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8. La force des mots : valeurs et violence dans les interactions verbales

Article
Publié : 30 janvier 2012

La violence verbale comme choc discursif et culturel : de l’interaction interindividuelle à l’interaction intralocutive


Claude Éric OWONO ZAMBO, Université de Bergen (Norvège), claude.zambo@yahoo.fr

Résumé

La violence verbale, dans le cadre de l’analyse du discours, constitue le lieu d’expression de deux forces interactives où le mot tend à agir comme un pouvoir d’influence mutuelle exercé par les protagonistes du langage. Nous nous intéresserons donc aux cas de violence verbale entre les sujets parlants, au travers de la querelle et des insultes, et de la violence verbale à l’intérieur de la conscience d’un locuteur soumis aux tensions langagières créées par le plurilinguisme. Autrement dit, la co-existence des langues, dans l’identité du sujet parlant, peut être perçue comme la manifestation d’une situation d’agressivité à l’égard de l’énonciateur au niveau de ce qu’il convient d’appeler l’interlangue.

Abstract

In the framework of discourse analysis, verbal abuse represents the place of expression of two interactive forces where the word tends to act as a power of mutual influence exerted by the protagonists of language. So we will focus on cases of verbal abuse between speakers, through quarrels and insults, and verbal abuse that goes on in the speaker’s mind subject to language tensions created by plurilingualism. In other words, the coexistence of languages, in the speaker’s identity, can be seen as the manifestation of a situation of aggression against the enunciator in considering what to call the interlanguage.


Table des matières

Texte intégral

La violence est définissable comme étant, de manière générale, une force non contenue par le(s) sujet(s) parlant(s). De plus, en tant qu’investissement physique, psychologique, affectif ou langagier, la violence est surtout caractérisée comme domination ou tentative de domination dans la relation interpersonnelle. Elle peut également concerner le rapport de soi avec soi-même. C’est ainsi que l’on peut distinguer, dans le cadre de la réflexion qui sera la nôtre, la violence verbale interindividuelle, en tant que choc de consciences duelles, de la violence verbale culturelle/langagière, en tant que lieu de conflit entre deux cultures ou deux langues au niveau de l’identité du sujet parlant. Cette dernière forme de représentation du conflit linguistique peut mieux s’examiner dans le contexte africain où les langues hautes (français et anglais) sont violentées par (ou alors violentent carrément) les langues du cru (langues basses). Pour comprendre ces deux modes de consécration de la violence dans le discours social, nous considèrerons deux romans de l’écrivain camerounais Mongo Beti (1999, 2000) comme corpus de base. Dans ce dernier, l’interaction entre les personnages donne lieu à des échanges d’une violence parfois inadmissible ; aussi, à travers l’attention portée sur la qualité du construit de leur expression, nous aboutirons à la conception sociolinguistique de la violence des mots dans l’organisation discursive, lexicale et syntaxique des personnages comme une révélation profonde de la guerre implicite mais réelle entre le français et les langues locales en milieu francophone. Comment se révèlent donc, par le biais de l’expression des personnages, la violence verbale et le conflit des langues comme attribut ou conséquence de la violence interculturelle ?

Le vingtième siècle, bien après l’esclavage et la colonisation, a donné à voir une radicalisation des rapports entre les humains. La ruine du dialogue, la peur du prochain et, finalement, la crise de l’humanité ou la décroissance de celle-ci ont suffi pour instaurer le règne de la violence. Il suffit, pour s’en convaincre, de rappeler le carnage lié à la première guerre mondiale de 14-18. Même si les atrocités causées par cette guerre incendiaire se comptent par dizaines de millions de vies, par centaines de millions d’euros, dirait-on aujourd’hui, par des dommages matériels de tout genre, et, enfin, par d’inestimables traumatismes pour les rescapés, il était difficile de croire que les humains compteraient à peine 21 ans pour remettre en scène le film macabre de l’inacceptable. En réalité, en 39-45, les mêmes causes vont suffire pour produire les mêmes effets. L’humanité va problématiser à nouveau la question de son identité réelle à travers la bestialité de la violence de cette période-là. Le développement infrastructurel puissant et grandissant qu’affiche l’humanité semble pousser celle-ci à sa propre dérive. L’on assistera à l’érection des barrières physique, psychologique, militaire (rôle dissuasif du nucléaire) et idéologique entre les communautés humaines représentées par les grandes « puissances ».

Si la « guerre mondiale » a fini par disparaître, même si elle reste une constante sur le plan idéologique, dans les habitudes des peuples démocratiques, il se trouve néanmoins que la violence, elle, n’a pas cessé d’être présente en tant que mode d’expression d’un honneur et d’une identité refoulés. C’est pourquoi le 11 septembre est apparu comme étant l’émergence des instincts, certes les plus barbares, mais surtout comme l’explosion de tant d’énergies reniées et de libertés confisquées. Autrement dit, là où se musellent la dignité et la liberté d’agir des individus, la violence se révèle être l’expression de l’affirmation de leur besoin d’existence. D’ailleurs, Gauthier (1999 : 45) le souligne bien car pour lui « violence et langage ont la même origine : le désir d’exister, de maîtriser, de se protéger, de se reproduire, de se survivre. » Ainsi, qu’elle soit physique, affective, morale ou verbale, la violence reste un fait observable, quantifiable et qualifiable. Elle est, du moins, à considérer comme une antivaleur.

