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8. La force des mots : valeurs et violence dans les interactions verbales

Article
Publié : 30 janvier 2012

Anthropologie du langage et de l’imaginaire des discours politiques populaires : notes sur la violence verbale dans le débat politique au Sénégal


Mouhamed Abdallah LY, Docteur, Assistant de recherche au Laboratoire de linguistique de l’IFAN-CAD, Dakar (Sénégal), Postdoc CERII-CELAT, Université du Québec à Chicoutimi (Canada), mouhaly@gmail.com
Abdourahmane SECK, Docteur, Chercheur associé au Centre Jacques Berque, Rabat (Maroc) et au LARTES-IFAN-CAD, Dakar (Sénégal), abduseck@gmail.com

Résumé

Cet article est centré sur l’étude de la violence verbale dans les foras en ligne de la presse sénégalaise. Le corpus est extrait du débat politique dit de succession (du président de la République Abdoulaye Wade par son fils Karim Wade), notamment des réactions qui font suite aux chroniques en ligne (Lignes ennemies) d’un journaliste sénégalais vivant au Canada, Souleymane Jules Diop. La volonté des auteurs est de saisir, à travers une approche empirique et qualitative de la violence verbale, les significations et les conditions de production et de circulation des discours populaires politiques, « bruts ». Ils considèrent que le mépris ou le déni de « la naturalité violente » du peuple (J. Guilhaumou : 2008) aboutit, dans le terrain considéré, à une pré-modélisation et une pré-catégorisation des traitements du discours politique populaire qui relèguent à la marge la matérialité première de ces « dires politiques » de la « doxa » au profit de critères esthétiques, éthiques et logiques (le « bien dit », ce « qui peut être dit » et « ce qui doit être dit »). Voulant tourner le dos à ce parti pris scientifique qu’ils jugent heuristiquement discriminant dans l’étude du politique et du discours politique, les auteurs tentent une analyse linguistique et anthropologique de « l’émotion grégaire » et de la « violence primaire » qui caractérisent ces discours populaires. Ils tentent d’en faire ressortir les significations, c’est-à-dire les figures multiples et non homologuées (ou alors, autrement homologuées) de la contestation du politique dans le contexte sociopolitique actuel du Sénégal.

Abstract

This article is a study of verbal violence in discussion forums of the Senegalese online press. Heated political debates ensued in the media around the issue of succession of President Abdoulaye Wade by his son Karim Wade. Responses to articles signed by Souleymane Jules Diop, a Senegalese journalist exiled in Canada, in his column “Enemy lines” (Lignes ennemies), form the corpus of this study.

Many research papers documenting and analysing online forums pedantically criticise the language used and tend to neglect the content of the comments. Abstaining themselves from such a perspective and through an empirical and qualitative approach towards verbal violence, the authors of this article find the significations and the conditions of production and circulation of “raw” popular political discourses.

Considering that the contempt or denial of what J. Guilhaumou calls “violent natural-ness” (la naturalité violente) of people results in shaping a pre-model or a pre-categorisation of treatment of popular political discours, relegates to the margins the actual material productions of these “political positionings” of the “doxa” while upholding the aesthetic, ethical and logical criteria (“well said”, what “can be said” and “what must be said”).

In this article the authors shall attempt a linguistic and anthropological analysis of the “gregarious emotion” and of the “primary violence” which characterises these popular discourses, to bring to light the significations, notably the multiple and unapproved (or otherwise approved) figures of political questioning in the Senegalese context.


Table des matières

Texte intégral

Dans cet article1, la scène politique qui nous servira de prétexte pour envisager la problématique de la violence verbale dans les interactions verbales en ligne est dans le télescopage des ambitions et des défiances qui ont ponctué l’accueil réservé, dans l’espace médiatique sénégalais, au projet de succession politique prêté, dès 2004, au Président de la République du Sénégal, en faveur de son fils, Karim Wade.

L’ex-premier ministre et numéro deux du parti au pouvoir, Idrissa Seck, dans le contexte de sa disgrâce politique, expliquera, en effet, que pour promouvoir le destin présidentiel du « fils biologique », Karim Wade, le président de la République avait décidé de sacrifier le « fils putatif » qu’il était. Au moment où ce projet est ainsi dénoncé, Karim Wade n’est encore qu’un « illustre inconnu » pour la plupart de ses compatriotes, même s’il est déjà alors, depuis un an, conseiller du président de la République, chargé de la mise en œuvre de grands projets. Il n’assume, par ailleurs, aucune responsabilité politique au sein du Parti Démocratique Sénégalais dirigé par son père (désormais PDS). Toutefois, en juin 2004, il est nommé à la tête d’une stratégique et prestigieuse Agence nationale, celle chargée d’organiser le onzième sommet de l’Organisation de la Conférence Islamique à Dakar (désormais ANOCI). Et à partir de 2006, à quelques mois de l’élection présidentielle de 2007, il tente de se positionner, plus ouvertement, sur l’échiquier politique en fondant un mouvement de soutien au PDS et à son Secrétaire Général, Abdoulaye Wade, nommé « Génération du concret ». Cette dénomination est accueillie, entre autres, comme une référence implicite aux travaux réalisés alors dans la capitale sénégalaise, par l’ANOCI, mais encore comme une manière subtile ou grossière, selon les protagonistes, de discréditer les acteurs politiques qui avaient dominé, jusque-là, la vie publique. Une nouvelle offre politique donc, qui va générer une forte spéculation médiatique sur les ambitions du fils du Président. Ses contempteurs dénonceront, à travers la mise en place de ce mouvement de soutien, une opération larvée de construction d’une stature politique à Karim Wade, sur fond de patrimonialisation de l’État, dont la finalité ultime serait la succession du président.

À partir de 2007, la Génération du Concret va connaître un développement important, du moins dans le paysage médiatique, qui sera freiné de manière abrupte en mars 2009. En effet, les éloges publics du Chef de l’État à son fils, la parution dans la presse d’un certain nombre de slogans et de tribunes favorables à son leader, la promotion dans les plus hautes instances de l’État de ses militants, les polémiques liées à la gestion des grands travaux managés par son chef, etc. cristallisent autour de Karim Wade une attention publique considérable. Mais ce qui semble être, ici, une montée en puissance du mouvement est rattrapée par la réalité des résultats des élections locales et régionales de mars 2009. Les cadres les plus en vue de la Génération du Concret, à une notable exception au sud du pays, subissent des défaites importantes. En dépit de ces résultats, Karim Wade fera son entrée dans le gouvernement, avec des attributions qui ont fait dire à certains qu’il s’agissait des plus longues et importantes dans l’histoire des nominations ministérielles au Sénégal : Ministre d’État, ministre de la coopération internationale, de l’Aménagement du territoire, des Transports aériens et des infrastructures.

