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9. La force des mots : les mécanismes sémantiques de production et l’interprétation des actes de parole "menaçants"

Article
Publié : 30 juillet 2012

La force axiologico-affective d’une menace au Président de la République


Maria Immacolata Spagna, Chercheuse en Langue et Traduction françaises, Université du Salento (Italie), mariaimmacolata.spagna@unisalento.it

Résumé

Cette contribution se propose de donner une interprétation axiologico-affective de l’incipit menaçant du J’Accuse de Zola.

Par l’appui des fondements de la rhétorique classique, de la théorie de l’argumentation renouvelée par Perelman et, notamment, de la théorie de l’argumentation des émotions, cet article vise à souligner la fonction et l’efficacité de la charge affective de la menace dont Zola prévient le Président Félix Faure.

Notre objectif est de démontrer que la menace, dans le but de poser les bases d’une révolte morale, sert à orienter émotionnellement le lecteur en suscitant des sentiments tels que la peur ou l’angoisse dont l’argumentation se fonde surtout sur la valeur de justice. Sous la forme d’un avertissement, Zola dit implicitement au premier citoyen de la France que son attitude par rapport à l’affaire Dreyfus est inappropriée et qu’elle pourrait nuire à son « nom » et à son « règne ».

La menace devient, ainsi, une demande implicite d’engagement, un appel à agir contre les responsables de l’affaire et au secours de Dreyfus et de toutes les victimes. C’est là l’acte illocutoire de l’auteur apte à produire un effet perlocutoire sur le Président en particulier, et sur le grand public en général.

Abstract

The aim of this study is to furnish an axiological-emotional interpretation of the menacing incipit of Zola’s J’Accuse.

Starting from the traditional rhetoric bases, the argumentation theory renewed by Perelman and, in particular, the argumentation theory of emotions, our purpose is to underline the function and the effectiveness of the emotional content of the threat with which Zola warns President Félix Faure.

We will show that the threat, whose aim is to lay the foundations of a moral revolt, is used to emotionally guide the reader by causing fear or anguish whose argumentation is based especially on the value of justice. In the form of a warning, Zola implicitly says to the first French citizen that his attitude towards the Dreyfus affair is inappropriate and that it could damage his "name" and his "reign".

The threat becomes, thus, an implicit request for engagement, a call to action against the people in charge of the affair and in supporting Dreyfus and the other victims. This constitutes the illocutive act on the part of the author which is able to produce a perlocutive effect on the President in particular, and the wider public in general.


Table des matières

Texte intégral

L’affaire Dreyfus a pour origine une erreur judiciaire sur fond d’espionnage et d’antisémitisme, dont la victime est le capitaine Alfred Dreyfus (1859-1935), un juif et, qui plus est, un français d’origine alsacienne : un bouc émissaire parfait.

À la fin de l’année 1894, le capitaine de l’armée française, accusé d’avoir livré aux Allemands des documents secrets, est condamné au bagne à perpétuité pour trahison et déporté sur l’île du Diable. La famille de Dreyfus essaie de prouver son innocence ; parallèlement, le colonel Georges Picquart, chef du contre-espionnage, constate que le vrai traître avait été le commandant Esterhazy. Mais, malgré l’évidence des preuves irrécusables en faveur du condamné, l’État-Major refuse de revenir sur son jugement ; Esterhazy est acquitté, sous les acclamations des conservateurs et des nationalistes.

Trois jours après le résultat de ce procès, Zola, convaincu de l’innocence de Dreyfus, s’engage officiellement ; il donne une nouvelle dimension à l’affaire, qui devient l’Affaire. Scandalisé par l’acquittement d’Esterhazy, Zola décide de frapper un grand coup, un coup décisif1 :

Monsieur le Président,

Me permettez-vous, dans ma gratitude pour le bienveillant accueil que vous m’avez fait un jour, d’avoir le souci de votre juste gloire et de vous dire que votre étoile, si heureuse jusqu’ici, est menacée de la plus honteuse, de la plus ineffaçable des taches ?

Vous êtes sorti sain et sauf des basses calomnies, vous avez conquis les cœurs. Vous apparaissez rayonnant dans l’apothéose de cette fête patriotique que l’alliance russe a été pour la France, et vous vous préparez à présider au solennel triomphe de notre Exposition Universelle, qui couronnera notre grand siècle de travail, de vérité et de liberté. Mais quelle tache de boue sur votre nom – j’allais dire sur votre règne – que cette abominable affaire Dreyfus ! Un conseil de guerre vient, par ordre, d’oser acquitter un Esterhazy, soufflet suprême à toute vérité, à toute justice. Et c’est fini, la France a sur la joue cette souillure, l’histoire écrira que c’est sous votre présidence qu’un tel crime social a pu être commis.

