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9. La force des mots : les mécanismes sémantiques de production et l’interprétation des actes de parole "menaçants"

Article
Publié : 30 juillet 2012

Quand les blogs politiques se saisissent des propos outranciers (l'exemple du détournement)


Frédéric Torterat, MCF, Université de Nice Sophia-Antipolis, torterat@unice.fr

Résumé

Plus ou moins favorable au dialogue, la blogosphère politique implique une organisation matérielle et discursive qui a pour singularité, entre autres, d'osciller entre une mission citoyenne d'informer la population, et l'exigence de promouvoir la ligne idéologique d'une formation politique et d'une personne en particulier.

Dans cet article, nous commenterons l'une des pratiques discursives représentées dans les blogs concernés, à savoir le détournement, ici sous forme de déni, d'un propos outrancier. A partir d'exemples concrets, nous verrons comment, dans son blog, une élue s'efforce de minimiser la dimension comminatoire de l'un de ses propos, tout en s'en déresponsabilisant. En regard, nous décrirons comment un responsable politique, à la suite d'une grossièreté de sa part contre une adversaire en période de campagne électorale, s'en prend non pas à lui-même, mais à ceux qui ont relayé son propos outrancier, tout en les stigmatisant au passage.

Abstract

As a frame for dialog and sometimes a space of conflicts, Politic Blogosphere implies a discursive management which fluctuates between civic information for population, and ideological orientations' promotion of a political party and someone in particular. In this perspective, we comment in this paper one of the discourse practices represented in blogs, namely the denial, here following a discursive error.

In this article, we examine two cases of diversion following an exaggerated and awkward comment. Leaning on concrete examples, we first show how an elected representative, in her personal blog, tried to minimize the threatening fund of one of her comments, while removing all sense of responsibility. On the other hand, we describe how a politician in election campaign, following a rudeness against one political opponent, released himself from his responsibility, while stigmatizing those who relieved the word itself.


Table des matières

Texte intégral

Déplacés, grossiers, diffamatoires ou menaçants, les écarts discursifs sont autant des objets du quotidien que des manifestations récurrentes de la vie politique. Régulièrement commentés par les journalistes (Laborde-Milaa 2009 ; Krieg-Planque et Ollivier-Yaniv 2011), par les politiques eux-mêmes (Aldrin 2010 ; Torterat 2011b), mais aussi par les forumeurs et les blogueurs « citoyens », ils témoignent notamment de ce que la « parole violente » implique de représentations socio-culturelles et idéologiques. Une fois dénoncés, récupérés éventuellement et par moments niés dans la blogosphère politique, ces écarts s'y redimensionnent, en ceci notamment que les blogs procurent le temps de la réponse et de la reformulation, mais aussi de la remémoration et, a contrario, de l'invitation à l'oubli1.

La présente contribution s'appuie à la fois sur l'appareil méthodologique de l'analyse du discours et pour partie celui de la psychologie politique, tout en s'inscrivant dans une approche, plus générale, des pratiques discursives représentées dans la blogosphère politique. S'il est difficile de résumer les principales caractéristiques d'un tel espace social, dont la diversification et l'ouverture sont a priori de bons indicateurs de démocratie, il n'en demeure pas moins que des récurrences apparaissent. Ces dernières s'appliquent aux mécanismes (inter-individuels, éditoriaux, textuels) qui s'y manifestent, mais aussi aux contenus eux-mêmes. Précisons à ce titre que la blogosphère politique rassemble avec plus ou moins de variété et de constance des posts qui ne se socialisent pas forcément.

