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9. La force des mots : les mécanismes sémantiques de production et l’interprétation des actes de parole "menaçants"

Article
Publié : 30 juillet 2012

La distribution problématique des faces dans des débats politiques : le cas de Mélenchon


Ali Bouzekri, Maître assistant B, Doctorant, Université de Tiaret, bouzekriali51@yahoo.fr

Résumé

Lors d’un débat télévisé sur le plateau de France 2, le candidat aux présidentielles Jean-Luc Mélenchon a ouvert le feu moult fois sur ses adversaires ou sur les chroniqueurs en tenant un discours digne d’un grand orateur mais ce même discours risque de le faire dégringoler dans les sondages et par conséquent affecterait sa compagne électorale et les résultats du vote. « Je suis le chien qui monte sur la table », déclare-t-il dans l’émission « La mécanique de Mélenchon », voici à quoi peut ressembler le discours de cette grande figure du communisme français. Nous montrons une curiosité légitime quant à ses discours et la manière dont il se défend en nous posant la question suivante : dans l’émission « Des paroles et des actes » et pour se défendre, quelles stratégies argumentatives menaçantes déployées dans le discours de Mélenchon ?

En nous inscrivant dans une approche pragmatique et en nous appuyant sur les travaux de Brown et Levinson (1987) qui parlent des FTA (Face Threatening Acts) ainsi que ceux de Kerbrat-Orecchioni, nous tentons de révéler quelques particularités des stratégies argumentatives menaçantes utilisées par Mélenchon. Les résultats de l’analyse montrent comment elles sont utilisées avec des spécificités relatives à une réorganisation particulière des faces dans le discours mélenchonien.

Abstract

During a televised debate on the studio of France 2, the presidential candidate Jean-Luc Mélenchon opened fire on his opponents or columnists taking a speech worthy of a great orator, but the same speech is likely to plummet him in the polls and therefore affect his election campaign and the voting results. "I am the dog who gets on the table," he says in the show "La mécanique de Mélenchon" ; here is what may look like the speech of this great figure of French Communism. We show a legitimate curiosity about his speech and how he defends himself by asking ourselves the question : in the show "Des paroles et des actes", and to defend himself, what threatening argumentative strategies deployed in the discourse of Mélenchon?

Following a pragmatic approach and drawing on the work of Brown and Levinson on FTAs (1987) as well as that of Kerbrat-Orecchioni, we try to reveal some features of threatening argumentative strategies used by Mélenchon. The results of the analysis show how they are used with specificities related to face work in the speech of Mélenchon.


Table des matières

Texte intégral

Pour un politique et candidat aux élections, le discours tenu face à ses électeurs est décisif et devrait faire adhérer davantage d’électeurs au parti. En politique, les émissions de télévision sont beaucoup plus influentes et permettent d’aller là où les meetings dans les salles ne parviennent pas à réunir, faute de volume de contenance. Jean-Luc Mélenchon a pu grimper dans les sondages grâce à l’émission « Des paroles et des actes » en devançant d’autres candidats. Selon le Front de gauche, « La percée du Front de gauche dans les intentions de vote se confirme. Après le bond de deux points, à 8,5 %, observé dans le sondage LH2-Yahoo ƒ!, réalisé juste après le succès de l’émission « Des Paroles et des actes » qui avait pour invité principal Jean-Luc Mélenchon. » Celui-ci a dû comprendre comment fonctionnent les médias en s’adressant en ces mots à la 39 minute « […] je calcule, je sais comment vous fonctionnez, je sais comment fonctionnent les médias. […] Lénine a dit, les capitalistes nous vendront les cordes pour les pondre. » Ses discours ont toujours suscité des polémiques, ses blagues qu’il qualifie (2:02’) 2 de « rarement gratuites et innocentes » ainsi que ses propos qui, selon Hélène Jouen, (2:08’) se prêtent beaucoup plus à « l’invective et au diatribe » et, selon la même journaliste, pourraient choquer par conséquent les électeurs du Front de gauche.