Puisqu’ils ont osé, j’oserai aussi, moi. La vérité, je la dirai, car j’ai promis de la dire, si la justice, régulièrement saisie, ne la faisait pas, pleine et entière. Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice. Mes nuits seraient hantées par le spectre de l’innocent qui expie là-bas, dans la plus affreuse des tortures, un crime qu’il n’a pas commis.

Et c’est à vous, monsieur le Président, que je la crierai, cette vérité, de toute la force de ma révolte d’honnête homme. Pour votre honneur, je suis convaincu que vous l’ignorez. Et à qui donc dénoncerai-je la tourbe malfaisante des vrais coupables, si ce n’est à vous, le premier magistrat du pays ? […]. (Zola 1898)

Voilà l’incipit de la lettre par laquelle Zola crie son J’Accuse au monde entier. Il s’agit du début bouleversant du fameux article publié à la une de L’Aurore le 13 janvier 1898, sous forme de lettre ouverte au Président de la République, un document qui est une attaque directe, explicite et nominale contre tous ceux qui ont comploté contre Dreyfus, et qui représente un acte politique sans égal qui a changé l’histoire.

De nombreux spécialistes se sont intéressés à l’affaire Dreyfus, aux éléments liés au procès et aux événements autour du cas, en appréciant dans le discours de Zola la vision d’ensemble et la reconstruction qu’il a su en donner.

Mais au-delà des faits racontés, par son discours politique Zola s’adresse à l’auditoire pour agir sur lui, pour le pousser à penser, à croire et à réagir. Quels sont les moyens linguistiques dont Zola se sert pour argumenter ses convictions et surtout, quelle est la stratégie argumentative utilisée pour persuader son auditoire de la véridicité de ces convictions ?

À partir du titre J’Accuse… !, le lecteur comprend immédiatement que, contrairement à la constante de la communication politique par laquelle les locuteurs-orateurs cherchent à gagner le public-auditeur à leur cause, en tenant des propos dans lesquels ils ne s’y engagent pas véritablement, Zola s’engage personnellement.

Mais après le titre, le lecteur est immédiatement frappé par le danger d’une menace. De quoi s’agit-il ?

Nous nous proposons ici d’offrir une réponse, du point de vue linguistique, qui mette en évidence le rôle pragmatique de cette menace sur le lecteur. En particulier, notre contribution tentera de donner une interprétation axiologico-affective de l’incipit menaçant du J’Accuse de Zola.

Comme le démontre Kerbrat-Orecchioni, pour parvenir à ses fins persuasives un locuteur peut exploiter, dans son discours politique, une série de « stratégies ou stratagèmes qui frisent la mauvaise foi » (Kerbrat-Orecchioni 1984 : 213). Chaque discours peut se fondre sur des éléments rationnels, mais aussi sur des mots qui évoquent des émotions, des principes éthiques ou des valeurs dans le but d’atteindre l’adhésion de l’auditoire auquel il s’adresse.

Dans le cadre des stratégies argumentatives, cet article vise à souligner la fonction et l’efficacité de la charge affective de la menace dont Zola prévient le Président Félix Faure ; notre objectif est précisément de démontrer que le choix lexical et sémantique de la menace, dans le but de poser les bases d’une révolte morale, sert à orienter émotionnellement le lecteur en suscitant des sentiments dont l’argumentation se fonde surtout sur la valeur de justice. On verra que la charge axiologico-affective de la menace se traduit dans une force, une puissance sur l’auditoire sous forme d’une demande implicite d’engagement, un appel à agir contre les responsables de l’affaire et au secours de Dreyfus et de toutes les victimes.

Une argumentation est utilisée quand on ne peut pas avoir recours à une démonstration mais on désire néanmoins exercer une influence sur un auditoire, « provoquer ou […] accroître l’adhésion des esprits aux thèses qu’on présente à leur assentiment » (Perelman et Olbrechts-Tyteca 1970 : 5). Cela signifie que le but de l’argumentation n’est pas de se rapprocher d’une vérité absolue : elle essaie plutôt de persuader un auditoire, instance centrale dans la pensée de Perelman et seul juge du bien fondé de l’argumentation. La néorhétorique de Perelman, se ressourçant à la rhétorique antique, insiste sur le pouvoir du verbe envisagé dans sa dimension d’échange social. Après Austin, la conception du langage comme acte doté d’une force et tourné vers l’allocutaire a reproposé l’importance de la rhétorique comme théorie de l’argumentation.