Un blog (contraction de Web log) consiste dans un carnet électronique, individuel ou collectif, qui permet de combiner la matérialité du journal de bord, du portfolio et du forum. Il rassemble des textes, liens hypertextes, éléments podcastés et multimédia en général, avec la possibilité pour le(s) blogueur(s) de répondre et de modérer les commentaires des visiteurs, tout en prolongeant éventuellement les entretiens par courriel. Dans ce qu'elle confronte et ce qu'elle met en œuvre, la blogosphère politique en particulier rassemble des interventions monologales et/ou dialogales, et se construit, avec bien entendu un certain éparpillement des démarches, comme un support à plusieurs dimensions. Outre la médiation qu'elle suppose, elle implique aussi des éléments de biographisation, de politisation et d'idéologisation qui prennent des places variables suivant les blogueurs. Idéalement, cette blogosphère participe, comme d'autres supports, d'une « aventure républicaine [qui] s'est chargée de construire un "espace public de citoyenneté" », si l'on reprend les termes plus larges de Baudoin (1994 : 888), lequel précise à ce sujet que « la démocratie est autre chose qu'une somme d'égoïsmes particuliers. Elle est également une "œuvre" au sens arendtien, qui s'emploie à transcender au moins partiellement le travail souterrain des ambitions et des intérêts ». Pour autant, la pratique plus ou moins interlocutive des blogs pose deux questions de premier plan, lesquelles, à notre sens, restent insuffisamment traitées pour elles-mêmes par les analystes. La première a trait à la temporalité même du blog, qui incorpore, à travers ses écrits postés et ce qu'on appelle, quelquefois par euphémisme, leur modération, des contenus qui alternent entre l'instantané et le différé. La deuxième concerne la manière dont le blogueur opine, autrement dit donne un avis, exprime un point de vue, et par là-même se positionne vis-à-vis du collectif. A ce titre et suivant les termes de Matuszak (2007 : 127) :

Les observations déjà effectuées par Michel Marcoccia sont transposables aujourd’hui à toutes nouvelles recherches concernant les interactions verbales qui existent au sein de dispositifs de communication sur l’internet. La gestion des relations dans l’échange est soumise à de nombreux paramètres : l’absence de face à face, l’anonymat des interlocuteurs, la complexité du cadre participatif, c’est-à-dire les problèmes de lisibilité et de participation dans l’échange, et puis la cristallisation par l’écrit de la dimension polémique de ces discussions. La netiquette et encore le rôle supposé du modérateur sont souvent les clés pour résoudre ces problèmes.

Les pratiques représentées dans la blogosphère qui nous occupe ici nous conduisent à nous extraire d'une approche uniquement doxologique de l'argumentation politique. Même confrontées à ce que d'aucuns, comme Vanbremeersch (2009), attribuent à une illusoire « opinion publique numérique », les interventions qui apparaissent dans les blogs s'appuient le plus couramment sur des communautés de vues. Cette imprégnation est d'autant plus marquante qu'elle dépasse l'organisation inter-individuelle du blog, qui conjoint donc les posts des blogueurs eux-mêmes et les (éventuels) commentaires qui leur font suite, et qui, eux aussi, s'accompagnent de présupposés et d'éléments informulés qui peuvent en troubler la compréhension. En cela notamment, les démarches discursives qu'on peut relever dans la blogosphère politique sont liées à des pratiques verbales, mémorielles et socio-culturelles, dont la dimension proprement politique résiste aux conclusions faciles. Qui plus est, ne serait-ce que sur ce qu'elle emprunte aux forums, la blogosphère témoigne de multiples comportements. Parmi les principaux et comme l'a illustré Juan Manuel López Muñoz, soit le forumeur extrait dans l'intervention de l'autre de quoi conforter ou contester une opinion par exemple (l'« extraction »), soit il n'y réfère pas dans son post et prend un point de vue ouvertement « surplombant ». Or, d'une manière générale :

Chaque individu a ses préférences linguistiques, ses habitudes et ses préjugés, son système d'idées (ou son « idéologie linguistique », cf. Blommaert 1999) sur la meilleure façon – ou la plus convenable – de s'exprimer, ce qui prouve qu'il réfléchit sur sa façon d'utiliser le langage et qu'il est conscient de l'usage qu'il devrait en faire. En somme, chacun a sa propre pragmatique. (López Muñoz 2004 : 80)