Dans le présent travail, nous nous inscrivons dans une approche analytique et descriptive de stratégies argumentatives menaçantes à travers la distribution des faces positives et négatives (Brown et Levinson 1987) dans le discours de Mélenchon. Selon Ruth Amossy (2006 : 35) : « […] Les règles de l’échange argumentatif en face à face comportent leur logique propre. » Ainsi, nous pensons à une organisation particulière de ces stratégies, car introduites dans un cadre communicatif particulier. Celui-ci réunit des éléments contextuels spécifiques (voir schéma 1, modèle de Brown et Fraser 1979). Le discours de Mélenchon dans cette émission est représentatif, pensons-nous, des émissions politiques diffusées lors de la compagne électorale et traite du programme d’un candidat réputé comme talentueux orateur en argumentation politique et ce selon des politiques et candidats de la même compagne électorale de 2012.

Le cadre interactionnel spécifique à ce genre de discours affecterait le fonctionnement de l’argumentation et les stratégies argumentatives déployées. Dans notre corpus le discours est dialogal, il ne permet pas des manœuvres aléatoires d’où la nécessité de coopérer et de suivre le mode de raisonnement des allocutaires ou les poseurs de questions pour les faire adhérer à moindre effort à sa thèse. Dans une acception plus anthropologique, celle de Goffman (1974, cité par Kerbrat-Orecchioni 1990 : 340), il s’agit bien d’une réorganisation perpétuelle des faces à travers des stratégies argumentatives déployées dans le discours de Mélenchon.

Nous notons qu’avec le développement des moyens de l’audiovisuel et les calculs des audiences, les émissions politiques peuvent servir lors des compagnes électorales à booster les candidats ou les faire reculer dans les sondages face à d’autres. Les chiffres montrent que l’émission : « Des paroles et des actes » a été suivie, selon le point3, par les téléspectateurs qui selon le même journal « […] étaient plus nombreux que de coutume : 3,2 millions ont suivi l'émission, soit 13,3 %. Au palmarès des parts d'audience ». Le point intitule « beau score pour le show Mélenchon. » pour exprimer le coup médiatique réussi de ce candidat.

Le discours politique a toujours été considéré comme rassembleur dans la mesure où tout le monde se sent concerné par des discours pareils. Lors d’un discours à la nation par exemple, tout président s’adresse aux citoyens en exploitant ce que la communauté a en commun. En effet, l’art oratoire devrait passer par des moments d’évolution à travers l’histoire et les aires géographiques. Fumaroli (cité par Philipe Breton 2000 : 16) croit que l’argumentation est « un phénomène de très longue durée, mais capable, du fait de son profond ancrage dans la nature humaine, de surprenantes métamorphoses de génération en génération, de lieu en lieu, d’individu à individu. »

En fait, les ingrédients du contexte d’une communication politique à l’antenne diffèrent de ceux des meetings. Nous nous référons au modèle de Brown et Fraser (1979, cité par Kerbrat-Orecchioni 1990 : 77), qui, dans une conception plus anthropologique, décompose l’interaction en ses composantes générales suivantes :

Image1

Schéma 1 : Modèle proposé par Brown et Fraser (1979)

Les settings sont incarnés dans le cadre spatio-temporel. Celui-ci participe à travers les subdivisions temporelles des sujets traités et le temps imparti au candidat et ses allocutaires : notons les rappels à l’ordre quant au temps pour chaque chroniqueur ou au candidat. La disposition dans l’espace, elle aussi, permet un face-à-face avec les chroniqueurs (poseurs de questions) mais également avec David Pujadas qui, animateur de l’émission, n’était pas neutre. Il posait des questions à Mélenchon, lui coupait la parole pour en reposer d’autres ou les reformuler. Deux autres sortes de récepteurs sont à convaincre, le groupe de personnes assis derrière les chroniqueurs et derrière Pujadas. Les téléspectateurs sont également des récepteurs qu’il fallait convaincre et persuader.

Le purpose est bien évident dans le cadre d’une compagne électorale : répondre aux questions des interlocuteurs, expliquer son programme et se montrer à la hauteur d’un candidat digne de la fonction de président en se défendant d’une façon irréprochable. Lors de cette émission, le but de Mélenchon est de : dominer l’autre d’où la nécessité pour Mélenchon de jouer toutes les cartes, car en passage unique en cette émission. Cette scène réunissant le candidat et les participants directs au débat ne se produit pas à huis clos (voir schéma 2). L’émission est diffusée en direct, ce qui complique davantage la tâche de Mélenchon, qui est connu pour son style qui dépasse parfois les bornes : il le reconnaît lui-même lors de cette émission.