La séquence polémique particulière à laquelle nous nous intéresserons, au cours de cet article, porte sur les réactions populaires enregistrées dans la blogosphère, au lendemain de ces élections de mars 2009, où certains Sénégalais croyaient avoir, définitivement, dégagé tout éventuel calendrier politique de succession du président par son fils2.

L’étude que nous présentons ici vise à saisir, à travers une approche empirique et qualitative de la violence verbale, les significations et les conditions de production et de circulation des discours populaires politiques, « bruts », notamment dans l’espace de la blogosphère. En effet, comme le fait remarquer l’historien et linguiste Jacques Guilhaumou, « réduite à des cris terrifiants et à des injures, la parole populaire est inaudible pour les élites » (2008). Voilà pourquoi le mépris ou le déni de ce qu’il nomme « la naturalité violente » du peuple (ibid.) aboutit, de notre point de vue, à une pré-modélisation et une pré-catégorisation des traitements du discours politique populaire. Ils relèguent à la marge la matérialité première de ces « dires politiques » de la « doxa » au profit de critères esthétiques, éthiques et logiques (le « bien dit », ce « qui peut être dit » et « ce qui doit être dit »). D’où un parti pris scientifique qui est heuristiquement discriminant dans l’étude du politique et du discours politique. « L’émotion grégaire » et la « violence primaire » qui caractérisent ces discours populaires, jusqu’à les rendre « insupportables », « intolérables », ne peuvent-elles pas être signifiantes à ces niveaux ? À vrai dire elles renseignent, et même à plus d’un titre, sur les figures multiples et non homologuées de la contestation du politique. Ensuite, ne devrions-nous pas considérer, avec Thomas Bouchet et al. (2005), que la libre expression de l’émotion et de la passion auxquelles bien des acteurs et analystes n’accordent aucun bien-fondé, à moins qu’ils ne les ignorent par pudeur, mènent à « la désorganisation, c’est-à-dire à la négation de la politique comme pensée et pratique fondées en raison » (2005 : 8) ? Avant donc que d’être expression, la violence verbale dans ce cadre est action, plus précisément réaction. C’est peut-être même dans ce délitement, voire bouleversement, de la politique comme activité « fondée en raison » qu’il faudrait, s’il existe, chercher le fondement « subversif » de la blogosphère.

C’est cette approche globale qui justifie notre intérêt pour cette séquence particulière des réactions extrêmes qui ont fait suite à « l’ambition successorale » prêtée, sans qu’il ne l’ait jamais assumée ou contestée distinctement, au fils du président de la République (entre 2004 et 2009). L’attitude du protagoniste principal de cette affaire, du moins publiquement, d’agir « sans le dire », a été assimilée par certains de ses concitoyens à une stratégie de conquête insidieuse du pouvoir politique. En faisant prévaloir, en effet, une performativité davantage inscrite dans l’implicite que l’explicite, le potentiel que le déclaratif, le fils du chef de l’État et ses partisans se sont donné beau jeu de confiner toute tentative de dénonciation de leur opération politique dans les registres de l’affabulation et de la rumeur, tout en déroulant un évident calendrier de maillage du territoire national et du jeu électoral. Cette entreprise qui n’a pas voulu dire son nom a d’autant plus constitué une sorte de violence première qu’elle a été reçue comme une violation de la norme dans l’espace politique contemporain au Sénégal où jamais un président ne s’est fait succéder par son propre fils. Le déchiffrage de la violence verbale qui a été déchaînée dans ce contexte révèle ainsi, entre « longue durée » et « contemporanéité », des processus politiques, historiques et sociologiques où les figures du « soi » et de l’ « autre », du « consensus » et du « dissensus » font l’objet d’un débat qui réaffirme avec âpreté les limites de ce qui est, dans les imaginaires, politiquement admis ou inimaginable, dans le Sénégal d’aujourd’hui. Ces aspects « politiques », voire plus largement anthropologiques, de notre étude n’excluent pas la dimension proprement linguistique de notre démarche. Car la transgression des normes socioculturelles liées à la politesse, à la bienséance, qui affolent les « gardiens de la morale », coïncide avec la « déstructuration » des normes linguistiques, qui rebute et alarme les puristes. On verra que dans l’élaboration de la violence verbale dans la blogosphère, alternance de langues, détournement de sens, figures rhétoriques, etc. témoignent d’une inventivité langagière qui rend le « hasard » irrecevable comme explication et fait plutôt penser, du moins, dans bien des cas, à une « violation » volontaire du « bien parler ».

Le corpus de cette étude est extrait des foras qui font suite aux chroniques de Souleymane Jules Diop, Lignes Ennemies, le jour du scrutin des élections locales, municipales et régionales de mars 2009 et une semaine après la proclamation des résultats marqués par la déroute de la coalition du parti au pouvoir. La première chronique, intitulée « Le gigot de Podor », est parue le 19 mars 2009 et la suivante, titrée « Merci d’être ve-nu », a été publiée le 26 mars 2009. Si l’on se base sur le décompte du site, Seneweb.com, la première chronique a fait l’objet de 63.165 consultations et l’objet de 371 commentaires et la seconde, de 128.058 consultations et de 1.513 commentaires. Soit, à la suite de ces deux textes, 191.223 consultations et 1.884 commentaires. Ces chiffres particulièrement élevés, même si la chronique est habituellement très fréquentée, s’expliquent par la conjoncture politique : veille et lendemain de scrutin. Dans sa morphologie, le corpus est donc composé des deux chroniques et d’une liste de 1884 commentaires, allant de quelques lignes à des textes de plusieurs pages. L’auteur des chroniques, Souleymane Jules Diop, est un ancien étudiant en philosophie qui a embrassé la carrière de journaliste, avant d’être le conseiller en communication de l’ex-premier ministre, Idrissa Seck. Suite à ce qu’il désigne comme un conflit l’ayant opposé au Chef de l’État, il démissionnera de son poste de conseiller et rentrera, selon son expression usuelle, en « exil », peu de temps après, en France puis au Canada. Il anime, sur le site internet Seneweb.com, tous les jeudis, une chronique en français, Lignes ennemies et une émission radiophonique, en wolof, chaque mardi (Dèg dëg). D’une prose et d’une adresse captivantes, qui encodent figures rhétoriques, néologismes, citations, jeux de mots, etc. d’une hargne contagieuse et surtout d’une propension à faire des « révélations » sensationnelles sur la vie privée de la famille et de l’entourage du président de la République, Souleymane Jules Diop s’est imposé comme une des figures les plus marquantes dans le débat dit de « succession », notamment dans le camp de ceux qui s’y opposent. Sans préjuger des bonnes ou mauvaises raisons, notre choix d’exploiter un corpus qui fait suite à cette chronique obéit uniquement aux critères de popularité du chroniqueur, de la chronique et du forum qui, à chaque fois, y fait suite.