Dans cette perspective, le locuteur, notamment dans un discours politique, organise le contenu sémantique et pragmatique de son discours en fonction des buts qu’il se propose d’atteindre.

Le discours politique est – comme le définit R. Ghiglione – un « discours d’influence », dont « le but est d’agir sur l’autre pour le faire agir, le faire penser, le faire croire, etc. » (Ghiglione, cité in Trognon et Larrue 1994 : 15). Vu que l’argumentation est désormais envisagée en termes d’échange communicatif entre un locuteur qui veut influencer un auditoire-allocutaire, cette dernière entité, récupérée par Perelman, assume une importance capitale même lorsqu’elle n’intervient pas activement. En effet, les théories polyphoniques issues de M. Bakhtine montrent que tout discours est dialogique, puisqu’il est produit pour être adressé à l’autre, sans être obligatoirement dialogal.

Pour agir par son discours, l’orateur doit donc s’adapter à ceux auxquels il s’adresse. Afin d’amener l’auditoire à adhérer à une thèse, il faut s’appuyer sur des « objets d’accord » (Perelman et Olbrechts-Tyteca 1970) qui permettent d’établir une communion d’esprit. Les objets d’accord constituent le fondement de la force persuasive de l’argumentation : en particulier, l’accord sur des valeurs rend possible une action et un « sentir » communs.

L’analyse de l’argumentation dans le discours, par l’appui des fondements de la rhétorique classique et de la théorie de l’argumentation renouvelée par Perelman, se propose de décrire et d’expliquer les modalités selon lesquelles le discours tente d’agir sur un public, en étudiant la force de la parole dans la situation de communication concrète où elle s’exerce.

L’analyse argumentative la plus récente, que R. Amossy décrit dans son ouvrage intitulé L’argumentation dans le discours (Amossy 2000), a intégré, dans le cadre de l’analyse du discours, les éléments qui composent le cadre argumentatif, tels que l’ethos, le pathos, le logos, l’auditoire, etc. car c’est effectivement dans le discours que les instances argumentatives, liées aux situations d’énonciation et à leurs contextes, interviennent et agissent. Dans les études contemporaines, chaque élément qui concourt à la formation d’un discours argumentatif est envisagé dans sa dimension énonciative, chaque instance est influencée aussi bien par son contexte de production que par les rapports qu’elle instaure avec les autres instances et avec les moyens linguistiques, plus ou moins explicites, exploités pour son expression.

À côté du logos, on doit accorder leur juste place à l’ethos et au pathos, parce qu’il est essentiel de toucher ainsi que de convaincre si l’on veut emporter l’adhésion et modeler les comportements de la part de l’auditoire. L’élément rationnel concourt avec les éléments affectifs à rendre l’argumentation plus efficace, à influencer, donc, l’opinion du public selon le but argumentatif du locuteur. Il faut mettre l’auditoire dans la juste disposition pour réaliser un objectif de persuasion.

Dans son ouvrage The Place of Emotion in Argument, D. Walton souligne que « les appels à l’émotion ont une place légitime, voire importante dans le dialogue persuasif » (Walton 1992 : 1). Sous l’impulsion des développements récents des sciences du langage, la conviction d’une relation étroite entre l’émotion et la rationalité, de même que la mise en évidence de la place des émotions dans l’argumentation, se poursuivent aujourd’hui dans les travaux de C. Plantin, de P. Charaudeau et d’autres analystes du discours.

En particulier, Charaudeau soutient que les émotions sont étroitement liées à ce qu’il appelle un savoir de croyance, « savoir polarisé autour de valeurs socialement constituées » (Charaudeau 2000 : 131), correspondant en fait à la doxa de la rhétorique, qui déclenche un certain type de réaction face à une représentation socialement et moralement prégnante. En d’autres termes, les émotions sont inséparables d’une interprétation s’appuyant sur des valeurs, ou plus précisément d’un jugement d’ordre moral. Comme ils ont trait aux valeurs morales qui entrent en jeu lors d’un raisonnement, les sentiments sont inséparables de la rationnalité de l’homme. Ainsi, l’analyse argumentative contemporaine tend-elle à les réhabiliter afin d’examiner comment ils interviennent pour engager un public à adhérer à une thèse ; elle s’attache également à étudier la verbalisation linguistique et stylistique de l’affectivité et des passions à l’intérieur d’un certain cadre discursif et d’un certain système de croyances.