Deux sortes de participants s’y trouvent. Les participants ratifiés indirects sont le public composé en partie des membres du Front de gauche assis derrière le candidat. Ceux-ci soutiennent le candidat, symbolisent l’arrière-garde et ce sur qui il compte et cite à la fin de l’émission comme ayant des « têtes dures ». Les téléspectateurs se rangent dans la catégorie des spectateurs, ils construisent la part la plus importante du public à convaincre, 3.2 millions de téléspectateurs pour cette émission, un chiffre trop important pour un candidat du Front de gauche. Nous préférons retrouver le format de réception de Goffman (cité par Kerbrat-Orecchioni 1990 : 86) pour mettre le point sur la question de la réception dans cette émission :

Image2

Schéma 2 : Le modèle de la réception selon Goffman (cité par Kerbrat-Orecchioni 1990 : 86)

Nous avons choisi d’analyser le discours tenu par Mélenchon lors de l’émission « Des paroles et des actes », où il a été vraiment cet orateur qui a su gérer le cours du débat jusqu’à la fin de l’émission : il ridiculisait quand il le voulait ou appelait à l’ordre ses interlocuteurs à l’exemple des analyses de François Lenglet, l’expert en économie, qui n’a pas pu avec ses graphes l’arrêter là où il fallait l’arrêter. L’émission qui a duré deux heures dix neuf minutes a permis aux citoyens français d’écouter des réponses aux questions posées au candidat. Cinq étapes décisives permettent aux experts chacun en son domaine de passer le programme du candidat au crible et de soulever certaines questions en exigeant des réponses convaincantes. L’émission s’organise ainsi :

1. Confrontation de Mélenchon à ses mots et images avec Nathalie St Cricq.

2. L’analyse économique du programme avec François Lenglet

3. Étape politique avec Damien Namias

4. Le duel avec un grand chef d’entreprise du Cac 40 Louis Beffa

5. Le face-à-face avec les examinateurs Hélène Jouen et Hervé Gattegno.

David Pujadas, l’animateur de cette émission ne joue pas le rôle de médiateur mais participe en posant des questions (à son tour) à Mélenchon. L’émission commence par les trois fameuses questions que l’on pose à tout candidat. Cette étape est suivie par le petit questionnaire de l’Élysée. Notons qu’à première vue, le candidat est en position de défense et que sur le plan de la distribution des rôles, Mélenchon est censé répondre à toutes les questions, d’inverser les règles du jeu en tentant de se montrer digne de la fonction de président. La version complète du débat est disponible sur Internet3. Nous l’analysons en faisant attention à tout ce qui pourrait en matière de transcription servir à aménager les faces.

Les stratégies argumentatives sont considérées comme pouvant constituer une menace des faces positive ou négative des deux partenaires de la communication. Les stratégies discursives dans le discours argumentatif selon Tutescu (2003) sont :

  • Stratégies de coopération;

  • Stratégies conflictuelles et réfutatives;

  • Stratégies d'appui et de justification;

  • Stratégies de défense;

  • Stratégies rhétoriques ou de figurativité.

Nous allons, comme prévu, étudier une stratégie discursive : la défense. Celle-ci semble l’une des plus importantes de ce débat télévisé et doit laisser paraître un vrai présidentiable, digne d’être élu et qui, en se défendant, déploie des stratégies menaçantes envers les chroniqueurs. Ceci est en accord avec Kerbrat-Orecchioni (1996 : 45), qui en parlant d’interlocuteurs dans toute conversation pense que « l’un d’entre eux peut se trouver en position haute de dominant cependant que l’autre est placé en position basse de dominé. » Ainsi, la défense est exercée grâce à des stratégies argumentatives menaçantes déployées dans le discours. Celles-ci se manifestent à travers les actes de langage qui, en situation, définissent une distribution particulière des faces sur le plan pragmatique.

Selon Blanchet (1995 : 52) : « La communication ne fonctionne que lorsque deux faces sont ménagées, c’est-à-dire dans une négociation sans cesse renouvelée entre ces deux forces contradictoires et complémentaires. » Dans cette optique et selon la théorie des FTA de Brown et Levinson (cité par Kerbrat-Orecchioni 1991 : 340), dans toute interaction deux faces pour chaque participant sont en jeu :

  • La face positive qui correspond à l’image exhibée de soi, nous veillons à l’entretenir.

  • La face négative qui correspond au territoire spatio-temporel, corporel et ce qui lui appartient ou fait partie.