Parmi les « sujets de discussion » qui s'en dégagent, les écarts et autres interventions spontanées qui bouleversent la ligne de conduite admise et les propos convenus, apparaissent comme des indicateurs (et déclencheurs) de premier plan. C'est pourquoi nous prendrons appui, ici, sur les écarts discursifs, lesquels correspondent à des propos disconvenants et/ou malséants, tenus en présence de tiers, et dont le caractère intempestif les inscrit en décalage vis-à-vis de ce qui est communément admis, voire ce qui est conforme à la ligne idéologique de la formation politique impliquée. Ces manifestations verbales, en termes d'analyse du discours et d'approche interdisciplinaire du fait social, sont représentatives de ces « mots de trop » qui circulent inopinément sur le Web et dans la presse, laquelle va jusqu'à leur consacrer des rubriques spécifiques (Torterat 2010). Pour autant, si les politiques se saisissent souvent de tels écarts à des fins de récupération, il apparaît que cette forme de médiation qu'est la blogosphère leur permet aussi, quand ils sont les auteurs mêmes des écarts, de pratiquer plusieurs formes de détournement.

C'est ce comportement que nous commenterons dans ces quelques pages, à travers deux exemples qui ne sont ni l'apanage d'un parti, ni celui d'individus en particulier, mais qui nous paraissent significatifs de démarches qui, en plus d'être réfutatives, se révèlent tout particulièrement déresponsabilisantes.

Dans la mesure où une bourde est aussi, suivant le contexte, une erreur politique, aussitôt interviennent les questions de ses répercussions et de sa réparabilité. Plusieurs démarches discursives peuvent alors intervenir à sa suite, comme le mea culpa, la justification « pédagogique » ou le démenti, mais également le déni, qui apparaît ici et là, de manière plus ou moins déclarée, dans la blogosphère politique.

Dans nos sociétés contemporaines, qui sont aussi des mondes de « flux » (Bertrand le Gendre, Le Monde Télévision du 7 juin 2010), le Web facilite à bien des égards la circulation de l'information, et accélère ce que nous appellerons volontiers, à la suite de plusieurs auteurs, la vitesse des mots. La diffusion par le Web social s'accompagne en l'occurrence de plusieurs types de mécanismes, comme les contributions multiples (telles qu'elles apparaissent dans les « commentaires » en ligne ou les tweets par exemple), lesquelles favorisent toutes sortes de débats instantanés, de polémiques et autres tumultes.

Pour donner tout de suite un exemple de notre propos, citons Chantal Brunel, à ce moment-là députée, déclarant au cours d'une interview donnée à des journalistes dans les couloirs de l'Assemblée nationale, le 8 mars 2011 :

Il n'est pas normal qu'on ne rassure pas les Français, aussi, sur toutes les populations qui viennent des... euh, de la Méditerranée. Après tout, remettons-les dans les bateaux !

Dans un contexte de déplacement de populations migrantes venues de pays arabes en ébullition, une telle suggestion constitue bel et bien un écart, et presque directement une menace envers ces populations. C'est du moins comme telle que tout le monde comprendra cette déclaration, et le lendemain, il sera effectivement question d'un « énième dérapage » (Harlem Désir, numéro deux du Parti Socialiste), d'une « sortie [qui] donne envie de vomir » (Pierre Laurent, du Parti communiste), voire de l'une de ces « horreurs que l’on va entendre jusqu’à la présidentielle » (Claire Rodier, juriste et militante associative) : tous les ingrédients, en somme, d'un « tollé », comme l'évoqueront notamment les 9 et 10 mars (sur papier ou en ligne) Le Figaro, Le Parisien, Le Télégramme, France-Soir, La Provence, L'Express, le Journal du Dimanche et Le Point. Même si un tel répondant incitera bientôt l'élue à se faufiler dans une forme de contournement, ce qui est dit est dit, et Chantal Brunel ne pourra se soustraire au désaveu de sa propre formation politique.

En intégrant la série, toujours plus ouverte et toujours plus fournie, des « petites phrases », cette intervention donne une mauvaise publicité du discours politique, laissant par là-même le fond du débat sur les flux migratoires se dissoudre parmi les déclarations choc et les instantanés d'opinion. Ainsi que le résument Krieg-Planque et Ollivier-Yaniv (op. cit. : 17) :

le cortège continu des « petites phrases » comme figuration de l’actualité politique serait l’une des manifestations du règne de la forme sur le fond, de la recherche d’une visibilité par définition éphémère et, plus généralement, de la dégénérescence du discours politique, tantôt du fait des responsables politiques, tantôt du fait des journalistes et / ou des médias.