Outre le contexte du débat successoral largement décrit, deux informations importantes traversent les foras que nous examinons. La première touche à l’annonce de la défaite électorale, et la seconde à l’information donnée, par le chroniqueur, de la raison du départ précipité du candidat malheureux en France. Ce dernier aurait été en proie, selon Souleymane Jules Diop, à une dépression nerveuse qui aurait nécessité son internement dans une clinique parisienne dont il cite le nom3. L’hypothèse que la violence verbale, telle que envisagée à partir de notre corpus, constitue un matériau cohérent qui renvoie à un imaginaire politique, s’appuie, justement, sur ces deux séquences de la « Défaite » et de la « Fuite ».

1. « […] Un peuple tombé sous l’escarcelle des démons […] Cet homme [Abdoulaye Wade], qui nous dirige n’est pas crédible […] Il n’a jamais dévié de sa trajectoire funeste, tout pour lui et sa famille, rien que pour sa famille. Et rien pour le Sénégal […] Seule une cinglante défaite pourrait endiguer sa folie »4.

2. « Quand on se sent seul, abandonné et rejeté, on a tendance à retourner dans notre terroir, notre soi-même, regagner notre véritable identité. Voilà exactement ce qu’a fait Karim Wade. Il retrouve son pays, la France, terre de ses ancêtres. Voici un élément de réponse qui conforte l’idée que je m’étais fait de ce monsieur qui n’est, pour moi, rien d’autre qu’un étranger ».

L’invective ici fonctionne comme une autre manière de marquer sa victoire, de cracher sur l’adversaire terrassé, dans une logique aussi bien vindicative que presque expiatoire. Lorsque le candidat malheureux est traité de « Bâtard qui s'en fiche du Sénégal », il est en fait l’objet d’un procès en exclusion du « Nous » politique (voir Martin 1994). L’homme par qui le scandale arrive n’est pas du cru, il vient d’ailleurs ! Et le fait qu’il soit un « arrogant métis mal léché » tend à faciliter, dans ce sens, l’amalgame ou le procès politique de son exclusion du corps de la nation. De fait, c’est toute sa famille qui est mise en cause ; on parle alors des « Wade », et désigne la maman, d’origine française, de « colon déguisée ». « Ce que les Sénégalais reprochent aux Wade c'est de ne pas être trop sénégalais... Les élections seront un baromètre évident... Votez contre ce régime, chers compatriotes… ». En insultant donc le candidat Karim, on ne vise pas seulement à l’atteindre, à l’amoindrir dans sa qualité d’homme, mais à lui signifier ce que nous nommons un raisonnement. L’exclusion ou la singularisation dont il fait l’objet, à la limite, le dépasse comme individualité. Ce qui est en jeu, en effet, semble se situer ailleurs, notamment dans l’histoire politique que ses concitoyens, excédés, fantasment ou souhaitent réécrire. En ce sens, ce qui semble, de prime abord, n’être qu’une réaction sans doute raciale, probablement raciste, se dédouble, ici, alors, d’une autre dimension critique. Celle-ci est élaborée tout également sur un plan large et touche à la façon dont l’image du pouvoir performe et impacte auprès des gouvernés. On note, en effet, à ce niveau, une rupture dans le charme (au sens premier du terme). Ce qui confère pouvoir à tout pouvoir, c’est-à-dire sa propre mise en scène, fait là, en effet, l’objet d’une capture qui gribouille la qualité de sa prestation. Ce pouvoir-là, ne fascine plus. Les « bouffons » auront remplacé les Grands Hommes. Il n’est plus alors d’hommes de pouvoir que les « les larbins de Karim et de son Papa » traités aussi de « clowns de sa majesté ». Cette rupture du charme empêche dorénavant le théâtre du pouvoir de fonctionner et suscite un retour à « l’envoyeur » de ce qui est alors perçu comme une agression première. Ainsi qu’il transparaît ici, l’usage de la violence verbale est alors une autre manière encore de re-catégoriser la conjoncture politique et ses acteurs clés, afin de déterminer des historicités de rupture.

3. « […] Notre Démocratie est en Danger et le peuple Sénégalais doit sanctionner cette bande de malfrats et reprendre notre position de flambeau de la démocratie en Afrique […] ». « Messieurs de la Grosse Connerie, ou de la je-ne-sais-quoi, allez voir ailleurs si on y est ! Le Sénégal de Lat Dior et de Ndiadiane Ndiaye, de Aline Sitoe Diatta et des grands érudits n’est pas le Togo, et ne le sera jamais, tenez le vous pour dit !!! ».

La convocation des mémoires coloniales et des héros fondateurs de la nation sert ici à mieux indiquer l’État de servitude dans laquelle cette course au pouvoir aurait placé la société. Le vécu de cette situation, ou condition historique, est exprimé sur le mode de la martyrisation.

4. « […] Nous sommes dans une société d’esclaves pire que du temps des maîtres blancs. Dans cette République des hyènes et des fidèles ndougourous [larbins] […] ».

D’où les appels à l’éveil, à la révolte, à la lutte. Et on veut le croire, comme autant de moyens de laver l’affront de l’avilissement politique dénoncé.

5. « […] Le pays est saccagé, bafouillé, dépouillé au profit d'une minorité alors que la majorité demeure dans la misère, la souffrance, la famine, le chômage. […] Ce pays est le nôtre, il faut le prouver. Nous en avons assez, il faut le prouver. Nous en avons marre, il faut le prouver. Notre voix doit retentir à travers le Sénégal, l'Afrique et le monde entier. SOPI DOYNA, SOPI KHEWINA [Sopi, ça suffit ; Sopi est passé de mode5] ».