Grâce aux récentes études, on a compris que les références au domaine émotionnel peuvent jouer un rôle essentiel dans la mise au point d’une ligne argumentative. L’ensemble de contributions présentées dans la publication Les émotions dans les interactions a mis en évidence l’état de la recherche sur les marques linguistiques de l’émotion, les manifestations et le rôle des sentiments dans le discours, les éléments du contexte ou du texte fonctionnant comme des inducteurs d’émotion chez le lecteur/interlocuteur, etc. (cf. Plantin et al. 2000). On a souligné qu’une argumentation peut, sans exprimer explicitement une émotion, la susciter et la construire discursivement.

Plantin a proposé de dégager l’effet pathémique visé à partir d’une topique qui permet de voir les raisons provoquant un certain type de réaction affective dans une culture donnée, à l’intérieur d’un cadre discursif donné. L’analyse du discours qui construit l’émotion est abordée dans la perspective d’une théorie de l’argumentation des émotions. Le linguiste montre que tout comme le discours argumentatif fonde un « devoir croire », un « devoir faire », il peut aussi fonder un « devoir éprouver » (Plantin 1998 : 3). Du point de vue linguistique, pour étudier l’argumentation de l’émotion, il faut partir de l’orientation d’un discours vers l’expression d’un sentiment, c’est-à-dire identifier avant tout l’émotion que le locuteur veut construire argumentativement par l’intermédiaire du langage. L’intention du discours, autrement dit la conclusion visée par le discours émotionnellement orienté, est formalisée comme énoncé d’émotion, liant un terme d’émotion à un lieu psychologique. La conclusion émotionnelle établie, il s’agit de dégager les principes argumentatifs qui la soutiennent.

Dans le cadre de l’analyse argumentative qui étudie la façon dont le choix des termes oriente et modèle l’argumentation, notre attention portera sur la fonction de la menace au Président de la République dont nous donnerons notre interprétation. En suivant la méthodologie proposée par Plantin, nous voulons mettre en évidence la force affective d’abord, et axiologique ensuite, de l’incipit menaçant du J’Accuse.

Zola n’a pas seulement voulu informer sur les résultats du procès mais il a voulu surtout faire vibrer les cordes sensibles du premier citoyen de la Nation, le Président de la République Félix Faure, susciter des émotions chez le lecteur du journal L’Aurore et le grand public : c’est là son intentionnalité pathémique.

Le titre « J’Accuse… ! » fournit immédiatement l’énoncé d’émotion, dans lequel se matérialise l’orientation émotionnelle majeure du texte : {je : /indignation/2}, représenté d’un côté par le lieu psychologique par excellence, le « je » de l’énonciateur Zola, le premier acteur présent jusqu’à la fin du texte, le locuteur qui, à travers le déictique personnel, prend à sa charge la responsabilité de ce qu’il dit, de ses accusations, et de l’autre par le terme d’émotion, l’« indignation », une émotion reconstruite, soit interprétée. Il s’agit d’une reconstruction sur la base d’indices linguistiques : le verbe performatif « accuser » sélectionne ce sentiment de l’indignation, « très contraint par le choix lexical du verbe » (Balibar-Mrabti 1995 : 94), qui doit être attribué au lieu psychologique qui l’éprouve.

En ce qui concerne les énoncés d’émotion de l’incipit, ce sont sans aucun doute les émotions reconstruites qui dominent comme dans tout le J’Accuse (voir Spagna 2009). Exception faite pour les émotions indirectes obtenues par les termes d’émotion « honteuse » et « affreuse », toutes les autres sont des émotions évoquées pour lesquelles il faut interpréter les termes qui permettent de les reconstruire. Nous avons reconstruit la /honte/, en particulier la honte du pouvoir à travers la métaphore de la tache, « la tache de boue » avec sa « souillure » ; le /dégoût/ à travers la trace pathémique représentée par l’adjectif axiologico-affectif « abominable ». Il y a les sentiments de l’/angoisse/ et de la /peur/, qui peuvent arriver jusqu’à la /terreur/, qu’on peut reconstruire et qui ont un rôle très important dans le sens d’une pathémisation. Les traits pathémiques sont : « hanté par le spectre » du condamné ; « la tourbe malfaisante » des coupables.