Plusieurs acceptions existent de la notion de violence mais il convient de reconnaître qu’elles soulignent toutes le trait dévastateur de celle-ci. C’est, par exemple, ce qu’il ressort de ce propos de Héritier (1996 : 17) qui considère comme étant violente « toute contrainte de nature physique ou psychique susceptible d’entraîner la terreur, le déplacement, le malheur, la souffrance ou la mort d’un être animé ». En effet, par la violence (physique ou morale), il y a bel et bien des répercussions sur la victime d’une telle agression. Alors, il se trouve que le passage de la violence physique à la violence morale est très vite opéré car tout acte subi ou représenté a une incidence certaine sur le plan psycho-affectif. C’est d’ailleurs ce qui se passe dans le cadre des insultes ou des situations de diffamation. Nous y reviendrons plus tard à la section II.

Par définition donc, on dira de la violence qu’elle est la forme d’expression d’une intention donnée visant, par sa mobilisation, à établir un rapport de pouvoir réel (ou figuré) inégal entre les protagonistes. La violence établit dès lors une forme de hiérarchie première qui, lorsqu’elle est régie avec succès, fonde sa logique et dicte l’intention qui justifie sa mobilisation. La violence semble se rattacher, dans ce contexte, à la notion de pouvoir. Il s’agit d’un pouvoir qui agit sur le physique et la conscience du dominé comme un moyen de transfert de vue et de comportement/conduite de la part du sujet hégémonique.

Ainsi, pour Héritier (1996), la violence s’envisage comme une notion codéfinie par des forces de natures physique et psychique dont la conséquence est qu’elles conduisent le sujet dominé à un sentiment de peur/frayeur, de négation de soi, d’autoflagellation, et, pire encore, de suicide ou de crime.

Pour Kabongo Kandolo (2006 : 1-2), du point de vue étymologique, la notion de violence vient des mots latins vis – qui signifie ‘force’ – et de latus, le participe passé de fero – qui signifie ‘porter’. Vue de cette manière, la violence indique la volonté manifeste de porter ou d’exercer une force sur autrui ou sur quelque chose. La violence, à ce stade, se révèlerait sur le plan purement physique qui, d’un certain point de vue, est le plus observé dans les milieux sociaux. Pourtant, à cette forme de violence violente, il faut opposer la forme inverse, mais non moins répandue, à savoir, la violence douce telle que l’élabore Foucault (1975). Celle-ci se fait surtout par les mots, et les dégâts moraux et psychologiques qu’elle cause sont loin d’être doux.

En effet, pour Foucault, il faut comprendre la notion de violence douce comme renvoyant aux cas d’expérience où effectivement il n’y a plus de calvaire, tourment ou torture administrés par le pouvoir direct de l’État mais où, en réalité, la violence est encadrée par d’autres mécanismes étatiques et institutionnalisés et dont la violence symbolique (Bourdieu et Passeron 1976) tire toute sa légitimité dans un consensus tacite entre le peuple, respectueux de ses lois, et l’État veillant à leur exécution.

De manière générale, la violence se matérialise à travers un vocabulaire constitué des mots tels que torture, guerre, oppression, dictature, meurtre, terrorisme, viol, agression, crime, massacres, etc. Il est évident qu’à travers ce lexique, l’intention est d’agir sur autrui et de l’amener, contre son gré, à traduire par ses faits et pensées, la volonté de l’être en position de force. Cette entreprise, il faut le relever, passe par l’intimidation verbale et physique ou alors par la force coercitive. C’est assurément sous cet effet de contrainte que le sujet dominé accède à la volonté du sujet dominant soit à travers la peur du risque subséquent au contraire attendu de lui, soit à travers l’allégeance à la force d’en face. Comme on peut le constater, la violence signifie en fait une absence/privation de liberté.

Comme nous l’avons déjà souligné plus haut, la violence est une tentative d’instauration d’une attitude, d’une impression de soi ou d’une action donnée à travers le pouvoir exercé par son détenteur et conféré par la force physique ou la force langagière. Cette force langagière est bel et bien capable d’opérer une tension particulière. C’est ce type de force exercée par les mots que l’on appelle habituellement la violence verbale. Ainsi, que ce soit la force physique (violence physique) ou la force des mots ou du langage (violence verbale), on assiste bien, à chaque fois, à l’exercice d’un pouvoir avec des conséquences perceptibles sur le plan physique (bagarre, blessure, cris, etc.) ou sur le plan moral (sous-estimation de soi, honte, pleurs, réaction verbale, etc.). Puisque nous nous intéresserons surtout au cas de la violence verbale, il convient tout de même de mentionner que celle-ci marque toujours le début du processus d’intimidation de l’autre pouvant aboutir, quoique pas toujours, à la violence physique.

Il existe en réalité plusieurs types de violences. Il importe de les signaler très brièvement afin de rentrer dans le type particulier qui nous intéressera dans cet article, à savoir, la violence verbale dans le couple. On peut ainsi citer : la violence à l’école (où le discours dominant de l’enseignant sur les apprenants, en même temps que l’usage du fouet et des autres punitions continuent d’être employés dans certains milieux éducatifs), la violence sexuelle (même dans les couples mariés), la violence au travail (entre l’employeur et les employés), la violence parentale (domination et contrôle des parents sur les activités de leurs progénitures), la violence télévisuelle (à travers les films d’actions et les projections du genre pornographique), la violence des institutions (respect des lois et règlements), la violence médiatique (insultes et débordements lors des débats radiotélévisés), la violence religieuse et doctrinale (les recommandations biblique et théologique), la violence économique (la crise, le chômage, les taxes et impôts divers, etc.), la violence culturelle (racisme, tribalisme, fanatisme religieux, les coutumes, la diglossie, etc.), la violence conjugale, etc. Dans le cadre de cet article, nous opterons donc surtout pour les types de violence culturelle (diglossie) et conjugale.