Stigmatisant au passage les « populations de la Méditerranée », comme d'autres l'ont fait auparavant, l'écart discursif de l'élue renvoie également à une forme de violence verbale couramment appelée le bashing, dont la mécanique (si ce n'est l'objet) aboutit à une montée en tension entre différents groupes sociaux, telle que la définit Bernard Barbeau (2012) dans les termes suivants :

À la base du bashing se trouve un discours de dénigrement, certes, mais auquel s’ajoutent différentes composantes de sens. Le bashing désigne donc le dénigrement répété, voire systématique, d’un groupe, le plus souvent en raison de l’idéologie et des prises de position qui lui sont associées, et qui se manifeste par des actes de discours variés, participant ainsi à l’intensification des tensions entre différents groupes en opposition. Qui plus est, le bashing est caractérisé par les discours préalables qui le sous-tendent et qui circulent dans la communauté, ce qui fait en sorte qu’un discours qualifié de bashing porte en lui les traces de discours antérieurs qui jouent un rôle important dans la mémoire collective des individus et qui, encore une fois, contribuent à l’affrontement entre les communautés.

Dans l'imaginaire collectif, ce propos n'a effectivement rien d'anodin. Il renvoie à la représentation de nations européennes accablées par les migrants, à celle d'une fragilisation des frontières : des menaces auxquelles il semble approprié de répondre, au minimum, par la menace elle-même. Or, cette vue de court terme a été dénoncée, en mars 2011, comme oublieuse d'un moment historique pourtant abondamment commenté dans les médias. C'est pour cela notamment qu'à la suite des premières réactions, l'auteure de l'écart, qui dispose d'un blog personnel, y écrit le 8 mars que ses propos « ont fait l'objet d'un raccourci » [url : http://www.chantalbrunel.fr/blog/page/3/, consulté le 7 avril 2011]. Voici l'argumentaire qu'elle en donne :

Mes propos liés à l'immigration clandestine issue des pays de la Méditerranée, prononcés à l'Assemblée Nationale, ont fait l'objet d'un raccourci. Toutefois, le sens de mes paroles ne change pas : la France n'est pas en mesure d'accueillir le flux d'immigrés clandestins issu de la rive sud de la Méditerranée, et l'Europe doit au plus vite trouver une solution concertée avec l'Italie afin que ces populations soient reconduites dans leur pays dans les meilleures conditions possibles. En aucun cas je n'ai voulu signifier que ces clandestins repartent chez eux sur les mêmes bateaux, ces bateaux sur lesquels ils risquent à chaque instant leur vie.

D'emblée et dans sa construction même, le groupe de mots « ont fait l'objet » implique un passif sans actant exprimé, et sous-tend l'intervention d'un tiers collectif dont il n'est rien dit, mais auquel il est toutefois fait brièvement allusion. L'énumération qui suit se présente comme entièrement impersonnelle, étant donné qu'elle s'en tient à donner les grandes lignes d'une possible réponse politique à une crise euro-méditerranéenne, une réponse dont l'auteure formule « le sens » sans en donner la véritable signification : celle du refus d'accueillir les migrants (avec, donc, une réaffirmation de frontières fermées même à tout accueil, fût-il temporaire). Quant à la dernière phrase, celle-ci apporte au déni les parts de démenti (« en aucun cas je n'ai voulu signifier ») et de compatissance (« ces bateaux sur lesquels ils risquent à chaque instant leur vie ») qui ont fait défaut lors de la déclaration dans les couloirs de l'Assemblée, permettant par là-même à la responsable politique, en passant, d'insinuer qu'on ne l'a pas comprise2.

