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9. La force des mots : les mécanismes sémantiques de production et l’interprétation des actes de parole "menaçants"

Article
Publié : 30 juillet 2012

La force du judiciaire ou quand critiquer c’est attenter à l’image d’autrui et se poser en modèle


Hilaire Djédjé Bohui, Maître de Conférences, Université de Cocody, Abidjan (Côte d’Ivoire), hilairbohui@yahoo.fr

Résumé

Le champ politique est sans aucun doute un des théâtres de prédilection où le jeu des faces se révèle le plus violent, l’enjeu étant le triomphe sur l’adversaire. Il en résulte une véhémente confrontation des systèmes de valeurs dont les « menaces », qui structurent souvent la défense des différentes opinions, constituent le témoignage verbal le plus révélateur.

La déclaration officielle de démission de Mamadou Koulibaly du Front populaire ivoirien assortie de la création de sa propre formation politique plante ainsi le décor discursif d’une lutte de positionnement stratégique dans l’estime de l’opinion publique pour la conduite de l’action politique.

Notre article se propose de décrire le mécanisme argumentatif par lequel le discours judiciaire se déploie sous un double caractère illocutionnaire. Par l’accusation, ce discours porte atteinte à l’image de l’accusé tout en étant un plaidoyer implicite en faveur de l’accusateur qui se présente ainsi comme un modèle. L’étude vise surtout à montrer comment se construit la connotation performative du discours (de) critique ou d’accusation. En effet, par l’usage même de ce type de discours, l’orateur se présente au moins comme une solution alternative crédible au cas de contre-exemple représenté par la personne critiquée. Du point de vue théorique et méthodologique, l’étude s’inscrit dans la perspective de la pragmatique.

Abstract

The political arena is undoubtedly one of the favourite fields where face games/change of allegiance appears to be most violent, the bottom-line being to triumph over one’s adversary. This results often in a vehement confrontation of value systems, of which the « threats » underpinning the defence of opposite viewpoints are the most revealing signs.

The official declaration of resignation by Mamadou Koulibaly of Front populaire ivoirien, along with the establishment of his political party, sets the discursive stage for a struggle for strategic positioning in public opinion with a view to conducting political action.

My article seeks to describe the argumentative mechanism through which, operating as an accusation, the judiciary works out from a double illocutionary perspective : both as a condemnation of the accused through a speech launching an attack on the latter’s image and an implicit self-assertion as a role model. From a theoretical and methodological point of view, the study adopts the pragmatic approach.


Table des matières

Texte intégral

La problématique de la violence verbale est subsumée par la conception interactionniste du langage. De même, elle actualise le potentiel de transgression prévisible de la convention présumée collective du besoin d’harmonie entre les hommes.

En effet, les rapports sociaux étant régulés en grande partie par les échanges verbaux, ceux-ci constituent, de fait, le cadre d’activation d’un processus d’influence mutuelle où nul n’a intérêt dans une posture non gratifiante ni davantage dans une situation de servitude. L’antagonisme est donc toujours latent, sa phase active pouvant parfois être déterminée par une série de facteurs variables suivant la situation de communication, l’auditoire et le domaine de légitimation du discours.

À ce titre, le monde de la politique est sans doute un des champs de prédilection de la célébration d’un ego surdimensionné. Or en contexte social de jeu des faces, un ego hypertrophié est "naturellement" attentatoire à l’image d’autrui. La déclaration de démission de Mamadou Koulibaly1 du Front populaire ivoirien (FPI) assortie d’une annonce officielle de la création de sa propre formation politique est le corpus prétexte à l’analyse du mécanisme discursif de la violence verbale.

Notre postulat est le suivant. En raison même du double objet de l’adresse (démission du FPI et création d’une formation politique), le discours de Mamadou Koulibaly ne pouvait manquer de transgresser le pacte social de concorde présumée et constitue ainsi un lieu de menace et de lutte des faces. C’est que toute démission volontaire en situation de crise, donc de conflit d’intérêts, amène toujours le démissionnaire à rendre raison de sa décision, ce qui le place nécessairement en position d’argumenter pour faire valoir auprès de l’opinion le bienfondé de sa décision à l’effet d’emporter, in fine l’adhésion de cette opinion à sa position personnelle. Tel est le cas de Koulibaly.

Empruntant volontiers le ton de l’accusation et de la critique, le discours de Koulibaly apparaît comme une pétition du sens de la responsabilité et conscience des enjeux de l’engagement politique. Il ne peut y avoir de plus grande preuve d’autocélébration dans une argumentation où autrui est présenté comme source et cause de la rupture de l’harmonie. Dans le cas de Koulibaly, la forme de l’argumentation est sans doute un des atouts stratégiques dans la perspective de la fin assignée au discours.

Aussi notre analyse, qui a deux volets, instruit-elle d’abord et de façon quasi "naturelle" la question de la construction de l’argumentation pour mieux en mettre en relief les effets illocutionnaires. Le premier volet se consacre à la description formelle de l’argumentation de Koulibaly. Dès l’entame, cette argumentation prend appui sur un principe qui est censé universellement admis. En convoquant ainsi ce principe, Koulibaly cherche à imposer d’emblée la légitimité de la décision qu’il a déjà prise et qu’il s’apprête à communiquer à l’auditoire à travers sa déclaration publique.