Pour mieux les analyser, notre approche méthodologique prendra en compte les nombreux travaux réalisés sur la violence verbale par Auger et al. (2003), Farge et Dauphin (1997) et particulièrement Moïse et al. (2008). Cette dernière fait partie du groupe de recherche sur la « violence verbale » (voir le lien en bibliographie) mais c’est particulièrement son article de 2006 qui nous aidera à mieux décrire le fonctionnement de la violence verbale dans notre travail. Moïse (2006 : 103) voit en la violence verbale des « montées en tension interactionnelle » matérialisables par ce qu’elle appelle des « déclencheurs de conflits » (2006 : 107) au cours d’un échange oppositionnel entre protagonistes du langage. Pour elle donc, la violence verbale est un processus qui est sécable en différentes étapes. Celles-ci, du point de vue fonctionnel, coordonnent non seulement le début de la violence verbale, mais aussi les manifestations pouvant être plus ou moins tendues (selon la logique de la situation qui prévaut et le tempérament des interactants) et une fin affichant soit la résolution, soit les retombées actives de l’échange orchestré.

Moïse (2006 : 105-106) distingue donc quatre mécanismes de la montée en tension de la violence verbale dans un processus qui commence avec la première étape qu’elle nomme « la violence potentielle ». Liée au contexte global mettant aux prises les protagonistes du langage, la violence potentielle renvoie aux éléments de l’entourage des interlocuteurs X et Y pouvant servir de cadre à tout conflit ou rupture d’entente cordiale. La deuxième étape de la violence verbale est nommée « la violence embryonnaire ou amorce de la violence verbale ». Moïse (2006 : 105) la caractérise ainsi :

« il est des éléments identifiables linguistiquement d’une amorce de la violence verbale. On peut noter parmi eux, l’agressivité avec changement prosodique et posture particulière du corps, le harcèlement verbal avec répétition interactionnelle dans différentes séquences conversationnelles, les joutes verbales caractérisées par des changements de registres verbaux. À ranger dans ces figures, toutes sujettes à l’intersubjectivité des locuteurs, l’impolitesse et l’incivilité. »

On peut donc dire qu’à ce stade, la violence verbale entre interactants du langage vise à les introduire dans l’univers tensif où les mots convoqués marquent bien le début d’un échange teinté d’agressivité et d’inter-influence verbalopsychique. Le mode action-réaction est le plus souvent caractéristique de cette situation de communication verbale particulière.

La troisième étape est appelée « la violence cristallisée ». Elle symbolise le lieu de la tension vive entre les protagonistes du langage. Dans cet environnement verbal et psychologique duel et crispé, deux possibilités sont envisagées : soit Y choisit de répondre aux agressions de X en lui opposant les siennes propres, soit Y opte pour une sortie de crise en renonçant à la joute oratoire initiée par X (silence, proposition d’un autre sujet de conversation) ou en quittant les lieux tout simplement. La dernière étape concerne enfin « la violence physique ». Elle intervient, très souvent, lorsque la force des mots n’a pas permis le renoncement de l’autre. Dans le cas particulier des rapports entre États depuis le début de l’année 2011, on se rend compte que là où les négociations diplomatiques n’ont pas réussi, l’on recourt à la violence physique et militaire à travers les interventions armées des forces de l’OTAN. Comment donc, dans le roman Trop de soleil tue l’amour, s’opère ce schéma de Moïse (2006) sur le processus de la violence verbale ?

Nous avons voulu considérer le cas de l’échange entre Zam et Bébète, deux personnages centraux dans l’intrigue du roman de Mongo Beti. Il s’agit d’un couple dont la pratique de l’amour donne à voir une étrangeté fondamentale à leur relation. S’il est certain que les tourtereaux s’aiment effectivement, il est tout aussi curieux de voir avec quelle difficulté ils ont à partager quelques minutes ensemble sans se lancer dans des engueulades et des insultes qui parfois frisent avec la banalité eu égard à la trivialité de leur registre de langue. Nous allons donc nous donner pour objectif d’examiner comment se met en place la joute oratoire entre les deux personnages de telle sorte qu’il soit plus intelligible pour le lecteur de se représenter clairement les éléments de différence et donc de discorde entre les deux querelleurs permanents. Considérons, pour ce faire, l’extrait du roman Trop de soleil tue l’amour (1999 : 13-18) ci-dessous :

 Qu’est-ce que tu penses, toi, de cette affaire ? […]

 Quelle affaire ? fit Elisabeth (appelée encore Bébète) d’un air d’être ailleurs, en femme que la politique laissait indifférente, si elle ne l’agaçait pas. […] Le lecteur de cassettes placé entre ses pieds sous la table avait débité jusque-là des airs sans intérêt, de la variété occidentale […]

 C’est pas vrai ! articula à plusieurs reprises Zamakwé, secoué de spasmes de plaisir, pendant que l’enregistrement se déroulait […]. Écoute ça, mon Élisabeth chérie, écoute, je t’en supplie. […] Tu écoutes ?

 Écouter quoi ? répliqua Bébète s’exaspérant. Il n’y a rien du tout, je n’aime pas ça. Et d’ailleurs tu pues l’alcool. […]

 Ou il n’y a rien, ou tu n’aimes pas ça ; pas les deux à la fois.

 Je ne comprends rien du tout, maugréa la jeune femme dans sa langue maternelle ; je ne suis pas une intellectuelle, moi. […]

 Eh bien, rends-toi utile au moins, va me passer ce fax dans le bureau du patron. […]

Et à la fin de l’enregistrement, alors qu’Élisabeth était revenue :

 Quelle bonne surprise quand même, pour une fois, dit-il en se jetant à son cou pour couvrir son front de baisers.

Elle restait impassible, roide, presque glaciale […]. Soudain, elle lança, en même temps qu’elle écartait sans aménité le visage de Zamakwé :

 Je parie que tu es ivre. Quand tu prononces de gros mots comme ça, sans raison, ça veut dire que tu as bu plus que de raison.