Le débat dans cette émission permet une communication particulière dans la mesure où l’invité, en l’occurrence Mélenchon, doit passer par des moments différents, répondre à des questions précisément et tenter de dominer ses co-énonciateurs préparés et qui sont tous spécialistes en un domaine particulier. Les téléspectateurs dans un débat pareil s’attendent à un candidat qui sait se défendre, défendre les idées qu’il projette dans son programme de président et surtout mettre l’autre dans l’embarras, le dominer. C’est là qu’interviennent les stratégies de défense dont le but est de construire une sorte de cuirasse permettant de montrer une grande personnalité, imbattable et surtout un candidat digne de la fonction de président. Les stratégies de défenses obéissent, pensons-nous, également à des ajustements discursifs d’où le variationnisme noté quant à ses stratégies argumentatives menaçantes dans les divers discours de Mélenchon.

Le mot stratégie revêt une connotation relative à l’art de la guerre. Le grand robert (2005) définit le terme stratégie comme : « Manière d'organiser un travail, une action, pour arriver à un résultat ». Breton (2003) définit la stratégie argumentative en termes de résultat qui par pragmatisme serait l’unique but de toute manœuvre.

Les stratégies d’argumentation utilisées afin de faire adhérer l’auditoire semblent beaucoup plus subtiles : dans certains cas des règles d’éthique comme le libre choix d’adhérer à l’opinion sont pris en considération et par conséquent laissent réellement le choix aux partenaires de la communication. Toutefois, cette même règle pourrait être analysée sous l’angle de la manipulation lorsqu’on veut faire croire aux partenaires ou à l’auditoire qu’ils ont le choix. Dans ce cas, la différence entre manipulation et argumentation, selon Breton (2003 : 31) est dans ce : « faire croire que ».

Pour illustrer la stratégie de la manipulation, Breton prend l’exemple d’une situation argumentative dans un film de guerre où il analyse brièvement la stratégie argumentative utilisée par un personnage pour convaincre le chef du camp du travail de changer le cours des choses, selon Breton (2003 : 56) :

Schindler, qui « sympathise » avec le chef d’un camp de travail, le SS Amon Goeth, tente de le convaincre de cesser de tuer arbitrairement des prisonniers déportés (notamment avec un fusil à lunette du haut de la terrasse de sa villa). […] Schindler va donc s‘appuyer sur un accord préalable acceptable par le SS pour le convaincre de partager son opinion : il ne faut pas tuer les déportés arbitrairement.

Dans l’exemple cité, le but de Schindler est que Goeth arrête de tuer les déportés, mais dans le cas présent, il ne l’explicite pas, car la marge de manœuvre ne le permet pas. L’argumentation a abouti temporairement ; le SS Amon Goeth, par le pacte passé avec Schindler, a épargné la vie à un prisonnier ce jour là. Notons que Schindler n’a pas contesté le fait de tuer les déportés, mais la manière de le faire. Cet acte est considéré comme une stratégie argumentative (la manipulation), car il vise à faire croire au chef du camp nazi de devoir changer une pratique qui pour Schindler devrait cesser à jamais. La manipulation comme stratégie argumentative utilisée constitue deux sortes de menaces :

  • Une menace de la face positive du demandeur, donc de Schindler.

  • Une menace de la face négative du SS Amon Goeth, car Schindler altère le territoire du SS qui accepte la proposition de Schindler.

La défense peut revêtir plusieurs formes, c’est la mission qui incombe le plus à Mélenchon dans ce débat télévisé. Défendre son territoire tout en faisant attention à ne pas franchir des limites jalonnées tantôt par les lois et conventions du discours tantôt par des lois plus pragmatiques émanant du contexte immédiat de la conversation.

Ils englobent l’ordre, la question, la permission ; dans ces situations le but est de mettre l’interlocuteur dans l’obligation de s’ajuster aux mots et de réaliser des actions précises. Le directif comme acte de langage constitue pour le destinataire une menace de sa face négative (incursion territoriale). Examinons les cas suivants :

1. Alors quoi dire ? Vous avez fait un magnifique travail ! vous avez révélé quelque chose ! là on le voit ! (1 :14’)

2. Prenez le pouvoir ! ne faites confiance à personne ! (04‘:36)

Mélenchon est connu pour son caractère moqueur de lui-même ou des autres. Il déclare dans ce même débat avoir fait appel à des blagues sans que celles-ci soient utilisées gratuitement ou sans fin précise. À la fin de l’émission dans la rubrique « droit de suite », il souligne que cela « marque les esprits ». L’ironie est utilisée, pensons-nous, dans le discours de Mélenchon dans le souci de menacer l’autre : il tente, à travers les questions posées sur un ton amusant, de menacer ses interlocuteurs.

