objet à commenter et élaborer le commentaire.

Les éléments de sens interprétés à partir du syntagme « taisez-vous » dépendent de façon cruciale des faits linguistiques mobilisés et agencés, et des implicitations qui les accompagnent. Ils sont imposés par les conditions sociales de production du discours du locuteur-orateur, auxquelles s’ajoutent bien évidemment les valeurs que défendent et partagent les interlocuteurs. Les interlocuteurs déplorent l’expression de ce propos énergique tendant à saper la hiérarchie des valeurs pour fouler aux pieds des acquis pour lesquels beaucoup de luttes ont été livrées et d’énormes sacrifices ont été consentis. « Taisez-vous » est perçu comme une menace du territoire de l’autre, au sens où il est interprété comme ce qui implique la crainte et le doute : la crainte d’éventuelles actions allant à l’encontre de la liberté individuelle, et le doute sur la volonté réelle de renforcer l’état de droit. Il suscite un sentiment de refus et d’opposition contre une certaine velléité d’instaurer un pouvoir anti-démocratique. Mais il semble que cette lecture n’est pas la seule possible, puisque le locuteur peut bien utiliser ce syntagme et adopter cette posture pour se détacher de la forme classique de la communication politique.

Le locuteur-orateur construit son ethos autour des faits discursifs qui semblent outrepasser les limites estimées légitimes et raisonnables. Les commentaires des journalistes et des directeurs d’opinion laissent croire qu’il flagelle l’inacceptable, en transgressant les règles de l’estimable, de la bienséance, du bien paraître dans l’échange verbal. On fait rimer son image de locuteur-orateur non à la bienveillance, à l’élégance et au respect des règles de la bonne conduite politique, mais à l’affrontement et à l’irrespect de l’autre.

Loin de forger une opinion commune pour gagner l’auditoire à sa cause, le locuteur-orateur se montre confortable dans ses intentions discursives. Le syntagme « taisez-vous » et la posture discursive qu’il emploie semblent transgresser les normes traditionnelles de la communication politique qui obligent ordinairement celui qui discourt à se dénaturer, se dépouiller de sa personne pour essayer de bien paraître aux yeux de l’auditoire. Les qualificatifs « menaçant », « dérangeant » et « violent » attribués au syntagme « taisez-vous » sont à bien des égards justifiés, mais les faits montrent qu’ils ne sont pas les seuls sens possibles. Dans ce discours politique, « taisez-vous » peut être interprété comme une sorte de remise en cause de la feintise qui accompagne ordinairement la communication politique. Une telle interprétation n’enlève en rien, bien entendu, ce qu’on pourrait à la limite qualifier d’inélégance dans cette façon de communiquer.



Liste des références bibliographiques

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Notes de bas de page


1 Texte disponible sur le site du réseau : http://www.hpnhaiti.com/site/



Pour citer cet article


LAINY Rochambeau. La valeur de « taisez-vous » : expression considérée comme « menaçante, dérangeante et violente » dans un discours politique. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 8. La force des mots : valeurs et violence dans les interactions verbales, 30 janvier 2012. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=2488. ISSN 1308-8378.




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ISSN 1308-8378