 Que je t’embrase amoureusement pour fêter Deeper Mouth Blues, c’est tout l’effet que ça te fait […]

 Ça me fait quoi ? […]

Après bien des supplications, elle accepta d’assez mauvaise grâce de l’accompagner au restaurant […]. Mais elle ne dialogua pas, mangea sur le pouce, regarda ailleurs. Il lui dit, […] blottis à une table dissimulée dans une encoignure :

 Chérie, j’ai été très méchant avec toi hier soir, c’est vrai ; mais je t’aime tant, et quand je suis méchant, c’est encore une façon de te dire que je t’aime.

 Tiens, tiens ! Alors, comme ça, quand tu me dis « sale pute », c’est parce que tu m’aimes ? s’insurgea-t-elle, outrée tout à coup, jaillissant d’un silence dédaigneux. Tu aimes les putes maintenant ? […]

 Mais tu n’as rien d’une pute, c’est façon de parler. Et moi, je ne suis qu’un con alors ? Que de fois tu m’as traité de vieux con. […]

 Oui, tu es un vrai con et un sale ivrogne ; je regrette, mais tu es un vrai vieux con d’ivrogne. […] Je suis suis fatiguée, tu comprends ? Je suis fatiguée. […]

 Qu’est-ce que tu fous là, alors ? cracha Zamakwé, dans ses œuvres, rompant les écluses. Oui, finissons-en enfin. […] Tu ne baises pas pour avoir des sous peut-être ? Si ce n’est pas ça une pute, tu vas me dire ce que c’est alors ? Tu es entrée hier soir je ne sais comment dans ma taule ; tu t’es fourrée dans mon plumard sans y être invitée […]

 Vraiment ? Tu vieillis mal, monsieur. […] dans ton lit sans y être invitée, vieux con ? Vraiment ?

 Oui, et pourquoi me colles-tu aujourd’hui, espèce de sale pouffiasse ? Tu as besoin d’argent, c’est ça ? Tu veux que je te donne mon fric, hein, triple salope ? Je suis vieux, peut-être, mais mon fric est jeune, lui, et t’intéresse, hein, connasse ?

Elle avait fini de manger, elle ne disait rien, elle regardait résolument ailleurs. Elle attendait sans doute pour se convaincre d’avoir été chassée et s’en aller qu’il lui ordonne comme d’habitude en conclusion de ses traditionnelles imprécations : « Fous le camp, grosse conne ; je ne veux plus te voir, triple salope. Allez ouste, du balai ! De l’air ! Les putes, ça pue ! »

Il n’en fit rien. Au contraire, pour la première fois de leur liaison, il lui dit en baissant tout à coup la voix, sans la regarder :

 Tu sais quoi ? Il y a des jours où je me dis : Pourquoi elle ? Oui, pourquoi celle-ci et pas une autre ? Alors, je te détaille, j’examine tout – ta bouche, tes jambes, ta façon de marcher…

[…] Elle eut un long rire de volupté tranquille, convulsif et silencieux comme un sanglot discret. Apparemment, elle venait de lui pardonner, sous l’effet, il est vrai, du plus merveilleux compliment qu’un homme eût fait à une femme […]. »

Cet extrait est assez révélateur du tempérament qui caractérise le couple Zam et Bébète et qui traverse l’ensemble des deux derniers romans de Mongo Beti puisqu’ils s’inscrivent dans une trilogie que l’auteur n’a malheureusement pas pu achever du fait de son décès subit en 2001.

De prime abord, on peut déjà remarquer, lorsque les deux amoureux s’insultent, qu’ils font précéder le nom injurieux qu’ils emploient d’un adjectif qualificatif : « sale pute », « vrai con », « sale ivrogne », « vrai vieux con », « sale pouffiasse », « grosse conne ». Cela permet, à coup sûr, d’accentuer l’élément aspectuel désigné pour en signifier la pertinence mais aussi pour faire perdre la face à l’autre. L’article d’Eddie Roulet et al. (2001 : 351-375) est assez intéressant sur la question des « faces ». Cet article s’appuie surtout sur les travaux de Goffman (1974) sur Les Rites d’interaction, pour le concept de face positive/négative, et de Kerbrat-Orecchioni (1992) sur Les Interactions verbales, tome 2, pour le concept d’acte menaçant.

Selon donc la méthode de Moïse (2006), il se trouve que les quatre étapes stipulées sont présentes dans cet extrait. Le plus intéressant, c’est effectivement que la conversation duelle entre Zam et Bébète affiche très bien des phases d’amortissement de la tension et parallèlement, des renversements de la direction ou de l’exercice d’impulsion de la violence verbale. Ce qui montre à suffisance que la violence verbale suppose un terrain de mise en place de rôles que les protagonistes assument de manière non pas statique et figée, mais dynamique, circulaire et permutative. Rien n’est fixé d’avance ; tout s’enchaîne et la tournure des événements n’est pas toujours maîtrisée encore moins prévisible pour l’un ou l’autre participant de l’échange tensif. La violence verbale, dans ce contexte, consacre ainsi le régime de l’inattendu tout en cherchant à maintenir le contrôle de la situation par chacun des protagonistes.

Dans la première étape que Claudine Moïse appelle « la violence potentielle », appliquée à cet extrait, on peut déjà très bien s’attendre à une situation de rupture d’équilibre entre les deux personnages. En effet, la musique que diffuse le lecteur de cassettes est un air d’origine occidentale. Il est connu du lecteur du roman que Bébète n’a aucun goût pour la musique en général, et le genre élitiste en particulier. Or, c’est dans ce dernier que Zam entend définir ses sensations les plus exquises de mélomane averti du blues et du jazz. Le deuxième élément propice au désaccord entre les deux personnages est le domaine de la politique où Zam l’invite à converser. Le troisième élément relevant du cadre disjonctif entre Bébète et Zam est l’ivresse de ce dernier. Le lecteur sait que ce facteur inhérent aux habitudes de Zam provoque toujours une forte désaffection chez Bébète. On peut donc dire que le choix des thèmes de la conversation initiés par Zam et son ivresse ne peuvent être qu’infructueux puisque Bébète ne s’en sentira pas interpellée ou intéressée. Tous ces éléments mis ensemble susciteront un état mutuel de violence verbale chez ces tourtereaux d’un genre particulier.