Au fond de ce contexte émotif, la première émotion forte que le lecteur rencontre dans sa lecture, la première de nature dysphorique, après l’euphorique « heureuse », est celle reconstruite par le terme « menacée ». C’est une menace pour le Président de la République et la /peur/, l’/angoisse/ ou même la /terreur/ sont inévitables : « votre étoile, si heureuse jusqu’ici, est menacée », où l’adverbe « jusqu’ici » marque la rupture avec un passé de succès. Le but est de tenir le lecteur dans un état de tension pour le motiver à trouver un remède, une résolution afin d’éviter que des faits pareils se reproduisent à nouveau.

Dans la situation de communication particulière où elle émerge, la menace s’attache à détecter un effet pathémique sur l’auditoire, d’où la formulation linguistique : {je : /angoisse/, /peur/, /terreur/}. Telle est la conclusion dominante que Zola poursuit dans son incipit orienté émotionnellement, mais surtout telles sont les émotions qu’il veut construire par son argumentation dans cet incipit, la peur, l’angoisse jusqu’à la terreur, des émotions qui visent à provoquer immédiatement une orientation dysphorique du lecteur par rapport à l’affaire Dreyfus en général.

Il s’agit maintenant de passer au repérage des opérations discursives qui construisent ces conclusions et, donc, de dégager les traits argumentatifs ou pathèmes donnant aux énoncés leurs orientations vers ces émotions pour préciser les raisons fournies par Zola en soutien de son intention. Selon la méthodologie de Plantin qui propose d’analyser cette construction linguistique de l’émotion à travers un questionnement topique, on doit se demander à propos de la menace : de quoi s’agit-il ? Qui sont les personnes affectées ? À quoi cela fait-il penser ? Avec quelle intensité ? Pourquoi ? Conséquences ? Conformité ou incompatibilité avec les normes et les valeurs du lieu psychologique ? Possibilité de contrôle de l’événement par le lieu psychologique ? Distance de l’événement au lieu psychologique ? Est-ce agréable ou désagréable pour le lieu psychologique ? etc. (cf. Plantin 1998 : 33-36).

C’est la métaphore de la tache « la plus honteuse, […] la plus ineffaçable des taches », soulignée et intensifiée par le couple de superlatifs relatifs avec les deux modificateurs négatifs, qui nous donne la réponse à la première question : le danger est représenté par la menace de la honte qui va tomber sur la présidence. Et encore, Zola tient à souligner qu’il s’agit d’une « tache de boue » où la boue accentue les connotations de la tache, et donc de la honte, qui peut se développer sur le « nom » et le « règne » du Président. Le risque est la dégénération d’un monarque qui résonne comme une sentence définitive : « Et c’est fini, la France a sur la joue cette souillure » et encore, dans un crescendo, « l’histoire écrira que c’est sous votre présidence qu’un tel crime social a pu être commis ». Les procès perdront de leur crédibilité : « Un conseil de guerre vient, par ordre, d’oser acquitter un Esterhazy, soufflet suprême à toute vérité, à toute justice ». C’est une menace à l’image publique du Président et, par conséquent, de la France et des Français.

Sur une base dysphorique, ce danger peut compromettre à jamais le futur du Président mais aussi de la France et des Français, avec de graves conséquences négatives, qui peuvent même se révéler ineffaçables. Mais on connaît les causes de tout cela, les raisons qui l’ont déterminé, on connaît les responsables, donc on peut et on doit faire quelque chose pour changer le cours des événements. Sous la forme d’un avertissement, Zola dit implicitement au premier citoyen de la France que son attitude par rapport à l’affaire Dreyfus est inappropriée (« Pour votre honneur, je suis convaincu que vous l’ignorez ») et qu’elle pourrait nuire à son « nom » et à son « règne ». Il y a la possibilité de contrôle : c’est pour cette raison que Zola s’adresse au « premier magistrat du pays » pour crier « cette vérité, de toute la force de [s]a révolte d’honnête homme ». Mais le topos principal sur lequel le locuteur fonde son argumentation est sans aucun doute celui lié aux valeurs. Tous les faits évoqués par la menace sont incompatibles avec les normes éthiques du lieu psychologique, parce qu’ils sont contre ses valeurs : une, en particulier, la valeur de justice, qui représente l’objet d’accord que Zola a établi avec son auditoire.