Le refus ou la négation du cours politique, va jusqu’à l’appel extrême à l’élimination physique du principal protagoniste. Le jeu politique formel, considéré comme une mascarade, est donné alors à être compris comme une pure perte de temps, une raison au service exclusif d’une histoire violente d’imposition d’un ordre successoral non désiré et que seul un acte tout aussi infâme pourrait stopper.

6. « Il faut assassiner Karim Wade sinon il sera le prochain président, Wade nous l'imposera pour sauver son cul. Au lieu de nous entretuer entre sénégalais l'opposition et tous les autres patriotes doivent peaufiner un plan d'assassinat du fils de Wade. WA SALAM [Paix à vous, mais ici, par extension, formule conclusive qui marque la fin du propos, « A bon entendeur »]».

Au moment où cette dialectique de la violence semble toucher un point de non retour en banalisant l’appel au meurtre, sur la base d’une disqualification des ressorts du jeu politique formalisé, intervient alors une réponse électorale à l’angoisse plusieurs fois nourrie par la clameur publique, d’un passage en force du fils du président.

7. « La lecture des tendances de ces élections locales 2009 est destinée aux forumistes qui ont toujours brandi la violence, le coup d'Etat militaire etc. Si les tendances se confirment, ces jours ne seront que la copie du 19mars 2000. La fierté de tout Sénégalais pour s'exprimer démocratiquement pour sanctionner ses dirigeants. La patience a fini par l'emporter sur le désir du K.O pour une satisfaction sadique personnelle. Vivement que cette manière démocratique de faire l'alternance soit une tradition a jamais gravée dans le comportement du peuple sénégalais. Seul le peuple est souverain ».

La tension dès lors commence à redescendre, mais non sans continuer de produire de la violence verbale. Comme si cette tension accumulée de 2004 à 2009 avait encore besoin de s’épuiser jusque dans la façon de s’assurer de sa victoire. À la violence verbale frontale, faite de dénigrements, de tentatives d’écorcher et de blesser l’adversaire, dépeint par moments comme l’ennemi dont il fallait avoir raison vaille que vaille, fait alors place une autre forme de violence verbale, davantage proche de la moquerie. Ce rire qui blesse et nargue. Dans ce dernier registre, invective et humour populaire se mêlent pour définir des discours qui se veulent savoureux, afin de mieux railler ces « mastodontes » à l’entame de la campagne électorale tombés « fanfarons » à la fin. Les leaders de la Génération du Concret, n’avaient pas hésité, en effet, à mobiliser des avions privés pour leurs déplacements à l’occasion de cette campagne électorale. Une attitude qui a été perçue comme excessive et mal inspirée. Ainsi, un commentateur réagira :

8. « Boynadji [ville du Nord où les leaders de la GC ont fait une descente remarquée, en hélicoptère, pour faire campagne] n’oubliera pas de sitôt l’histoire du comique pétomane venu voter au village en Jet privé ».

La performance de ce commentaire est d’autant plus incisive qu’elle invente, en fait, une chanson et confie ainsi à l’avenir une mémoire de triste renommée. Le village de Boynadji, en effet, devra se souvenir encore longtemps de son enfant prodige qui a été présenté comme le « maître penseur » de la Génération du Concret, le golden-boy qualifié ailleurs de « dunx » [« Pédé »]. Dans son émission radio, Dèg dëg, Souleymane Jules Diop, s’en prenant de façon implicite à Karim Wade, s’est souvent plu à affirmer avec véhémence : « Je ne serai jamais dirigé par un homosexuel ! ». Et, de fait, ce discours a généré une certaine fabulation populaire sur la vie privée de Karim Wade, devenu alors « Karine » dans certains commentaires, mais de façon large sur un bon nombre d’animateurs de la Génération du Concret ainsi peints par un intervenant : « bambins aux parcours atypiques, à la scolarité douteuse, à l’expérience juvénile, aux savoirs limités, aux compétences nébuleuses et à l’appétit gargantuesque !!!!! ». Les uns et les autres, dans cette fabulation diffuse et savamment entretenue, sont passés pour des objets du chef « Karine […] jeune pubère à peine sorti des jupons de môman ». L’on serait tenté de lier cela à ce que l’on a considéré, à tort ou à raison, comme un regain d’homophobie à un moment où une controverse sur l’homosexualité et sa répression parcourait avec force la société sénégalaise. Dans ces faits de violence verbale, l’homosexualité dans une perception jamais positive constitue donc un repère puissant dans les processus de stigmatisation et d’invective. À côté de ces attaques ad hominem, il est possible de repérer toute une série de commentaires où la violence verbale mobilisée a un rapport plus immédiat avec ce qui pourrait être considéré comme la violence d’une Histoire politique qui, indéfiniment, se répète. Ainsi, l’échec de ce qui était vécu comme un projet de succession est l’objet, dans toute une série de commentaires, d’une réinterprétation qui positionne une problématique nouvelle : le retour aux affaires du Parti Socialiste, l’ancienne formation politique au pouvoir :

9. « Je hais Wade et le PDS (y compris Idy), d'une haine que je n'ai jamais éprouvée pour une chose ou une personne. D'une haine qui j'espère les enverra en enfer. J'ai mal au cœur de voir d'anciens charognards du PS comme Khalifa SALL [ministre sous Diouf, Khalifa Sall revient au premier plan en devenant Maire de Dakar à l’issue de ces élections] ou Agne [Chef du groupe parlementaire de l’ancien régime, Abdourahim Agne sera coopté plus tard par Wade] revenir gérer nos milliards à la façon Idrissa Seck. Ce vieux nous aura coûté très, très cher: renvoyer le Sénégal à l'ère des ajustements structurels des années 80, ramener des charognards qui ont maintenu le Sénégal dans le sous développement pendant 40 ans. Comment faire payer ce vieux et ses acolytes du PDS qui sont responsables de cette situation?? Tout le monde jubile mais moi, j'ai vraiment envie de chialer... ».

10. « L'heure est à la retenue et à la lucidité pour sortir notre pays du cauchemar wadien qui dure encore […] Le retour de Khalifa Sall et du PS au pouvoir, et l'amnistie de fait, de ces ex-caïds, c'est peut-être le prix à payer pour nous débarrasser de Wade. Il faut en outre préférer d'ex-voleurs (de millions), ex-arrogants, et ex-fraudeurs apparemment repentis, pas autant assassins, à d'actuels voleurs (de milliards), actuels fraudeurs, assassins, non encore repentis et qui n'en ont pas l'intention ».