Ce divorce entre les deux se note déjà par des expressions de Bébète du genre : « quelle affaire ? », « Écouter quoi ? » et des commentaires du narrateur tels que : « être ailleurs », « indifférente », « sans intérêt », « s’exaspérant ». Notons quand même que malgré ce refus d’adhérer aux intentions de Zam, celui-ci va résoudre la non similitude de vues en l’envoyant imprimer le fax : « Eh bien, rends-toi utile au moins, va me passer ce fax dans le bureau du patron. » On note là une tentative réelle, pour Zam, de mettre un terme à l’échange qui tend à se durcir par l’absence d’ouverture d’esprit de Bébète et l’insuccès de ses manœuvres.

La deuxième étape est celle que Claudine Moïse appelle « la violence embryonnaire ou amorce de la violence verbale ». En réalité, elle se perçoit, à ses débuts, par les types de phrases qu’utilise Bébète et surtout la technique de reprise des bribes d’énoncés employés par Zam. Ainsi, Bébète choisit de répondre à Zam à travers des phrases interrogatives telles que : « Quelle affaire ? », « Écouter quoi ? », « Ça me fait quoi ? » Non seulement elle revient sur les mots de Zam (affaire, écoute), pour s’en distancer très rapidement, mais aussi elle cherche à pousser au maximum sa volonté tangible de réaffirmer son manque d’intérêt pour la politique et la musique qui fascinent pourtant Zam. Pour y parvenir, elle opte pour l’utilisation des « négations polémiques » (voir Ducrot 1984 : 215-218), aux relents péremptoires, avec pour intention principale de rompre avec les énoncés/points de vue potentiels de Zam dans l’acception positive sous-jacente. Voici ce que Bébète dit par exemple : « je n’aime pas ça », « je ne comprends rien du tout », « je ne suis pas une intellectuelle, moi ». Dans ces propos de Bébète, on entend bien résonner la voix potentielle de Zam qui serait responsable des énoncés/points de vue positifs. Dans cette stratégie discursive réalisée par Bébète, il se trouve, bien évidemment, une tendance, pour elle, de heurter l’égo de Zam en écartant tout ce qu’il pourrait penser ou croire d’elle. Ainsi, il s’établit à nouveau le différend entre les deux personnages.

Bien plus, à côté de la structure des phrases interrogative et négative, on peut constater leur forme concise et le rythme abrupt qui en découle. Cela témoigne certainement de la psychologie très frondeuse qui anime Bébète, dont l’agacement et la nervosité participent énormément de ce type d’élaboration discursive particulier. Dès lors, il y a bien amorce de tension verbale entre les protagonistes. Celle-ci apparaît à travers le ton brut et agressif tiré de l’expression prosodique des interrogations et négations qu’emploie Bébète. Un tel climat conflictuel, pour l’instant mental, suffira pour alimenter la fougue de Zam par la suite. Mais, justement, pour l’instant, Zam semble ne pas vouloir laisser la situation s’envenimer. Il procède donc à une autre tentative de réconciliation morale/affective et cherche à désengorger/détendre l’humeur de sa dulcinée.

Zam tente de réaliser cet idéal à travers l’invitation à manger dans un restaurant et surtout l’emploi des termes adoucissant (ou actes réparateurs) tels que « chérie », « je t’aime », et des attitudes d’autoflagellation (actes menaçant pour sa propre face positive) comme « j’ai été très méchant avec toi », « je ne suis qu’un con ». Malheureusement, cette proposition de réparation n’est pas bien reçue par Bébète. Au contraire, la tendance va s’inverser. Au départ victime de l’autorité de Zam, qui conduit l’initiative de la violence verbale, Bébète va plutôt, à ce moment précis de l’évolution de l’échange, prendre le dessus pour être le pôle d’impulsion de l’agression. C’est ce renversement dans la tenue du rôle d’agresseur verbal qui va exposer les protagonistes à un état de tension vive visible dans les tours de parole et la qualité très explosive du lexique mobilisé. C’est là le troisième moment de la violence verbale que Claudine Moïse appelle la « violence cristallisée ».

La troisième étape de la violence verbale entre Bébète et Zam s’investit donc dans un climat de défoulement total par le biais des termes que nous appellerons des agresseurs discusifs. Nous entendons par ce syntagme le fait que lors de l’élaboration de la violence verbale, il y a des flux de lexiques tensifs qui permettent le raidissement de la situation d’échange par l’usage de mots dont la principale vocation est l’effronterie et la mise à mal de la face négative de chacun des interactants langagiers. Ainsi, dans le dialogue entre Zam et Bébète, on se convainc de la montée en tension de l’échange par les insultes auxquelles ils se livrent. La qualité triviale du lexique monte en intensité à tel point que chacun cherche à rendre ridicule et abject l’autre. Cela passe par des mots tels que « con », « pute », « baise », « salope », « conasse », « poufiasse », « ivrogne », etc. avec tous les adjectifs qualificatifs qui alimentent la volonté d’hyperboliser le contenu envisagé. Cette envie d’offenser l’autre passe aussi par le recours aux adverbes tels que « vraiment » ou « oui » qui visent à laisser l’impression forte que ce qu’on dit est tout à fait authentique et vérifiable. Ces adverbes ont donc une valeur de vérité sur le discours produit.