L’acte érotatif (question) permet de formuler des questions. Celles-ci ne semblent pas toujours posées dans le même but mais parfois pour montrer une supériorité des savoirs, coincer son interlocuteur, etc. Dans ce débat et à travers les questions posées, les chroniqueurs tentent de mettre dans l’embarras le candidat Mélenchon devant son public présent sur le plateau ainsi que devant les téléspectateurs. Dans l’exemple 1, Mélenchon répond en posant la question « Alors quoi dire ?» après avoir regardé une vidéo qui, selon Namias, a été filmée au QG de l’UMP et montre par conséquent l’esprit d’ouverture de ce parti. Mélenchon répond par une question, s’exclame, car il s’en doute fortement qu’on accorde à la télévision des images pareilles. Sur un ton amusant, Mélenchon qualifie ce travail de magnifique.

En l’occurrence, la question comme acte de langage permet une organisation spécifique des faces. L’acte de question constitue, selon Kerbrat-Orecchioni (1991 : 339),

  • une menace de la face négative de l’autre […], et

  • une menace pour la face positive de soi-même.

Dans l’exemple 1, Mélenchon n’est pas dans une situation de solliciteur d’information ce qui permet une réorganisation spécifique de la distribution des faces. Une question sur un ton ironique vaut, dans ce cas, une menace de la face positive de Namias parce qu’il n’est pas détenteur d’un savoir mais sujet d’ironie. Les effets de la question vise à provoquer l’embarras du journaliste qui a présenté une vidéo pour mettre en danger la face positive de Mélenchon, le menacer. La réorganisation particulière est apparente ; nous la résumons ainsi :

  • Une menace de la face positive de Namias, car ridiculisé par Mélenchon qui met en danger l’image du journaliste prétendant avoir fait un travail irréprochable.

  • Une menace de la face négative de Namias, car tout son travail de journaliste est remis en cause. Il s’agit bien là d’une transgression du territoire de Namias.

Dans l’intervention 2, en répondant à la question si possible le programme qu’il propose est exécutable et après avoir présenté un état des lieux et les causes qui justifient les mesures qu’il propose, Mélenchon incite les gens à prendre le pouvoir, de ne plus faire confiance à personne : l’ordre des deux directifs est d’inciter les gens à s’emparer du pouvoir tout en ne faisant confiance à personne sauf à lui. Voilà un ordre particulier d’un orateur qui s’adresse à une plèbe et qui se montre méritant la confiance du peuple :

  • Une menace de la face positive de son public qui devrait croire à ce qu’il pense vrai, de réponde favorablement à son invitation et ses incitations.

  • Une menace de la face négative du Mélenchon, car il risque de ne plus voir le peuple accepter sa proposition.

Ils réunissent les assertions, le but illocutoire est de décrire un état de fait. En fait, les représentatifs peuvent construire une menace lorsque le but illocutoire de l’acte de langage vise à épargner la face de soi-même et menacer celle de l’autre. Les représentatifs sont au service de la défense lorsqu’ils expriment un refus, une concession, etc. Les conditions de sincérité interviennent pour définir le but illocutoire de ces actes. Examinons les cas suivants :

3. Le sourire au coin, chère Madame. (14’:45)

4. Mais peu importe, il a trouvé un travail à temps plein, il a eu un CDI juste après. (37’:05)

Dans l’exemple 3, Mélenchon constate que La chroniqueuse Nathalie a le sourire au coin et pour lui cette constatation de fait mérite d’être soulignée au début de son intervention. L’acte de langage en question peut être interprété par le public comme une menace envers Mélenchon or en prenant en considération la condition de sincérité, nous comprenons qu’il s‘agit bien d’une menace envers la chroniqueuse. Dans une lecture simpliste des faces dont est responsable l’acte de langage du troisième exemple, nous distinguons :

  • Une menace de la face positive de la chroniqueuse, car diabolisée par Mélenchon.

  • Une menace de la face négative de Mélenchon.