Le second volet de l’analyse décrit le mécanisme énonciatif du discours judiciaire2 suivant l’approche pragmatique. Le discours judiciaire, qui a pour cadre institutionnel le tribunal, est une plaidoirie à charge ou à décharge. Cependant, il est tout à fait possible et même courant que la plaidoirie convoque concomitamment, bien que souvent de manière implicite, les aspects "charge" ou accusation et "décharge" ou défense. Le discours de Koulibaly est un cas pratique de cette plaidoirie à visée double.

En postulant que la critique peut être une modalité du discours judiciaire, nous entendons en montrer les deux effets illocutionnaires opposés mais complémentaires. L’un tient au fait que le discours de Koulibaly, qui est un sévère réquisitoire contre ses ex-camarades de parti, porte atteinte à leur amour propre. L’autre vient de ce que, par le fait même de ce réquisitoire, Koulibaly construit de lui-même une image positive à l’opposé de celle de ses ex-camarades. Cette image ainsi soignée, est ensuite projetée, subrepticement, comme modèle. Et c’est cette relation d’opposition autant que de complémentarité quasi fusionnelle, dans le cas qui nous occupe à travers cette étude, que nous percevons comme une force, c’est-à-dire un atout du discours judiciaire.

Dans la stratégie discursive de l’orateur, les arguments sont hiérarchisés suivant l’importance présumée de leur impact sur l’auditoire. La convocation du principe universel au premier niveau de l’architecture de l’argumentation obéit à ce présupposé. C’est ce constat qui, dans notre analyse, justifie la distinction entre "les causes mineures ou superficielles" (A) et "les causes profondes ou décisionnelles" (B).

En effet, le parti pris d’une telle discrimination qualitative, amenée par les épithètes en opposition auprès du substantif "causes" dans ses deux occurrences, est subsumé par un seul fait. C’est celui du degré d’importance de l’impact des causes-arguments dans la fin que l’orateur assigne à son discours. Les développements faits aux points (A) et (B) qui suivent essaient de le démontrer.

Pour deux raisons au moins, un rappel succinct de quelques pré-requis théoriques nous paraît utile avant de procéder au développement de ce qui nous occupe vraiment. L’une des raisons tient au fait que le discours judiciaire participe de l’argumentation en tant que démarche intellectuelle visant un objectif. Comme telle, l’argumentation peut être construite de plusieurs manières. Dans la mesure où, pour nous, la déclaration de Koulibaly relève du discours judiciaire, elle subsume nécessairement un objectif et se développe suivant la logique intrinsèque d’un processus à plusieurs étapes. Ce processus repose sur la hiérarchisation des causes-arguments (voir introduction). L’autre raison découle de la précédente. C’est le choix de l’option méthodologique de notre analyse, à savoir la pragmatique et son approche du langage.

Il est de notoriété que l’approche du fait argumentatif n’est pas unitaire, des nuances voire des différences d’ordre heuristique séparant les réflexions sur la problématique de l’argumentation. À titre d’illustration, citons le seul cas des pragmatico-sémanticiens comme Ducrot et Anscombre. Ceux-ci théorisent l’argumentation comme fait de langue et établissent une nuance épistémologique qui place le sens au cœur du dispositif argumentatif : un enchaînement d’énoncés conduit nécessairement à une certaine conclusion prévisible parce que tributaire du sens des énoncés et ce, indépendamment de tout contexte.

En effet, pour les fondateurs de cet « argumentativisme intégral » (Amossy 2000 : 19), « l’argumentation n’est pas un ensemble de stratégies visant à persuader : elle se définit de façon plus circonscrite, comme un enchaînement d’énoncés menant à une certaine conclusion » (Anscombre et Ducrot 1988 : 8). On le voit, la nuance est nette avec une problématisation de l’argumentation comme fait de discours considéré dans une perspective communicationnelle où, sans ignorer évidemment l’importance du sens, la parole est « vecteur d’action » (Sarfati 2002 : 22). Cette approche du discours est celle de la pragmatique et aussi la nôtre.

En effet, la théorie princeps de la pragmatique repose, on le sait, sur le statut de modalité du faire reconnu depuis au moins Austin à la parole envisagée dans un cadre communicationnel. Une telle conception de la parole justifie bien l’appellation de théorie des actes de langage. Et l’une des conséquences productives dans le cadre interactionnel des rapports sociaux par le langage tient au fait que la théorie des actes de langage confère à l’argumentation au moins un double statut. D’une part, l’argumentation a un statut de technique, de stratégie ou de moyen d’un objet (celui qui informe le discours) par lequel on peut agir sur le monde. D’autre part, l’argumentation a le statut d’un but que l’on assigne ainsi à cet objet (ce que le sujet parlant veut atteindre par le discours). Ce double statut de l’argumentation, Breton en rend bien compte dans cette classification-filiation des actions humaines en affirmant que « L’argumentation appartient à la famille des actions humaines qui ont pour objectif de convaincre » (Breton 1996 : 3).