Cette forme de déni ne tient pas à quelques formules variablement marquées, mais se dilue dans l'entièreté du message, passant ainsi par diverses réfutations et allusions, lesquelles participent d'une même démarche de déresponsabilisation. Or, plus significatif encore est cet autre billet paru le lundi 14 mars, et où l'auteure parle tout autrement du « raccourci » dans son blog :

J'ai exprimé publiquement mes regrets sur la forme utilisée. En fait, j'avais exprimé clairement ma position auprès d'un journaliste mais j'ai utilisé un raccourci fâcheux vis-à-vis d'un autre et c'est cette version qui a été médiatisée.

On remarquera facilement que dans cette deuxième contribution, le « raccourci » n'est plus vraiment le même. Alors que dans le premier billet, l'erreur en revenait au tiers collectif (dont en particulier les journalistes, certains politiques malveillants, mais aussi une partie de la population), le deuxième reformule la critique, a priori, sous forme d'autocritique : du déni, nous passons à première vue au mea culpa vis-à-vis d'un écart par ailleurs qualifié de « fâcheux ». Pour autant, quand bien même cette concession apparaîtrait comme responsable, elle est suivie de près, cette fois-ci, par une dénonciation des autres, et en particulier d'un journaliste qu'elle désigne en partie (ce qui s'avère assez courant : cf. Torterat 2011b). Effectivement, dans la mesure où « c'est cette version qui a été médiatisée », cela suppose non seulement qu'il en existe plusieurs, mais encore que le peu de vrai qui existe dans cette affaire est, en définitive, faux. Entre les deux billets, qui ne sont séparés en somme que d'une petite semaine, la même démarche de déresponsabilisation passe d'une intervention qui consiste à déplorer une incompréhension (en posant au passage l'hypothèse d'une conspiration), à une autre qui, elle, revient à insinuer l'existence d'un parti pris.

Un autre exemple de déni nous est donné auparavant, en juin 2007, par l'ex-ministre Patrick Devedjian, lequel, lors d'une discussion avec ses confrères en entretien privé (quoique filmé par des journalistes), qualifiera une rivale politique de « salope » (le 28). Là aussi, le lendemain, de multiples répliques interviendront. Le Président Nicolas Sarkozy lui-même dira que « ce n'est pas une façon de parler », et Anne-Marie Comparini (l'élue insultée) regrettera, de son côté, des « propos choquants, déplorables », sans parler des multiples autres réactions, dont l'inventaire occuperait à lui seul cet article.

Pressentant la contre-publicité qu'un tel débordement a des chances de provoquer, l'auteur présentera le lendemain ses excuses sur son blog, apparemment d'abord sous la forme d'un mea culpa :

Mardi 26 juin sur la place du Palais-Bourbon, j’ai dit, en privé, une grossièreté détestable à l’égard d’Anne-Marie Comparini. Je n’imaginais pas une seconde qu’elle serait rendue publique. Certes, ce n’est pas une raison pour l’avoir proférée, mais il arrive aux hommes politiques comme à tout le monde de se laisser aller, stupidement.

Dès que j’ai appris que ces propos avaient été diffusés à mon insu, jeudi 28 juin dans la soirée, j’ai immédiatement fait un communiqué pour m’excuser publiquement et j'ai appelé personnellement Anne-Marie Comparini pour lui dire tous mes profonds regrets et mon estime personnelle. J’ai réitéré des excuses publiques le lendemain.

L'avis conclusif qui suit, en revanche, déplace le sujet en dégageant en grande partie le politique, qui rejette la faute du côté des diffuseurs, avec ici un déni non dissimulé :

J’ai fait une interjection, totalement déplacée je le reconnais, qui soulignait la tension qu’il y avait eu avec le Modem [parti centriste] pendant les législatives.

Enfin, la façon dont mes propos ont été diffusés et visionnés par des millions d’internautes pose quand même un vrai problème : si plus rien n’est privé, si tout doit être totalement transparent, le totalitarisme n’est pas loin et la liberté individuelle vraiment menacée.

Si ce ressenti est partagé par certains journalistes eux-mêmes, ce que concède par exemple Jean Daniel qui, lors de son entrevue avec Emmanuelle Duverger et Robert Ménard pour la revue Médias (2008 : 96), confesse qu'il « évite d'employer l'expression " vie privée " car tout est devenu vie publique », un tel détournement s'appuie toutefois sur plusieurs déplacements argumentatifs.