En fait, la stratégie pour laquelle opte Mélenchon est la victimisation dans la mesure où il exhibe une fausse image de lui et de l’autre. Un sourire au coin est synonyme d’une menace en provenance d’un détenteur d’une position de dominant. En effet, celui qui est en position de dominé devrait, dans un débat pareil, gagner plus de compassion de la part du public. Ainsi, la distribution des faces se trouve encore une fois altérée au profit de Mélenchon comme suit :

  • Une menace de la face positive de la chroniqueuse par Mélenchon lorsqu’il donne une image faussée de lui comme visé par des attaques et, par conséquent, prend la posture d’une victime.

  • Une menace de la face négative de Mélenchon, car celui-ci met en danger son territoire en accordant à la journaliste cette position de l’avoir pu dominer du moins quant à l’image exhibée de soi et lui accorde ainsi le droit de l’attaquer davantage.

Dans l’exemple 4, l’expression de la concession est mise en évidence grâce au connecteur « mais ». Cette expression permet en l’occurrence une réponse à l’agressivité dont est responsable Mélenchon à l’égard du jeune journaliste. Une agressivité qu’il reconnaît et souligne à l’origine de son embauche. Une causalité mélenchonienne qui se prête à l’invective et qui participe d’exhiber une image encore rayonnante et ronde de ce candidat. L’acte de langage réalisé par le biais de cette expression permet la défense en menaçant la face positive du journaliste, victime de l’agressivité. Celle-ci importe peu lorsqu’elle est la cause de son embauche (un CDI juste après). Ainsi s’organisent les faces dans ce cas :

  • Une menace de la face positive de Mélenchon, qui esquisse une image d’un politique dévoué pour le bien du jeune au point d’accepter des commentaires monstres à son sujet.

  • Une menace de la face positive du jeune journaliste qui ne devrait rien contester, selon Mélenchon, car ce qui importe le plus c’est que le jeune a eu un CDI juste après avoir été agressé publiquement.

Réunissent la félicitation et le remerciement, ces actes de langage peuvent être orientés vers d’autres buts illocutoires que de simples remerciements ou réconforts de l’autre. En examinant les exemples ci-après nous notons que les remerciements peuvent servir à ridiculiser son interlocuteur. Examinons les cas :

5. (Mélenchon rit) le formidable Lenglet, l’impôt monte […] le capital est puni ; tout le monde voit ! (50’:30)

6. Monsieur Beffa est assez homme d’esprit, comme moi, pour savoir qu’il n’est pas irremplaçable ! (1:34’)

Dans l’exemple 5, nous notons qu’il s’agit très bien d’un éloge particulier dans la mesure où le rire qui précède l’appréciation positive rend celle-ci moins gratifiante pour l’économiste Lenglet dans la mesure où il s’agit bien d’une menace de sa face positive. L’expressif permet d’inverser les faces, il est utilisé par Mélenchon pour mettre en danger la face positive de l’économiste. L’expressif est à l’origine des menaces suivantes :

  • Une menace de la face positive de Lenglet : la remise en question des propos d’un spécialiste altère son image auprès de son public.

  • Une menace de la face négative de Lenglet, lorsque ses connaissances en économie, ses analyses des donnés sont rejetées.

Dans l’exemple 6 Jean-Louis Beffa est complimenté par Mélenchon, il est même traité d’homme d’esprit pourvu que celui-ci se rende compte qu’il est tout simplement remplaçable en tant que responsable d’une grande entreprise économique. Une organisation spécifique dans ce cas encore, car le compliment est construit dans une expression de condition. Selon Mélenchon, Beffa est homme d’esprit s’il accepte et compose avec les nouvelles dispositions de la république mélenchonienne, sinon qu’il se range du coté des autres, qui ne sont pas, pour Mélenchon, considérés comme des hommes d’esprit. La distribution des faces dans ce cas dépendrait des suites à donner par Beffa. Celui-ci ne donne pas suite aux propos de Mélenchon ce qui nous permet de faire deux descriptions différentes de la situation.

Le silence de Beffa quant à la question pourrait être interprété de deux manières différentes.

1. Si Beffa accepte ce que dit Mélenchon et se considère comme homme d’esprit, nous notons les menaces suivantes :

Une menace de la face positive de Beffa, car il a toujours bénéficié du mode capitaliste dans sa gestion des entreprises. Cette interprétation sous-entend que Beffa n’était pas un homme d’esprit et c’est probablement la raison pour laquelle il passe sous silence sa position quant à la question de Mélenchon. Cette position construit également une menace de la face négative de Mélenchon qui voit son territoire altéré, car en position de solliciteur d’un accord avec ce qu’il pense vrai.