La question de l’efficacité est donc consubstantielle à la quête poursuivie par l’argumentation en tant que stratégie ou ensemble de stratégies mises en œuvre dans le discours avec, nécessairement, un ancrage culturel comme système de valeurs, croyance et même cosmogonie censé partagé par les "partenaires" à l’interaction verbale. On comprend alors pourquoi en situation d’influence mutuelle par le discours, argumenter ne peut être un exercice sans enjeu. On réalise par-dessus tout comment l’argumentation est, par essence, une activité intellectuelle à destination d’un auditoire dont l’assentiment initial peut être parfois explicitement requis par l’orateur comme préalable propitiatoire à la réussite de son entreprise. Et c’est aux déclarations liminaires, servies comme en apéritif que cette fonction propitiatoire est (presque) toujours assignée.

Pour autant, ce serait commettre une erreur de jugement de croire que cette fonction se trouve à la périphérie de l’argumentation. Elle en constitue bien une partie intégrante dont, certes, l’importance peut varier en degré mais non en nature. Au demeurant, c’est ce parti pris qui, comme nous l’avons déjà dit, justifie la discrimination des causes.

Par ailleurs, l’accord préalable, cet « assentiment initial » ne peut être que d’essence dialogique et donc présumé. En effet, celui dont l’accord est sollicité ne peut pas toujours exprimer cet accord formellement en temps réel, ce qui n’empêche pas que l’argumentaire se déploie dans ses différents points. Dans le cas de Koulibaly, le processus argumentatif est enclenché par les causes mineures ou superficielles.

La démarche argumentative de Koulibaly qui exploite judicieusement ce principe par la convocation d’une pétition de bon sens opposable à chaque individu atteste fort bien qu’il ne peut objectivement en être autrement. Le bon sens n’est-il pas la chose la mieux partagée au monde selon Descartes ? Ainsi, la convocation d’une maxime universaliste active par le fait même de son énonciation le processus de "corruption" morale de l’auditoire en faveur de la thèse qui lui est présentée. Qu’on en juge plutôt par la déclaration liminaire de Koulibaly :

Lorsque dans un parcours politique, les évènements évoluent dans une voie qui n’est plus en adéquation avec votre vision, vos aspirations et vos valeurs, il devient nécessaire de se réorienter et de dissoudre les liens qui vous ont attaché à une formation politique dans laquelle vous ne vous reconnaissez plus.

Si cette déclaration sentencieuse est articulée au monde politique, c’est de manière tout à fait conjoncturelle car sa validité ne s’y limite pas. Elle peut virtuellement s’appliquer à tous les domaines de la vie en tant que principe de bon sens. Formulée comme préambule, cette déclaration est constitutive de l’argumentaire et participe de la quête d’adhésion souhaitée de l’auditoire à la décision ultime de Koulibaly.

Certes, à ce stade de son adresse, la décision n’est pas encore formellement annoncée, par exemple par l’emploi du mot démission ou ses variantes verbales ("je pars du FPI", "je quitte" le FPI). Pour autant, ce n’est déjà plus qu’un secret de polichinelle tant l’invocation d’un engagement non dérogatoire à « dissoudre les liens qui vous ont attaché à une formation politique » préfigure l’enchaînement logique consécutif à l’énonciation du bon sens universel. C’est qu’à cette étape phatique, le jeu de séduction et de conditionnement de l’auditoire a déjà commencé. L’argumentaire peut ainsi continuer à se déployer une fois le bon sens commun mis en éveil. La pétition de principe évacuée, le bon sens affûté, l’argumentation quitte le domaine du « général » pour se faire plus précise en griefs et critique et justifier la décision à venir :

Une organisation politique doit permettre à des citoyens qui partagent des idéaux et des objectifs communs de s’allier pour promouvoir un projet. Il lui incombe d’animer la vie politique ; de structurer l’opinion ; de générer des idées ; de proposer une politique ; d’être l’intermédiaire entre le peuple et le pouvoir et non d’être statique, inamovible, murée dans le désordre, l’idolâtrie, le culte de ses fondateurs, les contradictions sans issue et la peur des innovations. Elle ne peut rester réfractaire à tout changement, à toute réinvention.

L’énumération des fonctions qui sont la raison d’être d’une « organisation politique » confine déjà, presque dès l’entame du discours, à une « argumentation par la définition » dite également « argumentation par l’essence » (Plantin 1996 : 53) puisqu’elle présente la vocation d’« une organisation politique », c’est-à-dire de tout parti politique.

À cette énumération des fonctions s’oppose immédiatement une série de manquements précisément contraires à la vocation d’un parti politique qui poursuit le tracé des frontières de la rupture et la justification du désapparentement. Par-dessus tout, et bien que procédant plus généralement de l’argumentation par la cause, cette allégation aux accents de critique n’en est pour ainsi dire que le niveau mineur. Pour autant, dans l’organisation systémique de l’argumentation, le rôle de cette allégation n’est pas du tout à négliger. En effet, comme dans une course de relais, cette allégation est chargée de préparer l’activation d’autres causes, plus profondes celles-là et qui ont véritablement forgé la décision de Koulibaly.

Alors que les causes mineures ou superficielles sont assez "génériques", bien que les griefs soient lexicalement précis, les véritables causes, celles qui ont en définitive forgé la décision, sont, elles, des causes d’expérience tirées de la praxis politique et explicitement formulées. L’argumentation par la cause s’amplifie ainsi en découvrant les raisons (médiates et immédiates) de la décision prise.