Tout d'abord, la « grossièreté détestable » est devenue une simple « interjection », ce qui revient à dire que les gros mots et les insultes n'ont pas plus de poids que les ah, oh et autres oups qu'on laisse échapper au quotidien. Après tout, n'arrive-t-il pas à tout le monde de « se laisser aller » ? En inscrivant le fait dans la quotidienneté, le responsable politique lui enlève une part de son événementialité (Torterat 2011a), et le renvoie par là même dans la gamme des faits divers et pour ainsi dire des petits riens journaliers. Or, la démarche de déresponsabilisation ne s'en tient pas là, et nous constatons, dans ce blog, qu'outre l'objection qu'exprime le politique (« je n'imaginais pas »), intervient la dénonciation d'une pratique journalistique, celle de la diffusion du off, que le blogueur formule à travers la désignation d'un écart « diffus[é] à [s]on insu ». Pourtant, l'élu ne peut méconnaître cette possibilité dans le monde qui l'entoure. Comme l'explique à cet égard le journaliste Etienne de Montety, dans son propre blog du journal Le Figaro (26 janvier 2012 [18h50]) :

Un propos officiel est souvent décevant : une strophe bien récitée. Le off, c'est autre chose. « C'est triple off, of course », dira d'un ton pénétré un politique moderne, en se penchant à l'oreille d'une journaliste. Information exclusive, confidence, indiscrétion, le off est le plat préféré des journalistes. Qui s'empressent de le rapporter. On ne fait pas d'article sans casser du off.3

Dans le blog politique concerné, le off devient alors le vrai sujet. Nous passons ainsi de la reconnaissance d'une erreur déplorable à la construction d'un reproche qui conduit P. Devedjian à morigéner les journalistes eux-mêmes, occupant par là même le terrain de la déontologie, sans toutefois s'y positionner clairement. Comment comprendre autrement cet avis sur le fait que « la façon dont [s]es propos ont été diffusés et visionnés par des millions d’internautes, pose quand même un vrai problème » ? En déplaçant le débat sur la tension existant entre vie privée et vie publique, le blogueur en déduit que « le totalitarisme n’est pas loin et la liberté individuelle vraiment menacée » : pour le moins détourné, l'écart commis par le locuteur rétrécit derrière une généralisation sloganisée (Tournier 2002), et s'effrite au profit d'un rejet d'illusoires conspirations. On saisit alors, spontanément, que le « problème » n'est pas vraiment l'outrance du responsable élu, mais une pratique du Web journalistique et « citoyen » (cf. Pouhaër 2008), qui, elle, est semble-t-il la seule menace qui soit à déplorer.

Indiquons toutefois que la manière dont cette grossièreté passera dans la « mémoire sociale » (Roussiau et Renard 2003), est assez singulière. Le mot lui-même et la tentative de déresponsabilisation qui a suivi ont conforté la représentation de l'élu en quelqu'un ayant du mal à se contenir, notamment sur les femmes. Les journalistes, à ce titre, se sont amusés à plusieurs reprises des déclarations où ce dernier, précisément, se contient. Ainsi Alain Auffray, dans Libération des 26-27 mars 2011 (p. 6, à l'intérieur d'une rubrique intitulée « Evénement »), écrit ceci :

Pour l'élection du Président [de Région], Devedjian ne se fait pas d'illusion : « Rien ne se fera sans l'accord de Nicolas Sarkozy ». Il ajoute, dans un euphémisme, qu'il n'est « pas certain » qu'offrir un département à Isabelle Balkany lui fasse gagner des points pour la présidentielle.