Dans cet extrait du dialogue conflictuel entre Zam et Bébète, la quatrième étape que Claudine Moïse appelle « la violence physique » n’y est pas présente. En réalité, les deux personnages n’en viennent pas aux mains puisqu’au contraire, il y a même une tentative de réconciliation qu’initie Zam. Celui-ci propose comme issue de la crise dans laquelle il vient encore d’exceller avec Bébète le pardon de cette dernière. Voici le commentaire qu’en fait le narrateur : « il lui dit en baissant tout à coup la voix ». On voit, à ce niveau, la nette volonté chez Zam de faire la paix avec sa bien aimée ; ce malgré le ton assez tendu de leur conversation chaude et fortement teintée de nervosité – doublée de fermeté dans le langage. La violence physique serait donc la conclusion attendue d’un échange où s’exerce une violence verbale assurée comme c’est le cas dans l’extrait que nous analysons. Il se trouve cependant que la violence physique n’est pas toujours au rendez-vous. L’extrait que nous venons d’étudier nous en a donné la preuve. Bébète et Zam, malgré les insultes, malgré la dureté du langage qu’ils ont en commun, n’en viennent pas aux mains nécessairement. Leur violence est restée confinée au pouvoir des mots dont l’objectif était d’offenser, gêner, railler, confondre l’autre.

Il se trouve aussi que le fait, pour les deux amoureux, de s’aimer tout au fond d’eux leur a prescrit une forme de limite intérieure à ne pas franchir. C’est ici qu’apparaît ce qu’on pourrait appeler la force de l’axiologie du contexte discursif interindividuel. Le choc qui prend place dans cet univers langagier n’efface pas l’affection qui les anime l’un pour l’autre et n’autorise pas un certain débordement. L’excès dans le verbe ne traduit pas la possibilité de pousser la tension au niveau physique. Ainsi, la notion de valeur, même en cas de violence verbale, subsiste. Elle chute irrémédiablement dans le cas de la violence physique. Pour éviter le comble, la crise discursive entre Bébète et Zam est très souvent ponctuée de tentatives d’arrangement et de réconciliation qui, même si elles ne fonctionnent pas dans l’immédiat au courant de la conversation, aboutissent, fort opportunément, à la fin. Les valeurs sont donc une constante qui module d’une manière ou d’une autre les échanges entre les humains. Selon que leur empreinte est plus ou moins vive/présente dans l’esprit des protagonistes, on peut assister à une absence ou acuité de la tension verbale ou physique.

Le phénomène de la violence peut être expliqué à l'aide d'une comparaison avec le mouvement d'une balance. En effet, selon que l’intensité de la violence ou des valeurs augmente ou décroît, l’on se retrouve en état de tension ou pas. Lorsque les valeurs s’imposent dans la conscience du sujet, il n’y a donc pas de violence ; par contre, lorsque le désir de dépasser le seuil des valeurs est plus fortement ressenti et que chute la limite des interdits, alors, le sujet rentre dans le cycle frénétique de la violence. Lorsque cette dernière est mutuelle et que les sujets en présence ont choisi de se livrer aux excès, alors l’état de violence se mettra en place aussi longtemps que durera le sentiment de violation des valeurs. Si la violence est donc perçue dans ce terrain interindividuel, qu’en est-il de celui intra-individuel ?

Jusqu’ici nous avons examiné le cas de la violence verbale entre deux participants du langage en interaction conversationnelle. Nous voulons maintenant nous pencher sur le cas de violence verbale au sein d’un sujet parlant en milieu francophone. Pour cela, il faudrait rappeler que le cas qui nous intéresse est celui de l’Afrique francophone. En effet, dans cette partie du continent, il se trouve qu’il y a une sorte de bain linguistique pluriel mais surtout conflictuel entre les différentes langues qui y sont parlées. Si en Afrique francophone le français se pratique comme langue officielle, langue véhiculaire, langue seconde, etc., il y a aussi existence de langues locales bantoues, sahéliennes, etc. C’est cette situation que Calvet (1993/2009 : 23) a appelé le contact de langues. En réalité, ce contact est la résultante du fait que le français et les langues locales africaines partagent le même bassin linguistique et parfois les mêmes locuteurs. Ceux-ci se confrontent à un phénomène de concomitance linguistique qui va donc au-delà du simple contact de langues pour se ressentir comme une véritable guerre de cultures et de traditions langagières. Nous nous intéresserons donc au cas du conflit entre le français et les langues locales au sein du sujet parlant en proie aux défis de hiérarchisation entre les langues dont il se sert au moment de son positionnement discursif.

En Afrique, le français, bien qu’étant une langue institutionnalisée et dominante, du fait de son statut princier de langue de la colonisation (et donc du colonisateur), est minoritairement parlé par une majorité de locuteurs africains qui sont tous pétris dans le moule de leurs langues maternelles d’origine. Lorsque nous parlons de « majorité », c’est parce que beaucoup de gens vivant dans les campagnes se parlent systématiquement en langues locales. Parfois même en ville, et même dans les services publics, les locuteurs ayant une compétence locutionnelle en français choisissent, de plus en plus, de se parler en langues locales. Par ailleurs, lorsque nous employons l’adverbe « minoritairement », c’est qu’en réalité, beaucoup de jeunes restent encore sous-scolarisés en Afrique. Le français, normatif tout au moins, demeure un luxe pour beaucoup.

Par conséquent, entre le français et les langues locales, il y a risque pour le locuteur africain de mélange codique et de transferts de normes, consciemment ou non. Le système fonctionnel lié au français est si différent de celui des langues locales qu’il arrive que pour le locuteur africain qui s’essaie en français, il y ait effectivement une violence verbale qui l’expose non seulement à la norme exogène, mais aussi au défi d’une identité personnelle établie par la norme endogène. Le locuteur francophone africain se trouve ainsi dans une sorte d’insécurité linguistique liée au dialogue conflictuel des normes que lui recommandent le français et sa langue maternelle. Dès lors, il ne s’agit plus seulement de coprésence/cohabitation de langues à ce niveau, mais, bien plus, de conflit de normes du fait des données culturelles différentielles.