La signature d’accords en trompe-l’œil ; la trahison du FPI et ses cadres vis-à-vis de la Côte d’Ivoire et des Ivoiriens à raison de mutisme coupable au sujet des conditions de la tenue du scrutin présidentiel ; l’irresponsabilité et l’inconséquence du FPI et ses cadres qui se traduisent par leur refus d’assumer les conséquences prévisibles de l’issue du scrutin ; l’inertie et l’accommodement à la sclérose dégénérescente sont quelques-unes des principales raisons qui ont vraiment achevé de convaincre Koulibaly que seule la démission de cette formation politique était la condition du refus d’un renoncement à soi.

Mon engagement au sein du Front populaire ivoirien étant allé jusqu’à l’épuisement de toutes les possibilités compatibles avec mes convictions, j’ai décidé d’y mettre un terme. Ce faisant, le respect de l’opinion publique et du chemin parcouru m’oblige à énoncer les causes qui motivent la séparation qui s’impose :

- Suite à la tentative de coup d’État de 2002 qui s’est muée en rébellion, les dirigeants du FPI ont accepté la signature de différents accords qui d’évidence allaient à l’encontre de l’intérêt de la Nation ivoirienne et conduisaient même à épouser les idées de l’agresseur et à les mettre en œuvre ;

- En ce qui concerne le scrutin de 2010, alors que les préalables du désarmement des rebelles et du redéploiement de l’administration sur l’intégralité du territoire n’avaient pas été remplis, rendant constitutionnellement impossible le déroulement des élections présidentielles dans un environnement serein et sécurisé, les cadres du FPI ne se sont nullement insurgés contre la tenue de ce scrutin organisé dans des conditions manifestement vouées à mettre en péril la vie de nos concitoyens ;

- Aujourd’hui, ayant contre toute logique accepté les règles du jeu, le FPI refuse totalement d’assumer les conséquences des élections et se vautre dans des rancœurs, des jalousies internes et des conflits permanents à l’image de ceux qui déchirent depuis des années les responsables du parti et qui fragilisent la base, empêchent d’avancer et de constituer une force d’opposition et de pouvoir dynamique, compte tenu des nouvelles dispositions dans lesquelles nous nous trouvons ;

- Alors que le congrès est l’instant prévu au sein d’un parti politique pour garantir la libre expression des militants, depuis juillet 2001, aucun congrès n’a été organisé au sein du FPI. Cela est non seulement un signe de refus de l’exercice de la démocratie interne, mais témoigne également de l’inertie, de l’érosion des idées et du manque de vision du parti dont les instances n’ont pas été renouvelées une seule fois en dix ans ;

- Suite au cataclysme que nous venons de vivre, la haute direction du FPI refuse toujours un congrès-bilan et exclut tout changement, même indispensable, qui pourrait selon eux les affaiblir. S’abritant derrière le prétexte que tout changement serait assimilable à une traitrise envers des camarades emprisonnés ou exilés, elle cherche surtout à préserver des chasses gardées personnelles au détriment de l’intérêt général et à masquer sa propre trahison envers nos militants, nos idéaux, la Côte d’Ivoire et la cause africaine.

D’autres raisons justifient la position de Koulibaly. Elles sont pour l’essentiel des reformulations en creux des causes ci-dessus.

Il s’agit d’abord (mais de manière incidente et implicite) de l’ingratitude des ex-camarades de parti qui font passer par pertes et profits les sacrifices consentis par l’orateur pour faire du FPI un « grand parti d’opposition ». Les dits efforts ont été orientés vers la diplomatie horizontale, c’est-à-dire auprès d’autres acteurs et leaders politiques ivoiriens influents de l’opposition ou de la société civile ivoirienne. Mais Koulibaly n’a pas oublié l’axe de la diplomatie verticale locale en préparant le terrain pour des relations républicaines entre son ex-parti et les nouvelles autorités.

Les griefs portent ensuite sur le refus de « toute évolution (qui) fige les perspectives », l’accommodement complaisant et contre-productif aux « dérives et erreurs » en série. Au nombre des chefs d’accusation figure enfin la nostalgie d’un passé récent qui amène les cadres du pouvoir déchu « à pleurnicher, à se morfondre dans le nombrilisme et à se plaindre ».

La conclusion d’une telle construction argumentative associant maxime universaliste et causes d’expérience ne souffre aucune interprétation tant elle coule de source comme programmée : c’est la « décision irrévocable de partir du FPI » après y avoir « posément » réfléchi. Une fois les liens abouliques rompus, reste la question du comment optimiser un tel capital de combat politique et une vision prométhéenne de gestion des hommes et de la chose publique au profit de "l’intérêt général".

La création d’une formation politique est la solution. Là encore, dans une parfaite symétrie de construction argumentative, l’avènement du nouveau parti politique est précédé d’une affirmation sentencieuse à la chute illocutoire prévisible. À ce propos, le rendement énonciatif du connecteur "ainsi" dans sa double occurrence est on ne peut plus productif :

Lorsqu’une longue suite de dérives et d’erreurs s’enchaîne en toute irresponsabilité et qu’aucune volonté d’inventaire, d’évolution et restructuration n’est admise, la nécessité de changer de méthode et de doctrine s’impose. Ainsi, compte tenu de l’environnement politique actuel en Côte d’Ivoire, je juge indispensable de former un contre-pouvoir efficace dans le pays. En tant que libéral attaché à la démocratie et à l’économie de marché, j’évalue justement la place importante d’une opposition forte pour freiner l’oppression d’un pouvoir présidentialiste absolu. Ainsi, dans l’intérêt des populations ivoiriennes, je vais m’employer avec mon équipe à le faire au sein d’un parti politique en création, dont le nom porte en lui-même une part de sa vision : Liberté et démocratie pour la République (LIDER).