Ce commentaire est d'autant plus parlant que le même journal titrait, le 30 juin 2007, « Sale temps pour Patrick Devedjian », avec un premier mot (sale) sans doute en allusion paronymique à celui employé pour insulter Anne-Marie Comparini. S'agissant ici, en mars 2011, d'une autre rivale, on saisit tout de suite le véritable mot que cache éventuellement cet « euphémisme ». Car la mémoire des mots, fondamentalement interdiscursive, est d'une persistance diffuse dont les journalistes se saisissent volontiers (en les intégrant régulièrement dans des « séries »). Or, ces derniers n'en ont évidemment pas le monopole, et rappelons qu'en termes de diffusion, la blogosphère elle-même « est le résultat d'un processus qui révèle l'existence de "micro-mondes sociaux", [...] où chacun se lit, se commente et se lie mutuellement » (Touboul 2010 : 24), en particulier sur ce qui touche à la civilité et au vivre ensemble, des questions sensibles chez de nombreux blogueurs (Drezner 2004).

Pour le journaliste Alain Auffray, relever cette euphémisation est d'autant plus significatif que celle-ci est une pratique à double tranchant chez les journalistes eux-mêmes, lesquels sont couramment accusés de lisser les écarts verbaux en dissimulant, précisément, ce qu'ils présentent d'outrancier et de violent. Comme le leur reprochent de nombreux commentateurs dans les forums et dans les blogs, les journalistes sont régulièrement soupçonnés de masquer la violence politique faite aux citoyens, ainsi que le résument Tévanian et Tissot (2010 : 48) dans ces termes :

Euphémisation encore : le propos raciste tenu par un ministre de l'Intérieur (Brice Hortefeux) dans un lieu public (l'Université d'été de l'UMP) est requalifié en simple « boulette » (M6), « bourde » ou propos « lourdaud » (Libération), « maladresse » ou « dérapage » (Le Monde), autant de termes signalant finalement son insignifiance...

N'oublions pas, toutefois, que les enjeux en termes de responsabilité ne sont pas analogues, comme le décrit pour sa part le chroniqueur Edouard Launet dans Libération du 05 juillet 2007 :

De déplorables écarts de langage, à gauche comme à droite, par-devant et par-derrière, ont récemment choqué la France, pays d'art et d'histoire. Mais ils ont réjoui magistrats et insultologues, qui y ont trouvé matière à réflexion. [...] On remarquera qu'avoir traité Anne-Marie Comparini de « salope » n'a pas coûté un rond à Patrick Devedjian. Et qu'avoir écrit de Daniela Lumbroso que c'était une « canaille prétentieuse » ne devrait pas trop nuire au portefeuille de Catherine Dolto, fille de Françoise, puisqu'aucune peine n'a été requise contre elle à l'audience.

Dans les deux cas commentés ci-dessus, les écarts discursifs n'ont effectivement pas eu de répercussion judiciaire pour leurs auteurs. Les billets de ces derniers dans leurs blogs respectifs ont donc eu pour principal objectif de réduire le plus possible les dommages politiques de la contre-publicité provoquée par la dimension menaçante ou outrageante (à la fois comminatoire et, pour partie, diffamatoire) de leur(s) propos. Pour autant, leurs blogs eux-mêmes, coincés entre « la remémoration d'un événement » et « un processus de communication et de dialogue au travers duquel une partie de cette expérience émotionnelle personnelle est partagée », comme l'écrivent Valencia et al. sur la médiation (2003 : 152), contiennent, au demeurant, des écrits qui restent, de la même manière que les prises filmiques du off et les confidences consignées « hors champ ».

Les récurrences discursives de la blogosphère politique, qu'on les attribue à des pratiques (d'euphémisation, de récupération ou de sérialisation par exemple) ou à des genres (comme la controverse, et pourquoi pas le mea culpa ou le démenti) sont de notre point de vue révélatrices de la manière dont les représentants du monde politique abordent les questions de société, et envisagent la société en général. Pour les exemples repris supra et dans cet esprit, il est possible de résumer les démarches des blogueurs dans des tentatives, d'une part, de démémorisation, et, d'autre part, de contre-interpellation : tandis que le premier blogueur fait vraisemblablement tout pour émietter la mémoire de l'événement, le deuxième, confronté non pas à une formule (autrement dit un arrangement de mots éventuellement reconstructible), mais à un mot, s'efforce de déplacer sa dimension interpellative sur un autre sujet. Or, parmi les enjeux que soulèvent ces tentatives, ceux du civisme et de la responsabilité font partie d'une culture citoyenne désormais empreinte de ce que nous appellerons volontiers une « perplexité démocratique » de tous les instants.