Ainsi va la scène politique de la blogosphère. Scène traversée par des dynamiques multiples, contradictoires parfois, entretenant avec la violence verbale un rapport plural de défiance et d’instrumentalisation comme le montre également cette dernière partie de l’article.

Dans cette partie, nous centrons davantage notre analyse sur les grands axes de signification des invectives qui traversent ces délibérations.

 Les actualisations récursives de la servitude, de la flatterie, à travers les lexèmes « serviteur », « larbin », « sbire », « lèche-cul », « courtisan », « laudateur », « thuriféraire », « sous-fifre », « godillot », « esclave » et quelques « variantes » en wolof, « suk », « dunguru », sont une des données les plus prégnantes de cette partie du corpus qui concerne les invectives adressées aux hommes politiques ou qui traitent du politique. À quelques exceptions près, ces épithètes négatives qui réfèrent tantôt au dire (« thuriféraire », « laudateur ») tantôt au faire (« serviteur », « esclave ») sont pratiquement toutes déclinées au pluriel : « les courtisans », « les larbins »… laissant implicitement deviner une distribution massive de ces atteintes. Néanmoins, ils réfèrent en général à des proches du président de la République ou de son fils et accessoirement à d’autres entités : le parlement, les habitants d’une ville ou d’une région qui ont voté pour le pouvoir, etc., comme en attestent quelques-unes des illustrations que nous présentons ci-dessous. Ils assignent toute proximité avec le Chef de l’État et son fils à une démarche mercantile, cupide, exclusivement vouée à la recherche de « subside », « sinécure », « strapontin »… à n’importe quel prix.

11. « Fière d’être Sénégalaise, fière de ce peuple, et de la leçon magistrale donnée à cette famille de macaques et à leurs sbires ».

12. « SJD, avec sa plume et son émission, a contribué à la descente aux enfers des Wade et des sbires ».

13.  « Le Sénégal ne sera jamais un royaume, n’en déplaisent aux traitres, aux lèche-culs, aux faux marabouts… ».

14. « Tous ces vautours et autres parasites qui gravitent autour du « Prince » pour grappiller quelques subsides, qu’il daignera bien leur jeter, magnanime, tous ces laudateurs et autres partisans ont rivalisé d’ardeurs, d’ingéniosité, de roublardise, pour chanter les louanges du « rejeton-prodigue » en lui faisant croire à des chimères et aux promesses d’une belle moisson de voix, eh bien ils ont eu tout faux ! ».

15. « Nous disons NON !!! A ce gouvernement de sous-fifres ! Nous disons NON à cette pseudo Assemblée nationale repère de laudateurs et d’applaudisseurs ».

16. « […] Même le miséricordieux, le Tout-Puissant, ne peut rien contre une partie envoûtée du peuple, tombée dans l’abîme, qui se soumet gratuitement, sous l’autel de l’asservissement ».

17. « Quoiqu’on en dise Idrissa Seck est dans le cœur de la majorité des Thiessois. Aussi le larbinisme et la lâcheté des concrétistes et sopistes feront gagner Karim et Pape Diop à Ndakaaru ».

Idéalement, la politique, dans sa mission, est avant tout un agir. Une gestion du « réel » qui vise sa transformation qualitative ; elle requiert compétence et intelligence. Or, très souvent, l’invective vise ces attributs chez l’homme politique. Il s’agit de les critiquer, voire de les nier. Dans notre corpus, les atteintes à l’intelligence, à la culture, à l’aptitude du politique, principalement de Karim Wade et accessoirement de membres de l’opposition politique, de proches du pouvoir, etc., sont légion. Il y a également une dimension linguistique très prégnante qui touche à la maîtrise de la norme linguistique de l’autre, du wolof, en ce qui concerne Karim Wade, mais également du français. L’on peut voir dans les exemples suivants quelques illustrations de ces dénigrements qui encodent souvent des adjectifs négatifs : « incapable », « nul », « incompétent », « cancre »… Un parallèle instructif pourrait par ailleurs être établi entre le discours qui vise Karim Wade et la présentation que fait le président de la République de son fils. Dans celle-ci, l’homme Karim Wade est d’une compétence rare.

18. [À propos de Karim Wade] « 300 milliards pour organiser un sommet reporté plusieurs fois (jusqu’à présent pas d’infrastructures) 7 ans pour apprendre une langue nationale mais nada, des moyens illimités pour faire campagne pour devenir un maire de Quartier, Seul, seul un cancre (ou un nigaud comme mon toureundo [homonyme] le dit) ».

19. « En l’espace de moins de huit ans, une caste de ramassis, incultes, s’enrichit en toute insolence ».

20. « L’histoire de la Génération des constructeurs est un montage creux des mensonges les plus scandaleux et les plus abominables du règne le plus scandaleux d’un mentor [Karim Wade] le plus médiocre de toute l’histoire de la République ».

21. « La QUESTION : QUI PEUT REMPLACER WADE parmi ces NULS PRETENDANTS D’OPPOSANTS ».

Les invectives qui actualisent « l’identité » sont indubitablement en dialogisme avec un interdiscours dense (chroniques, articles, contributions, etc.) où la « sénégalité » de Karim Wade est de manière tacite ou explicite en débat. Ses adversaires, y compris le chroniqueur, lui reprochent de ne pas être « tout à fait sénégalais », voire de « ne pas l’être », de « ne pas parler wolof »… Dans ce qui a ressemblé à une stratégie communicationnelle visant à contrecarrer cette image négative, Karim Wade tentera, d’une façon souvent jugée « maladroite », de se « mettre aux couleurs locales » : plusieurs apparitions publiques en boubou traditionnel, mais surtout quelques formules en wolof, vite persiflées, et sur lesquelles se baseront d’ailleurs quelques-unes des invectives que l’on retrouve dans le corpus, notamment le fameux : « fi ño ko moom » [« Ici, c’est notre fief », cf. exemple 26] qui sera son leitmotiv durant la campagne électorale.

22. « Le stade Assane Diouf avait été démoli et le terrain a été vendu par une seule personne : le vénal mulâtre, Karim Robert, âne aussi ».

23. « On sentait bien de la magouille dans l’air ! Mais nous étions fermement déterminés à montrer à cet arrogant métis mal léché que la colonisation est révolue depuis belle lurette ».