Ainsi, le style langagier français est mêlé au style langagier africain au point qu’il s’instaure une identité violée du locuteur francophone qui n’observe, avec radicalité, aucune des deux normes qu’il convoque. Il est un hybride langagier et la crise énonciative qui émerge de son discours construit assurément le postulat de violence verbale que nous nous proposons d’examiner à travers le discours des personnages des romans de Mongo Beti intitulés Branle-bas en noir et blanc (désormais abrégé Branle-bas) et Trop de soleil tue l’amour (désormais abrégé Trop de soleil). La grande conséquence, et la preuve de cette violence verbale, est opérée par le phénomène sociolinguistique de diglossie. Celle-ci contraint le locuteur africain en général et camerounais en particulier à mobiliser, au-delà du français et de l’anglais (langues officielles du Cameroun), les richesses lexicale, sémantique et syntaxique des langues locales. Au demeurant, les personnages des romans de Mongo Beti ne parlent pas en français, ou uniquement le français, mais mobilisent plus d’une langue dans l’élaboration de leurs énoncés. Ceux-ci sont donc des entités hétérogènes, compositionnelles et plurilingues.

La violence verbale qui prend place ici laisse apparaître des phénomènes connexes tels que les emprunts, les calques, la resémantisation et l’alternance codique (au travers des interjections par exemple). Nous nous limiterons à ces quatre phénomènes seulement compte tenu des limites imposées par le présent article. S’agissant donc des emprunts, nous dirons que ceux-ci prennent en compte des langues telles que l’éwondo (langue locale camerounaise dont est issu le romancier), l’anglais, et le latin dans les énonciations des personnages en français, ou dans ce qui tient office de français. Nous considérerons donc ici les substantifs et les interjections en langues locales. Le locuteur va mixer toutes ces langues pour produire un énoncé tout à fait particulier au point que le français s’affiche être une langue d’accueil-du-tout-venant. Ce français devient le signal/symbole de la pluralité des langues dans laquelle est plongé le locuteur camerounais. Nous aurons donc d’une part l’emprunt aux langues locales (langue éwondo en l’occurrence) et, d’autre part, l’emprunt aux langues étrangères (l’anglais et le latin).

Pour le cas de l’emprunt à l’éwondo, on peut retrouver des énoncés du genre : « Mouf ! Débrouille-toi avec ton sale toubab » (Trop de soleil, p. 107 ; « mouf » signifie ici ‘Fous le camp !’) ; « Nna wama ! s’écria aussitôt le gros PTC, qui, sous l’effet de la colère, se mettait à parler à la manière africaine » (Trop de soleil, p. 31 ; « nna wama » signifie ici ‘Par ma mère !’ ; c’est nous qui soulignons). En effet, lorsque le narrateur précise que le personnage s’énonce à la manière africaine, cela montre bien que nous sommes là dans le cadre d’une expérience linguistique propre aux locuteurs de ce continent au moment où ils essaient de pratiquer la langue française. Cette pratique codique laisse apparaître des germes de tropicalité où l’appartenance tribale ou régionale rejaillit soit dans l’accent, soit dans l’irruption du vocabulaire de la langue-source. Ainsi, selon que l’effort du personnage de s’exprimer en français normatif est réalisé avec succès ou non, le narrateur n’hésite pas à nous le faire savoir par le biais de nombreuses métalepses. Prenons deux exemples pour l’illustrer : « Je ne sais pas, monsieur, répondit Norbert avec une grande candeur et en s’efforçant de parler un français un tantinet orthodoxe, attendu qu’il s’entretenait avec un vrai Français de France » (p. 130). Ou encore : « Au bar où il [Eddie] retrouva le policier amateur d’extras, il tint le même propos et son ami, qui lui répondit sentencieusement dans une langue bâtarde » (p. 116).

S’agissant des emprunts à l’anglais, on peut citer les occurrences ci-après : « C’est là qu’on n’est pas d’accord, mec. Because, moi, je veux savoir qui en veut à mon pote » (Trop de soleil, p. 119). Le mot « because » est d’usage assez curieux ici mais l’on pourrait être tenté de penser que le personnage Eddie fait recours à lui pour montrer que le bilinguisme officiel du Cameroun laisse son empreinte sur sa propre expression. Le même phénomène est retrouvé ici : « Norbert, dit le commissaire à voix très basse, presque dans un chuchotement, j’ai potassé ton dossier. Tu es l’homme dont j’ai besoin, en quelque sorte the right man at the right place, tu comprends ça ? » (Trop de soleil, p. 126). C’est nous qui employons les italiques, pour montrer le passage d’un code à un autre.

Pour ce qui est, enfin, de l’emprunt au latin, on peut mentionner cette occurrence, parmi tant d’autres que compte le roman : « Le ministre m’a dit : "Est-ce que vous vous figurez que l’État va mettre un policer derrière chaque citoyen sous prétexte qu’il est menacé ? Où trouverions-nous l’argent nécessaire à une telle entreprise ? Il faut s’y faire. O tempora, o mores." » (Trop de soleil, p. 67). Cette expression latine signifie ‘ô temps, ô mœurs’ ou encore ‘à chaque époque son mode de vie particulier’. L’on sait que Mongo Beti a reçu une formation d’agrégé de Lettres classiques et que c’est cet héritage qui réapparaît dans les nombreuses présences du latin dans ses romans.