Quel verdict après une telle plaidoirie à dominance épidictique dans ce deuxième volet du discours, surtout dans une conjoncture sociopolitique où les ressentiments des militants FPI envers les nouvelles autorités suspectées de vouloir en finir avec le FPI sont encore à fleur de peau? Était-il politiquement bien avisé et moralement opportun pour Koulibaly, porteur de toutes les espérances en sa qualité de président par intérim du parti, de « faire ses valises » sans courir lui-même le risque d’une accusation de lâchage et de trahison par ses ex-camarades de parti ?

En tout cas, d’un strict point de vue de la logique argumentative, le discours ne pouvait que se terminer par un appel convaincu à accompagner LIDER :

Empli d’une ferme confiance, j’appelle toutes les bonnes volontés qui partagent ces valeurs et ces convictions à apporter leur soutien, leur engagement, leur courage et leur honneur à LIDER pour qu’ensemble, nous osions conduire la Côte d’Ivoire sur la voie audacieuse de la liberté, du progrès et de la réussite individuelle et nationale.

Telle est la "structure" du discours de Koulibaly dont on peut retenir au moins trois enseignements. Le premier est que l’histoire (le fonctionnement interne du FPI et sa gestion du pouvoir d’État) ne lui a pas laissé d’autre choix que celui de la démission du Front populaire ivoirien. Le deuxième enseignement qui procède du précédent tient à la conscience de ses capacités et de sa mission dans la défense du bien-être des populations, seul véritable but de l’homme politique. Et à cette fin la création d’un parti politique apparaissait comme une nécessité autant qu’une exigence de la conscience de son devoir d’homme politique envers la Côte d’Ivoire et les Ivoiriens. Enfin, l’adhésion de ses compatriotes à ce parti est attendue pour réaliser les espérances qu’il promet.

Du point de vue du contenu, les extraits cités montrent à quel point la diatribe portée par un brutalisme fidèle à l’état psychologique de l’argumentateur instruit la problématique de la parole violente et des actes verbaux menaçants. C’est à présent le lieu d’en décrire le mécanisme dans le deuxième volet de l’étude portant sur les aspects pratiques et l’exploitation pragmatique du corpus.

Dans son ouvrage Le pouvoir des mots, Butler consacre un chapitre aux « Actes enflammés, discours injurieux ». L’auteur note bien le pouvoir potentiellement agressif du langage en affirmant qu’« Il est incontestable que les mots peuvent blesser » (Butler 2004 : 89). Elle en donne quelques exemples ; ce sont « les discours haineux, misogynes ou homophobes » (Butler 2004 : 89).

S’il ne fallait donc retenir qu’une seule caractéristique de la "parole violente", ce serait assurément sa principale conséquence, à savoir la blessure qu’elle inflige à la victime, le sujet auquel elle est adressée. Mais l’on sait fort bien que le champ lexical de la parole violente va au-delà des discours de haine, misogynes et homophobes et qu’il couvre l’ensemble des actes de langage « qui risquent de mettre en péril le narcissisme d’autrui, comme la critique, la réfutation, le reproche, l’insulte et l’injure, la moquerie ou le sarcasme » (Kerbrat-Orecchioni 1996 : 52).

En effet, il est établi que toute critique, en tant que dénonciation et condamnation d’un choix de pensée, de comportement ou d’action d’autrui comporte toujours un potentiel de désobligeance pour le tiers objet de la critique. L’actualisation de ce potentiel est essentiellement conditionnée par les circonstances de la formulation de cette dénonciation-accusation, et plus encore par le choix des mots et du style.

En effet, le degré de violence de la parole varie au moins suivant le jeu de prévenance et d’amitié à raison d’euphémisme, ou au contraire d’inimitié et de verdeur des propos. En termes différents, la critique peut paraître d’autant plus choquante, plus blessante et attentatoire à l’amour-propre d’autrui qu’elle est portée par des termes et dans un style peu amènes ressortissant au brutalisme.

Or l’un des effets de la parole brutaliste ou violente, c’est précisément l’agression contre l’amour de soi d’un tiers. Le choix des mots et du style n’est donc pas indifférent. Koulibaly, dont le franc parler sur des sujets politiquement "sensibles" est de notoriété publique, adopte à dessein le brutalisme. Dans une étude (Bohui 2004 : 103) sur cette notion à travers le roman Allah n’est pas obligé de Ahmadou Kourouma, nous rappelions d’abord le domaine originel de ce concept selon Merle, celui-ci écrivant à propos du brutalisme : « Aptitude, instinctive, et, pour tout dire un peu suspecte à dire les choses telles qu’elles sont (du moins aux yeux du politically correct patenté) ».