2. Si Beffa n’accepte pas le mode de raisonnement de Mélenchon dans la mesure où il est avantagé par le mode de fonctionnement des entreprises capitalistes, Beffa et par sa réserve se contente de ne pas donner suite aux propos de Mélenchon et se met par conséquent dans une position de détenteur d’une vérité que sollicite Mélenchon. Dans ce cas, la face positive de Mélenchon est menacée ainsi que la face négative de Beffa.

D’après l’analyse de certains actes de langage, nous notons qu’ils s’inscrivent dans le discours en tant que stratégies argumentatives menaçantes même s’ils revêtent des formes particulières. Mélenchon fait recours à plusieurs stratégies menaçantes. Il utilise la question sur un ton amusant non pas pour solliciter un savoir mais pour menacer ses interlocuteurs. La victimisation est l’une de ses stratégies, elle consiste à prendre publiquement la posture d’une victime et mérite par conséquent la compassion de la part de ce même public à travers une réorganisation particulière de faces. Cependant, Mélenchon opte parfois pour un mode d’autorité et donne des ordres et des directifs menaçant la face négative de ses interlocuteurs. Selon l’analyse, d’autres stratégies menaçantes sont utilisées : les constatifs dégradants, l’expression de la concession ou même l’argument Ad hominem. Comme le montre l’analyse des FTA de certains éléments de notre corpus, la menace est bien présente à travers les stratégies argumentatives. Celles-ci ne semblent pas toujours évidentes à cause du contexte et de leur déploiement dans le discours.

À travers cette brève analyse des propos tenus par Mélenchon, nous nous rendons compte de ce qui rend le discours de ce candidat efficace. Rappelons que Mélenchon est classé à la quatrième place lors du premier tour des présidentielles de 2012 avec 11,11 % de voix. Il va sans dire que les stratégies argumentatives menaçantes déployées dans son discours lors de cette émission ont participé directement aux résultats positifs du Front de gauche. Sans prétendre être exhaustif sur la question des stratégies menaçantes, cette brève démonstration montre que nous assistons réellement à une réorganisation particulière des faces dans chaque déploiement argumentatif dans le discours de Mélenchon.



Liste des références bibliographiques

AMOSSY, R. (2006) : L’argumentation dans le discours. Discours politique, littérature d’idées, fiction, Paris, Arman Colin.

BLANCHET, P. (1995) : La pragmatique d’Austin à Goffman, Paris, Bertrand Lacoste.

BRETON, P. (2003) : L’argumentation dans la communication, Coll. Repères, Paris, la découverte.

BROWN, P., FRASER, C. (1979) : « Speech as a marker of situation », in R. K. Scherer, H. Giles (éds.), Social markers in speech. Cambridge, Cambridge University Press, 33-63.

BROWN, P., LEVINSON, S. C. (1987) : Politeness : Some Universals in Language Use, Cambridge, Cambridge University Press.

GOFFMAN, E. (1974) : Les rites d’interaction, Paris, Minuit.

KERBRAT-ORECCHIONI, C. (1990/1998) : Les interactions verbales. Tome 1, Paris, Armand Colin.

KERBRAT-ORECCHIONI, C. (1996) : Les interactions verbales. Tome 3, Paris, Armand Colin.

TUTESCU, M. A. (2003) : Introduction à l’étude du discours. [en ligne : http://ebooks.unibuc.ro/lls/MarianaTutescu-Argumentation/sommaire.htm]


Sitographie :

Sondages présidentiels 2012, L’institut CSA donne Jean-Luc Mélenchon à 17%, Sarkozy en baisse (106 documents). Disponible sur : http://www.gauchemip.org/spip.php?article13022

Le point, Beau score pour Mélenchon. Disponible sur : http://www.lepoint.fr/chroniqueurs-du-point/emmanuel-berretta/beau-score-pour-le-show-melenchon-13-01-2012-1418691_52.php

Jean-Luc Mélenchon, Des paroles et des actes. Disponible sur : http://www.youtube.com/watch?v=jx03gwluyaM



Pour citer cet article


Bouzekri Ali. La distribution problématique des faces dans des débats politiques : le cas de Mélenchon. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 9. La force des mots : les mécanismes sémantiques de production et l’interprétation des actes de parole "menaçants", 30 juillet 2012. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=2804. ISSN 1308-8378.




GSU   Ovidius   Turku   Nantes   Agence universitaire de la Francophonie
Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378