24. « Karim retourne à Londres ou chez tes oncles si tu en as et laisse nous tranquilles ».

25. « Un seul choix s’impose, celui de l’honneur pour tempérer les ambitions démesurées d’un aventurier méprisable en mal de vivre, au charme de façade, le clone de son père géniteur, nous rappelant les souvenirs d’un gouverneur des colonies en terrain conquis ».

26. « Le peuple a décidé de se débarrasser de « Fi gnokeu meume » [« Ici, c’est notre fief »] et de s’allier avec les vrais fils de ce pays, qui partagent avec nous notre culture, notre langue, notre histoire, notre présent et notre futur qu’il voudrait meilleur. Le peuple a ainsi choisi ».

« Macaque », « singe », « margouillat », « cochon », « mangouste », « requin », « chien », « vautour », « charognard », « hyène », « mouton »…, ce bestiaire, non exhaustif, dévolu aux hommes politiques, que l’on retrouve dans notre corpus, est une donnée récurrente de l’invective qui a donné lieu à de nombreuses études (Tillier 1998 ; Bacot et al. 2003, etc.). La perspective sous-jacente d’où émergent ces métaphores vise la bestialisation de l’autre considéré comme porteur d’un ethos déshumanisé, dangereux… La caractérisation n’est que rarement positive ; lorsqu’elle l’est, comme c’est le cas pour « renard », « lièvre » qui réfèrent tous les deux à la ruse conférée à Abdoulaye Wade, elle n’est plus vraiment invective. Dans certains cas, les adjectifs actualisés, comme « dangereux » dans « chiens dangereux », qui modalisent l’animalité conférée, opèrent en réalité un réglage de sens qui tend à densifier et à préciser l’attribut négatif, car, de prime abord, rien n’écarte les caractéristiques « amicale », « fidèle », « affectueuse »… que l’on confère également au chien. Ici, il s’agit de surligner, par ce réglage de sens, une « appétence » jugée périlleuse et surtout un caractère jugé « impitoyable », « féroce »... D’autres désignations peuvent avoir une portée plus spécifique, il en est ainsi de « mouton », qui ne réfère pas au danger mais à la « servitude ». L’on ne peut tout de même manquer de souligner l’abondance et la densité des métaphores qui renvoient le « politique » à la catégorie des « rapaces », des « fauves »…, bref, une taxonomie carnassière qui le capture dans les caractéristiques d’une altérité dissemblable, sanguinaire… mais aussi le désigne comme celui qui s’accapare des ressources communes à son unique profit et à celui de ses proches. Dans la plupart des cas, l’animalisation colporte également une forte charge illocutoire en ce sens qu’elle incite, explicitement ou implicitement, à « traquer » et à « abattre », ne serait-ce que par l’invective, « l’animal politique ».

27. « Les gens ne veulent plus de ces « vieux singes de cour » qui ne font que se ravitailler de l’argent du contribuable pour des fins personnelles ».

28. « Les Sénégalais ont du discernement et sont édifiés sur les agissements de la mangouste masquée, Robert Wade ».

29. « Parmi les jeunes requins, il y a le fils biologique, le fils d’emprunt et les opportunistes pseudos opposants de la 25ème heure… ».

30. « D’après beaucoup de gens, Niasse [Ancien premier ministre, chef d’un parti d’opposition] est un chien dangereux, un rottweiler déguisé habillé en humain, un coléreux, et un nabab hyper riche. Il sera pire que Wade. Regardez comment il gère son parti, c’est de l’anti-démocratie, il est autoritaire et répressif. Mettez-le à la tête du Sénégal et vous aurez Hitler ressuscité ».

31. « Un grand big up à SJD. Tu as su sensibiliser et à temps une bonne partie de l’opinion sur ce qui se passait avec ces vautours ».

32. « […] Wade et ses moutons n’ont qu’à bien se tenir, le président le mieux élu d’Afrique, ses larbins et ses moutons voleurs de la famille libérale n’ont qu’à se le tenir pour dit. Y en a marre d’eux ».

L’adjectif axiologique négatif : « voleur », et dans une moindre mesure « menteur », ainsi que leurs variantes « mythomane », « cleptomane » ou les apocopes « clepto », « mytho », de plus en plus fréquentes dans le parler des jeunes, sont très prégnantes dans notre corpus. Ils ont été massivement conférés à deux protagonistes du débat dit de la succession, Idrissa Seck et Karim Wade, puis dans une moindre mesure au Chef de l’État et à d’autres hommes politiques. En ce qui concerne l’ancien premier ministre, le trait « voleur », qui lui est abondamment attribué, peut être considéré comme le prolongement dans la blogosphère d’un long feuilleton juridico-médiatique concernant des accusations de détournement, à son encontre, dans ce qu’il est convenu d’appeler l’affaire des Chantiers de Thiès, dont il sera blanchi par ailleurs, et la gestion des fonds politiques. En ce qui concerne la distribution de cette stigmatisation au fils du président de la République, dit aussi « Monsieur 10 % » (cf. exemple 34), l’on peut y voir quelques-unes des incidences de sa rapide montée en puissance au sein de l’appareil d’État et sa responsabilisation sur des questions financières stratégiques. Incontestablement, de par les nombreux reniements, revirements… perceptibles dans la classe politique depuis la transition démocratique et les stratégies de capture des élites par ce que l’on a appelé « la transhumance », la parole politique connait une crise qui se manifeste par une large distribution de l’invective « menteur ».

33. « Qu’elle aille en enfer toute cette bande devoyous et de voleurs. Le Sénégal n’est pas une dynastie ».

34. « Après s’être longuement entrainé et endurci sur Nitendo, à comment diriger une équipe et s’être rempli les poches au Monopoly grandeur nature de l’ANOCI, Mr. 10% […] a voulu nous chiper le doux et moelleux fauteuil de la mairie, en attendant celui de la station supérieure !! »

35. « Jules maintenant qu’on a fini de liquider Karim, il faut passer à l’acte 2 c’est-à-dire à la liquidation de Idy ! On ne veut pas d’un voleur comme président ce serait immoral et pas un bon exemple pour nos enfants ».

36. « Macky est un voleur (pas autant qu’Idy quand même –ne jubilez pas trop vite-) Tanor a été un voleur, Niasse a fermé les yeux sur des cas de forfaitures (mais difficile de dire qu’il a volé) ».