Puis, citant une étude de Bollon parue dans Globe Hebdo du 17 février 1993 sur la « nouvelle pensée réactionnaire », Merle précise : « Le brutalisme est une manière de s’exprimer qui consiste à "parler clair et net, sans ambages, comme on le pense ; ne plus s’encombrer de préventions vieillottes ; appeler un chat un chat, un Juif un Juif, un Arabe un Arabe, un homosexuel un pédé, etc." » (Merle 1993 : 34).

Le brutalisme est donc une option discursive qui sacrifie la langue de bois, la pudibonderie langagière et a fortiori le langage châtié au profit d’une dénomination directe et sans scrupule de l’existant. Koulibaly en propose tout un florilège en mettant un doigt accusateur sur les travers du FPI en tant qu’organisation politique.

C’est la stigmatisation sans euphémisme du manquement à la vocation de tout parti politique à raison d’immobilisme, d’absence d’initiative, de peur du changement et d’incapacité d’adaptation, etc. En effet, une formation politique ne doit pas être, selon lui « statique, inamovible, murée dans le désordre, l’idolâtrie, le culte de ses fondateurs, les contradictions sans issue et la peur des innovations. Elle ne peut rester réfractaire à tout changement, à toute réinvention ».

Or tel est précisément le FPI aux yeux de l’orateur. En termes de genres de discours tels que théorisés par Aristote, cette critique acerbe à connotation pénale (puisque nécessairement assortie d’une condamnation) procède du discours judiciaire tel que nous l’avons précédemment défini succinctement dans l’introduction.

Dans le cas de Koulibaly, en l’occurrence, la plaidoirie est à charge comme en témoignent les extraits de son adresse proposés supra. Aussi emprunte-t-elle la voie de la critique, de l’accusation ou de la dénonciation violente. À ce titre, le brutalisme est une des manifestations pratiques de la parole violente, laquelle est une agression contre la « face positive » ou l’amour de soi d’autrui.

Dans les approches actionnistes du langage comme en pragmatique et plus encore en conversation, où l’on postule l’harmonie comme un besoin mutuel dans l’interaction verbale, la politesse a un statut privilégié. À ce propos : « On admet aujourd’hui qu’il est impossible de décrire efficacement ce qui se passe dans les échanges communicatifs sans tenir compte de certains principes de politesse, dans la mesure où de tels principes exercent sur la fabrication des énoncés des pressions très fortes » (Kerbrat-Orecchioni 1996 : 51).

Une autre notion, étroitement liée à celle de politesse et qui suscite elle aussi un intérêt tout particulier est la notion de "face" avec ses deux versants (négatif et positif) opposés. Kerbrat-Orecchioni peut ainsi préciser, suivant les travaux de ses inspirateurs Brown et Levinson, que : « La politesse apparaît comme un moyen de concilier le désir mutuel de préservation des faces, avec le fait que la plupart des actes de langage sont potentiellement menaçants pour telle ou telle de ces mêmes faces » (Kerbrat-Orecchioni 1996 : 52).

Puis, présentant les actes de langage susceptibles d’être une menace pour la « face positive de celui qui les subit », l’auteur précise : « Ce sont tous ceux qui risquent de mettre en péril le narcissisme d’autrui, comme la critique, la réfutation, le reproche, l’insulte et l’injure, la moquerie ou le sarcasme » (Kerbrat-Orecchioni 1996 : 54).

La parole violente est donc une transgression du principe de la politesse structurant les rapports humains, et plus généralement une rupture de la convention tacite de « non agression verbale » dès lors qu’elle porte atteinte à l’image d’autrui, à son amour de soi. Et les manifestations linguistiques en sont récurrentes chez Koulibaly.

En effet, l’ex-formation politique de l’orateur et ses dirigeants font l’objet d’une critique au vitriol sous différents chefs d’accusation. Ceux-ci ont pour nom : conspiration contre la nation ivoirienne pour signature d’accords qui, « d’évidence allaient à l’encontre de l’intérêt de la Nation ivoirienne » ; complicité passive pour la victimisation des Ivoiriens en foi de quoi « les cadres du FPI ne se sont nullement insurgés contre la tenue de ce scrutin organisé dans des conditions manifestement vouées à mettre en péril la vie de nos concitoyens ».

L’inconséquence, l’irresponsabilité du FPI et la culture complaisante de contre valeurs menaçant l’existence même du parti sont également dénoncées. Et pour cause : le FPI « refuse totalement d’assumer les conséquences des élections et se vautre dans des rancœurs, des jalousies internes et des conflits permanents à l’image de ceux qui déchirent depuis des années les responsables du parti et qui fragilisent la base, empêchent d’avancer et de constituer une force d’opposition et de pouvoir dynamique ».

Viennent ensuite l’accusation de déni de démocratie, a-dynamisme, indigence dans la pro activité puisque refus de l’exercice de la démocratie, inertie, érosion des idées et « manque de vision du parti dont les instances n’ont pas été renouvelées une seule fois en dix ans » sont les principaux griefs formulés à ce stade du discours.

Enfin, égocentrisme outrancier et trahison de la cause ivoirienne et africaine terminent la litanie des accusations, « la haute direction du FPI » étant occupée à « préserver des chasses gardées personnelles au détriment de l’intérêt général et à masquer sa propre trahison envers nos militants, nos idéaux, la Côte d’Ivoire et la cause africaine ».