Les perspectives ouvertes par l'analyse du discours politique à travers le corpus de la blogosphère posent, au demeurant, des questions plus générales, pour certaines encore insuffisamment prises en compte par la recherche et ses applications. Les plus pressantes sont, de notre point de vue, les suivantes :

  • dans quelle mesure la blogosphère politique correspond effectivement à un support de médiation, favorisant à ce titre des discours médiés en lien avec diverses démarches éditoriales, publicitaires (au sens le plus général) et politiques ?

  • quelle est la part, dans les blogs concernés, des pratiques de biographisation, d'apologie, et d'un autre côté de discrimination, de bashing, de stigmatisation et de sloganisation ? quelles dimensions socio-culturelles et idéologiques peut-on leur attribuer ?

  • à quels types de positionnement appartiennent les interventions représentées dans les blogs et, à ce titre, en quoi le champ d'analyse des formations discursives est-il éventuellement plus productif que celui, peut-être moins manipulable, de la doxologie, pour en traiter les principales implications ?

Dans ce domaine, les écarts discursifs représentent un support non négligeable pour aborder de tels questionnements. Ces écarts oscillent, une fois médiatisés, entre un mouvement d'ostension et un mouvement de contraction qui s'inscrivent dans des temporalités variées, et nous invitent notamment à établir un lien entre l'édification du responsable politique en personnage (charismatique ou non), et la manière dont ses accès le rendent au contraire familier, et simultanément porteur d'un certain sens du « vivre ensemble ». D'un autre côté, de telles manifestations discursives contribuent à mettre à jour, concrètement, les ressorts de la propagande, du populisme, mais aussi ce que certains politiques n'hésitent pas à nommer les « constructions » de la confrontation sociale et politique, avec ce qu'elle charrie de durcissements et de détournements.



Liste des références bibliographiques

ALDRIN, P. (2010) : « L’impensé social des rumeurs politiques. Sur l’approche dominocentrique du phénomène et son dépassement », Mots, n° 92, 23-40.

BAUDOIN, J. (1994) : « Sociologie critique et rhétorique de la déploration », Revue française de science politique, n° 44-5, 881-893.

BERNARD BARBEAU, G. (2012) : « Le bashing : forme intensifiée de dénigrement d’un groupe », Signes, Discours et Sociétés, n° 8 [en ligne : http://www.revue-signes.info/document.php?id=2478].

BLOMMAERT, J. (1999) : Language ideological debates, New York, Mouton de Gruter.

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Notes de bas de page


1 La blogosphère désigne un sous-ensemble du Web renvoyant aux blogs et/ou à leurs rédacteurs.
2 L'auteure s'en défendra dans certaines déclarations ultérieures en prétextant le fait qu'aucun pays n'a ce genre de politique. Ce qui se révélera faux, comme en témoigne l'article de Salvatore Aloïse, « Des migrants refoulés en mer font condamner l'Italie », paru dans Le Monde du 25 février 2012 (page 7), et qui rappelle que l'Italie a renvoyé vers leur pays des bateaux de réfugiés libyens à partir de mai 2009. L'article précise par ailleurs qu'« entre mai 2009 et la suspension, en février 2011, de l'accord avec la Libye, environ 2000 migrants ont été interceptés par des navires italiens et refoulés en mer ».
3 Post consultable au jeudi 12 avril 2012 à l'url suivante : http://blog.lefigaro.fr/encore-un-mot/2012/01/off.html.



Pour citer cet article


Torterat Frédéric. Quand les blogs politiques se saisissent des propos outranciers (l'exemple du détournement). Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 9. La force des mots : les mécanismes sémantiques de production et l’interprétation des actes de parole "menaçants", 30 juillet 2012. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=2819. ISSN 1308-8378.




GSU   Ovidius   Turku   Nantes   Agence universitaire de la Francophonie
Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378