37. « […] Sont nommés pour le prix de mytho du siècle Roxanne Seck, à chaque fois qu’il ment, il rapetisse klepto : plus de 80 milliards volés en moins de 4 ans. Soit une moyenne de 20 milliards/an par Madoff Seck. En Arabie Saoudite il ne lui resterait plus aucun membre à couper ».

38. [À propos de Karim Wade] « […] on ne peut pas être sorti du DESS Ingénierie financière de la Sorbonne en octobre 96 et déjà le 19 mars 2000 être directeur associé. Karim dafa meuna fén [Karim est un menteur].

39. « Karim n’a jamais été trader, d’après ce que j’ai compris, surtout que le secteur des opérations de trading est monopolisé dans les banques d’affaires à Londres par une sorte de « secte » sortie des grandes écoles françaises et anglaises. C’est surtout en étant trader, ou haut cadre dans une banque qu’on a des bonus extraordinaires, mais pas en étant sales, comme ce fut son cas, ou en étant directeur associé. Dafay fén [Il ment] ».

Dans une société où la religiosité, catholique, musulmane, etc., est très ancrée et où le « diable » représente souvent la « figure politique » de la division, de la tentation et de la déviation, comme l’on peut s’en rendre compte en analysant les discours des hommes politiques, l’on peut s’attendre à son exploitation récurrente dans les invectives. Tel est effectivement le cas dans la blogosphère où il existe un manichéisme qui clive les débats en une polarité axiologique opposée (le mal et le bien). Dès lors, « Satan », le « démon », le « diable », déclinés comme substantifs ou adjectifs, visent surtout à enfermer l’adversaire dans un ethos méphistophélique qui en fait un être « infréquentable », « répugnant »... Cependant, ces stigmatisations adossées à un arrière-plan religieux, et que l’on pourrait dire paroxystiques, actualisent quelquefois d’autres figures telles celles de la franc-maçonnerie, du juif, etc., lorsqu’elles ne sont pas toutes amalgamées dans la théorie bien connue du complot, comme on peut le voir dans l’exemple qui suit.

40. « Comme firawna tel est son [Abdoulaye Wade] sort. Allah vous laisse parader, avoir victoire sur victoire et soudain le châtiment s’abat. Oui c’est bien la fin du tyran. Celui qui se prend pour Dieu sur terre finit toujours ainsi. Non le sionisme et la franc-maçonnerie ne régneront jamais sur terre. Alla déjouera leurs complots ».

41. « Wade retro satanas ».

42. « […] C’est inquiétant quand même que SJD soit silencieux la semaine même où son ex-futur ami [Idrissa Seck] négocie avec Satan pour être le prochain partageur de gâteau ».

43. « Une raison supplémentaire de ne pas voter pour la liste de la Coalition satanique, ce mal absolu, si Karim est élu, plus personne ne pourra plus proférer une opinion, sous peine d’aller en prison ».

44. « Dans ces années-là, troublantes, où les diables incendiaires, en mauvaise posture, couverts sous la carapace de démocrates, passaient être des saints, aux yeux des citoyens, qui ne pouvaient, en aucun cas, accepter l’idée d’une responsabilité quelconque de celui qui s’autoproclamait l’opposant historique [Abdoulaye Wade] ».

45. « […] C’est justement le chemin habituel par lequel Satan, passe toujours pour prêcher le faux semblant, pour accomplir sa sale besogne […] C’est là qu’il s’incruste dans la conscience des gens pour atteindre ses objectifs maléfiques […] On peut prier, aller à la Mecque, faire allégeance et revêtir des habits de croyant fervent, mais si les gens savaient ? Le même homme, agissant tel un deum (un anthropophage), affirme avoir été un franc maçon à un moment de sa vie mais qu’il a définitivement rompu les amarres… ».

46. « Il y a certes dans les propos de SJD, toute une symbolique que seuls les hommes doués de science savent interpréter. Comme par exemple lorsqu’il commence par réciter la sourate de la victoire. Dès cet instant nous […] avons compris que les jeux sont faits et que le stratagème de Dieu avait prédominé sur celui du roi sorcier et de ses légions démoniaques… ».

Concernant les langues, les invectives adressées aux hommes politiques en français dominent, comme par ailleurs dans la blogosphère « sénégalaise », de manière générale, la langue officielle prend le dessus sur le wolof, dont la présence est tout de même significative. Et celles de l’anglais et d’autres langues locales demeurent, il faut le dire, non négligeables. Cependant, ce fait est en décalage avec ce qui se passe dans les insultes entre internautes, notamment les insultes rituelles, où l’emploi du wolof, sans être majoritaire, reste tout de même plus élevé. À quoi tient cette différence ? Pourquoi insulte-t-on davantage les pairs en wolof et les hommes politiques en français ? De nombreuses hypothèses pourraient être formulées à ce niveau dont l’aptitude des internautes à procéder à l’insulte rituelle dans les langues locales et leur habitude à formuler des discours politiques en français. Nonobstant le fait que la distribution linguistique, dans un sens comme dans l’autre, n’est pas exclusive (les insultes en français dans la dimension rituelle sont légion et vice versa) il faut préciser que l’alternance codique (français/wolof, voire aussi avec d’autres langues) est une dimension fondamentale dans la formulation des invectives.

Toute démarche ayant ses revers, en traitant le corpus des invectives adressées aux hommes politiques, par le truchement de « repérage », de « sondage », etc. qui en dégageaient les régularités afin de rendre compte de ses significations linguistiques et sociopolitiques, nous avons occulté certaines données déterminantes. En effet, vu sous un certain angle, le traitement non linéaire des invectives, selon leur ordre d’apparition, le mélange des invectives contenues dans les deux foras, tout ceci a amoindri la perception de la dimension interactionnelle des invectives, leurs conditions de circulation et la montée en tension de la violence verbale. Pour autant cette dynamique reste repérable, au moins dans la régularité des acteurs et des caractéristiques qui accompagnent les commentaires qui les mettent en scène de façon clairement dialogique. Sous ce rapport, ce travail indique une nécessaire prise en charge de cet aspect théorique. C’est que la dimension interactionnelle peut s’inscrire dans un temps long et un espace élargi, autrement dit, la réplique qui constitue l’acte qui la configure peut être sous la modalité de la réponse différée, tout comme de celle de la réponse dite par un autre. La dimension interactionnelle des invectives est donc multi-spatiale et multi-séquentielle. « Tontu du forox » dit un adage wolof… « la réplique n’est jamais guère tardive ».