Comme on le voit, les chefs d’accusation à l’encontre du FPI et ses cadres, ex-camarades de Koulibaly sont aussi divers que virulents en dénomination. En effet, se faire traiter d’idolâtre, d’adepte du désordre, d’immobilisme en pensées et en actes, de réfractaire au changement, à toute réinvention, de félonie, d’égocentrisme, de déni de démocratie, de conspiration contre la nation ivoirienne, de complicité passive pour la victimisation des Ivoiriens, d’irresponsable, d’adepte complaisant des contre valeurs, etc. pour les membres d’un parti de gauche, c’est proprement se faire assigner pour trahison doctrinale et parjure idéologique.

En effet, tout parti de gauche est, d’un point de vue doctrinal, une postulation revendiquée de l’humanisme sous toutes ses formes : solidarité, partage, compassion, transparence, égalité, liberté, intégrité, justice, etc. En plantant le glaive de l’accusation et de la critique au cœur de l’idéologie de gauche connue comme exaltation d’une forme de jacobinisme naïf dans l’action politique selon ses détracteurs, Mamadou Koulibaly dénonce au fond un renoncement à l’essence même du socialisme dont se réclame le FPI, ce qui disqualifie les cadres et dirigeants de cette formation politique.

Quelles peuvent en être les retombées pour l’argumentateur ? Quelle fin est assignée à son discours dans ce jeu des faces ?

La face positive de tout individu « correspond en gros au narcissisme, et à l’ensemble des images valorisantes que les interlocuteurs construisent et tentent d’imposer d’eux-mêmes dans l’interaction » (Kerbrat-Orecchioni 1996 : 51). À ce titre, le versant symétrique de l’assignation du FPI et les ex-camarades de l’orateur aux motifs rappelés plus d’une fois est une auto-projection implicite de Koulibaly comme modèle. C’est que toute critique, toute accusation est toujours, par essence, une postulation d’un "meilleur" choix revendiqué par le dénonciateur ou l’accusateur.

En effet, la critique laisse présumer que le sujet critiquant aurait procédé autrement et mieux : on ne peut critiquer sans prétendre pouvoir faire mieux par le fait même de critiquer. Au demeurant, chacun des griefs formulés à l’encontre de son ex-parti est porteur, comme par une sorte de connotation performative, de ce qu’il eût fallu faire et qu’il eût assurément fait, lui, s’il avait eu à en décider seul. Qui plus est, les lieux d’inscription de cette auto projection valorisante de l’orateur ne manquent pas.

Il s’agit d’abord de l’assurance implicite de rapports quasi fusionnels que Koulibaly entretient avec ses compatriotes dont seul le bien-être motive son action politique. Ainsi, à plusieurs reprises, il dénonce vertement tous les choix opérés et qui préjudicient « à l’avenir des peuples », aux intérêts des « populations ivoiriennes » ou mettent « en péril la vie de nos concitoyens ».

Par cet hymne à l’intérêt général et à la Nation, Koulibaly se pose comme un citoyen ayant « le respect de l’opinion publique » et la stature d’un homme d’État pouvant être une alternative crédible là où d’autres ont échoué au service des populations ivoiriennes. C’est à cette fin que répond la création de LIDER sa formation politique. Cet instrument politique lui permettra de « former un contre-pouvoir efficace dans le pays » (sous-entendu, ce contre-pouvoir n’existe pas) autant qu’il est une sorte d’assurance tous risques contre « l’oppression d’un pouvoir présidentialiste absolu ». Débute ainsi l’envolée épidictique du deuxième volet de son discours consacré aux missions de sa formation politique.

En effet, au terme de la sévère diatribe adressée aux différents pouvoirs qui se sont succédé jusqu’à l’avènement de LIDER, et ce aux dépens des populations ivoiriennes, la nouvelle formation politique apparaît tel Prométhée et s’assigne un rôle de justicier redresseur de torts.

Outre le fait de constituer une garantie pour la critique de l’action gouvernementale, LIDER voit sa mission déclinée en plusieurs objectifs sociopolitiques à atteindre. Il s’agit d’abord de renforcer le corps social en mettant fin à la méfiance entre les Ivoiriens « pour des raisons tribales, ethniques, régionales ou religieuses ». Les objectifs portent aussi sur la garantie d’une véritable liberté en tant que remède contre la pauvreté, la réalisation de l’éducation populaire à l’entreprenariat pour conjurer la culture de l’État providence, l’amélioration juridique et administrative de l’environnement des affaires pour inciter à l’investissement local et étranger.

LIDER promet également de mettre fin à la situation de monopole de certaines entreprises, d’élever les citoyens aux conditions d’un développement endogène pour sortir de « l’aide publique extérieure aliénatrice qui entrave plutôt l’avenir des peuples ». Enfin, le parti de Koulibaly veut œuvrer au réarmement psychologique par appel à l’affranchissement du complexe d’infériorité et pour la conscience des aptitudes et capacités de chacun :

Cessons de croire que nous sommes damnés ! Libérons-nous ! Soyons les acteurs de notre propre développement, de notre propre réussite, de notre propre vie. La principale mission de LIDER sera de promouvoir ces idées et de développer des initiatives réalistes et novatrices pour redonner aux Ivoiriens, aux Africains, le goût du combat pour un avenir plus heureux et épanoui.