Par ailleurs, le calque est tout aussi, aux côtés de l’emprunt, un phénomène qui témoigne de la violence de l’expression verbale des locuteurs du roman pris dans les ficelles du français et de leurs langues locales de base. Nous nous intéresserons surtout aux cas de calques syntaxiques dont Lipou (2001 : 127) précise qu’ils « se manifestent par l’importation des structures des langues africaines en français dans une opération de traduction qui colle au texte de départ ». Observons comment cela se passe dans cet exemple tiré du roman Trop de soleil : « Tu viens là, tu trouves que les gens parlent leur affaire, et tu mets ta bouche. Qui a demandé ta bouche même ? » (p. 157 ; c’est nous qui soulignons). On voit ici que la logique de la langue maternelle (la langue éwondo pour le cas d’espèce) gouverne le rendu énonciatif et structural en français. En effet, en éwondo on dit « a fouri agnou », traduit littéralement par ‘mettre la bouche’. Ainsi, pour dire « fourrer le nez » ou « s’ingérer » (français standard ou métopolitain), on fait usage du mot « bouche » en éwondo pour marquer le fait que c’est par cet organe que l’on parle. C’est de cette manière qu’on peut facilement interpréter l’expression « a demandé ta bouche » en lieu et place de « a demandé ton avis » qui serait attendue ici.

Par ailleurs, nous entendons par resémantisation le fait, pour un locuteur francophone, d’accorder de nouvelles acceptions aux mots de la langue française qu’il emploie. Ainsi, prenons deux exemples pour le démontrer : « Georges était devenu superstitieux, comme le tout-venant africain, tenté de croire à ce que les autochtones ici appellent les écorces. » (Trop de soleil, p. 214). Le mot « écorces » ne renvoie pas explicitement dans ce contexte à une membrane qui recouvre le tronc d’un arbre ou alors la partie qui recouvre la surface du globe terrestre. Au contraire, « écorces » renvoie aux totems ou gris-gris ou pouvoirs conférés par les forces ésotériques de la magie noire et qui ont vocation d’assurer protection et puissance à son bénéficiaire. Il y a donc resémantisation sur le mot « écorces » à ce niveau. Il en va de même pour le mot « motiver » dans cet énoncé : « Freddy, selon l’usage local, suivait, comme on dit ici, son dossier au ministère des Finances. Cela consiste à motiver, c’est le terme traditionnel, […] chaque fonctionnaire habilité à apposer une signature sur chacun des dizaines de documents composant un dossier de retraite. » (Branle-bas, p. 264). Si originellement « motiver » signifie justifier, causer ou stimuler, dans ce contexte précis, il réfère plutôt à « corrompre ».

Pour terminer, évoquons le cas de l’alternance codique réalisée par le biais de l’interjection, en langue locale, dans un énoncé en français. On peut citer ces quelques exemples tirés dans la mêlée : « Ékyé, non, tu m’as dit qu’il avait une responsabilité dans la disparition de Bébète, la femme de Zam. » (Branle-bas, p. 251). « Ékyé » est une interjection éwondo marquant l’étonnement ou la surprise. Elle peut se traduire comme ‘oh !’ ou ‘houla !’ en français. Prenons un dernier exemple : « Aka, fais venir le whisky mon frère, oublie même ça. » (Branle-bas, p. 240). « Aka » est ici une interjection de la langue éwondo et qui souligne un sentiment d’exaspération pouvant avoir pour équivalent en français ‘bof !’ ou ‘zut ! ». « Aka » peut aussi s’écrire « aaaka » selon l’intensité que le locuteur y met. Dans ce cas, il signifie ‘bah !’ ou ‘putain !’ : « Aaaka ! non, c’est trop. » (Trop de soleil, p. 156). On voit bien comment, ici, les mots de la langue locale rentrent dans la composition du discours supposé être bâti dans les canons de la norme et du lexique français.

On se rend compte que l’interaction entre la langue locale, ou langue-support, et le français, ou langue d’accueil, se vit dans la conscience du sujet parlant comme un fait de violence verbale de son identité. Son discours produit est donc la résultante de ce choc de langues et de structures/systèmes langagières où il est difficile d’envisager cet état comme un lieu de quiétude. Des choix conscients ou inconscients sont opérés par le sujet au moment où il prend la parole. L’option ou le positionnement dans une langue (français ou langue du cru) entraîne immanquablement le flux des apports ou contaminations de l’autre. La latence de la langue double investit infailliblement la production discursive dans le code choisi. Ainsi, au lieu d’un code unique et maîtrisé, l’on aboutit à la mobilisation de deux, voire plusieurs codes différents où le multiple et la mixité scandent l’immaîtrisable dans le code final envisagé en tant que lieu d’émergence de l’interlangue. Au demeurant, le contexte du conflit des langues sous-entend celui de la violence verbale dans la quête de l’identité linguistique plurielle.

Lorsque nous postulions la notion de violence verbale au sein du rapport interindividuel et même de celui intralocutif en milieu plurilingue francophone, nous cherchions à justifier le trait discursif fortement tensif qui la caractérise. En effet, avant d’être une donnée ou expérience observable, la violence verbale se conceptualise d’abord comme une pensée, une intention et un discours intérieurs ou extérieurs qui vont à la conquête de l’altérité. Celle-ci peut être considérée comme l’autre (le différent) et tend à mettre en place une tension plus ou moins vive mais réelle entre les entités en présence. Dans le cas de cet article, nous avons précisément vu comment ces entités, les individus ou les cultures (langues), se mettent en place pour discuter un statut hégémonique et de prévalence discursive.



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Pour citer cet article


OWONO ZAMBO Claude Éric. La violence verbale comme choc discursif et culturel : de l’interaction interindividuelle à l’interaction intralocutive. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 8. La force des mots : valeurs et violence dans les interactions verbales, 30 janvier 2012. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=2496. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378