Octobre 2008, au détour d’une discussion sur la réception des écrits des intellectuels dans les médias sénégalais, un fin observateur de la société sénégalaise confie à un des auteurs de cet article : « je fais exprès d’élever le niveau de mon discours afin de le rendre inintelligible aux lecteurs qui n’ont que l’insulte à la bouche ». Juillet 2009, une importante figure de la société civile sénégalaise, professeur de droit, constitutionnaliste, répond à une interview radio. Quelques instants plus tard, il se sépare d’une de nos connaissances en lui affirmant ceci : « je vais jeter un coup d’œil à Seneweb, et voir les insultes… ».

Février 2010, au moment même où nous terminions la rédaction de cet article, le site web d’où est tiré le corpus de cette étude (Seneweb), faisait savoir, par la voie de son administrateur, que les foras allaient être bientôt supprimés, sans toutefois donner de date précise. Le changement d’ergonomie qui était annoncé dans la même lancée a été effectué depuis, mais les commentaires y ont toujours cours. De jeunes Sénégalais se réclamant de la confrérie mouride ont conçu une page Facebook où ils dénoncent les injures proférées à l’encontre de leur marabout sur les forums Internet et incitent leurs condisciples à boycotter un de ces sites qu’ils dénoncent comme complice de cette violence verbale. Récemment, le bureau exécutif des Professionnels de la Presse en Ligne (Appel) et le ministre de la Communication, des Télécommunications et des Ntics, Moustapha Guirassy, ont convenu de la création d’une commission « éthique et déontologie » dont une des missions est d’enrayer les insultes proférées à l’encontre des autorités et les atteintes aux personnes. Ces quelques exemples montrent, s’il en est besoin, que ce qui se dit dans les foras Internet, notamment la violence verbale qui s’y exprime, est devenu un sujet sinon de préoccupation, du moins d’intérêt de divers ordres pour de nombreux acteurs, dont certains qui développent des moyens de la contourner. À notre connaissance, cette violence verbale qui a continué malgré tout à s’exprimer contre, au moins, trois ordres de censure (les condamnations générales, les chartes des sites web qui opèrent des rappels à l’ordre et surtout les censures opérées par leurs machines) n’avaient jusqu’ici donné lieu à aucune étude dans le contexte sénégalais. Avec cet article, qui visait à en suggérer les significations en tant que discours populaires « bruts », nous espérons avoir balisé le terrain à des recherches ultérieures qui sauront en dévoiler toute la portée sociopolitique, linguistique et anthropologique.

Pour finir, il importe d’indiquer que la violence verbale constituée par les insultes entre les intervenants et les discours qu’ils tiennent sur la violence verbale (métadiscours sur l’insulte), autant d’éléments qui mènent aux modes de manifestation et de perception de la violence verbale dans la blogosphère, constituent une part significative du corpus. Ils n’ont pas donné lieu, ici, à une analyse, du fait de contraintes objectives suscitées par le manque d’espace mais surtout de par leur relatif éloignement de la perspective principale que nous souhaitions explorer dans cet article ; la violence verbale suscitée dans les foras par le débat dit de succession. Nous espérons présenter ailleurs cette autre dimension de la violence verbale dans la blogosphère pour également mettre au jour quelques-unes de ses significations.



Liste des références bibliographiques

BACOT, P., BARATAY, E., BERBET, D., FAURE, O., MAYARD, J.-L. (éds.) (2003) : L’animal en politique, Paris, L’Harmattan.

BOUCHET, T., LEGETT, M., VERDO, G., VIGREUX, J. (éds.) (2005) : L’insulte (en) politique, Dijon, Éditions de l’Université de Dijon.

DIOP, M. C., DIOUF, M. (éds.) (1999) : Les figures du politique en Afrique. Des pouvoirs hérités aux pouvoirs élus, Dakar, Paris, Codesria, Karthala.

GUILHAUMOU, J. (2008) : « Percevoir et traduire la violence verbale du peuple. De l’ancien régime au 19ème siècle », in C. Moïse, N. Auger, B. Fracchiolla, C. Schultz-Romain (éds.), De l’impolitesse à la violence verbale. Tome 2 : Des perspectives historiques aux expériences éducatives, Collection Espaces Discursifs, Paris, L’Harmattan, 55-77.

MARTIN, D.-C. (éd.) (1994) : Cartes D’identité. Comment dit-on « Nous » en politique, Paris, Les Presses de Science Po.

TILLIER, B. (1998) : Cochon de Zola ! Ou les infortunes caricaturales d’un écrivain engagé, Paris, Librairie Ségiuer.

Corpus :

Souleymane Jules Diop : http://www.seneweb.com/news/chronique.php?artid=21760 (19 mars 2009)

Souleymane Jules Diop : http://www.seneweb.com/news/chronique.php?artid=21938 (26 mars 2009)

Notes de bas de page


1 Les auteurs remercient Ozouf Amedegnato et Selom Gbanou de l'Université de Calgary pour leur apport à ce travail.
2 Sur la problématique des « successions » politiques en Afrique, voir Diop et Diouf (1999).
3 Information qui se révélera fausse. Karim Wade se serait plutôt rendu au chevet de son épouse, alors gravement malade, et qui devait décéder peu de temps après. Il faut noter, à ce niveau, que l’information sur les véritables raisons du départ précipité de Karim est donnée dans le forum et fait même l’objet d’une courte polémique qui semble avoir passé inaperçue.
4 Seuls les commentaires longs ont fait l’objet d’une numérotation. Pour les rendre intelligibles aux lecteurs et par respect des normes d’édition, certaines fautes ont été corrigées et les occurrences de wolof traduites. Les crochets nous appartiennent, ils incluent des précisions qui visent à faciliter au lecteur non observateur de la scène politique sénégalaise, ou non détenteur de certaines connaissances partagées, la compréhension de passages qui autrement auraient été inintelligibles.
5 Sopi, slogan du PDS, est un mot wolof qui signifie le « changement ».



Pour citer cet article


LY Mouhamed Abdallah et SECK Abdourahmane. Anthropologie du langage et de l’imaginaire des discours politiques populaires : notes sur la violence verbale dans le débat politique au Sénégal. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 8. La force des mots : valeurs et violence dans les interactions verbales, 30 janvier 2012. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=2704. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378