On le voit, les manifestations linguistiques de l’inscription discursive de l’auditoire comme co-acteur uni à l’orateur dans une communauté de destin dominent littéralement la "chute" de l’adresse. Il s’agit notamment de la deuxième personne du pluriel de l’impératif (Cessons, libérons-nous et soyons) et les indices personnels de copropriété associés (notre développement, notre réussite, notre vie). Que faut-il retenir ?

L’approche interactionniste du langage établit celui-ci à la fois comme moyen et lieu de lutte sociale où la convention tacite de non agression mutuelle est souvent dans une situation d’équilibre précaire. Le champ politique où la « bonne parole » en adéquation avec les actes, est une des exigences de popularité et de triomphe sur les adversaires est, à ce titre, coutumier de l’assignation mutuelle des acteurs, avec l’opinion publique comme juge. Reproches, accusations, dénonciations et critique participent ainsi de cette assignation publique d’où l’amour de soi des acteurs ne sort presque jamais indemne ni sauf.

Le discours de démission de Mamadou Koulibaly du Front populaire ivoirien assortie de la création de sa propre formation politique en a ainsi administré la preuve. Inscrit volontiers dans l’argumentation par la cause dans un contexte devenu cadre d’opposition de systèmes de valeurs entre anciens camarades de parti, le mouvement de ce discours ne pouvait que charrier un ban d’accusations à l’encontre des cadres accusés de graves dérives idéologiques et de gouvernance.

À l’inverse, l’accusateur construisait de lui-même une image fort gratifiante. C’est que la formulation de griefs à l’encontre des choix d’un tiers assigné devant le tribunal de la raison, du bon sens et de la logique apparaît nécessairement avec quelques accents d’un hymne de vanité, une célébration de soi.

En effet, notre démarche argumentative était fondée sur l’idée que toute critique formulée à l’encontre d’autrui est toujours une postulation de l’existence d’une autre option, d’une meilleure option. Mieux, la critique est la présomption de l’application adéquate de cette option « idéale » par le sujet critiquant. En termes différents, cela signifie que quiconque adresse une critique à autrui laisse entendre que, placé dans les mêmes conditions de prise de décision ou d’action que celui qu’il critique, il aurait, lui, le critiquant, agi différemment et d’une façon plus appropriée.

La déclaration de Koulibaly, qui est une véritable diatribe, ne pouvait déroger ni aux présupposés discursifs ni aux implications sociales de sa propre nature. Koulibaly nous a ainsi donné l’occasion de décrire un aspect de la force du discours judiciaire à la fois comme modalité attentatoire à l’image d’autrui et auto projection du sujet parlant comme modèle démiurge.

À ce titre, la critique est à la fois un acte de discours et la prédication d’un acte. L’unité instantanée de la forme et du contenu au moment de l’énonciation, ou si l’on préfère, la coïncidence du dire et de l’agir confère en définitive à la critique quelque prétention performative.



Liste des références bibliographiques

AMOSSY, R. (2000) : L’argumentation dans le discours. Discours politique, littérature d’idées, fiction, Paris, Nathan/HER.

ANSCOMBRE, J.-C., DUCROT, O. (1988) : L’argumentation dans la langue, Liège, Mardaga.

BOHUI, D. H. (2004) : « Le brutalisme dans Allah n’est pas obligé », En-Quête n°12, Abidjan, Éditions Universitaires de Côte d’Ivoire.

BRETON, P. (1996) : L’argumentation dans la communication, Paris, La Découverte.

BUTLER, J. (2004) : Le pouvoir des mots. Politique du performatif, Paris, Éditions Amsterdam.

KERBRAT-ORECCHIONI, C. (1996) : La Conversation, Paris, Éditions du Seuil.

MERLE, P. (1993) : Le lexique du français tabou, Paris, Éditions du Seuil.

PLANTIN, C. (1996) : L’argumentation, Paris, Éditions du Seuil.

SARFATI, G.-E. (2002) : Précis de pragmatique, Paris, Nathan.

Notes de bas de page


1 Le Front populaire ivoirien est un parti de gauche créé par Laurent Gbagbo. Jusqu’à sa déclaration de démission de ce parti, Mamadou Koulibaly en était le 3ème Vice-président et président par intérim, le titulaire du poste étant en détention carcérale. Par ailleurs, il était également président de l’Assemblée nationale sous Laurent Gbagbo après été ministre de l’Économie et des Finances. La déclaration officielle de démission eut lieu le 11 juillet 2011 et fut reproduite in extenso par certains organes de presse écrite dont Notre Voie en sa parution n°3885 du mardi 12 juillet 2011, 2-3.
2 Le discours judiciaire fait partie des trois genres de discours que l’on distingue traditionnellement (les deux autres étant le discours délibératif et le discours épidictique). Jean-Jacques Robrieux (2000 : 229) donne un exemple de discours judiciaire avec une plaidoirie de Voltaire.



Pour citer cet article


Bohui Hilaire Djédjé. La force du judiciaire ou quand critiquer c’est attenter à l’image d’autrui et se poser en modèle. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 9. La force des mots : les mécanismes sémantiques de production et l’interprétation des actes de parole "menaçants", 30 juillet 2012. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=2828. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378