La menace sert, donc, à orienter émotionnellement le lecteur en suscitant des sentiments tels que la peur ou l’angoisse dont l’argumentation se fonde surtout sur la valeur universelle de justice – une justice que le locuteur veut « pleine et entière » – pour jeter les bases d’une révolte morale.

L’orientation émotionnelle du début du J’Accuse est donnée dans un registre descriptif de base dysphorique et les émotions de la peur, de la honte, provoquées surtout par la menace, constituent la toile de fond à l’évocation du malaise et de l’inquiétude. La charge affective de la menace sélectionne les menacés. Son argumentation, fondée sur la valeur de justice, exclut de son pouvoir dysphorique ceux qui respectent cette valeur.

Zola veut la révision du procès. Il se propose de rétablir la vérité sur l’affaire Dreyfus. Son « J’Accuse…! » est « un moyen révolutionnaire pour hâter l’explosion de la vérité et de la justice ». « La vérité, je la dirai, car j’ai promis de la dire, si la justice, régulièrement saisie, ne la faisait pas, pleine et entière » : voilà le pacte qu’il a établi avec son auditoire. Il veut dire la vérité, même la crier : « c’est à vous, monsieur le Président, que je la crierai cette vérité ». Se taire correspondrait à être complice des injustices commises, contribuant ainsi à la condamnation d’un innocent : « Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice » où le possessif révèle l’implication du lieu psychologique soulignant son engagement moral. Ne pas dire, ne pas agir, signifierait accepter la situation actuelle et donc approuver les injustices. C’est pour ceux qui ne font rien et qui restent passifs que la menace évoquée constitue un danger. Zola prévient le Président, et par lui son auditoire, que le danger de dégénération de son image publique est réel s’il ne fait rien pour changer la situation actuelle, s’il n’agit pas pour rétablir la vérité et faire respecter la justice. Voilà la charge menaçante de l’avertissement qui met le lecteur dans une condition de tension émotive dysphorique, en lui faisant apercevoir que son comportement peut déterminer des conséquences susceptibles d’avoir un impact négatif sur lui-même. Mais en même temps, il s’agit d’une menace et, en conséquence, d’une possibilité de danger, qu’on peut éviter – ce dont Zola est convaincu – si l’on assume une attitude respectueuse de la justice. La menace, avec sa potentialité axiologique, devient ainsi une demande de changement de comportement, un appel à agir dans le sens de la justice. Elle prend la forme d’une requête d’engagement moral pour changer le cours de l’histoire.

D’autre part, l’ensemble argumentatif qui constitue le parcours vers la conviction se fonde sur toute une série de valeurs niées : le mystère autour du procès, l’esprit superficiel avec lequel on avait conduit l’enquête, le néant de l’acte d’accusation, le procès irrégulier, la volonté de sauver les vrais coupables, la soumission aux supérieurs, etc. Dans cette perspective, la litote, dans toutes ses formes, est une stratégie de sens qui a le but de souligner la valeur niée, en particulier la valeur universelle de justice, l’« objet d’accord » par excellence que Zola pense partager avec ses lecteurs. La plus emblématique que nous trouvons dans l’incipit est fournie par l’énoncé construit avec la négation et le terme positif : « si la justice […] ne la faisait [la vérité] pas, pleine et entière » ; il y a aussi « abominable » où le préfixe privatif agit dans la même perspective rhétorique de remarquer la valeur niée.

La riche présence d’adjectifs subjectifs dans cet incipit est une autre clé de lecture qui renforce notre interprétation : ce n’est pas un hasard que, parmi ces adjectifs, la plupart soient des adjectifs axiologiques : il y a « juste », « ineffaçable », « basses », « rayonnant », « suprême », « complice » et les adjectifs axiologico-affectifs « heureuse », « honteuse », « abominable », « affreuse », « honnête », « malfaisante », etc., à travers lesquels Zola exprime son point de vue sur la base des valeurs qu’il veut partager avec son auditoire. Ces adjectifs participent à l’activité évaluative déployée par l’auteur puisqu’ils indiquent, à propos des objets dénotés par les substantifs qu’ils déterminent, des jugements émotifs ou de valeurs positifs ou négatifs. Ils fonctionnent donc pragmatiquement, en reflétant une prise de position psychosociale en faveur ou à l’encontre de l’objet dénoté. Rendre publics ses jugements, ses émotions, ses croyances, implique d’agir. Zola dit et, par là, agit sur l’auditoire pour modifier son comportement, son opinion. L’emploi de l’adjectif axiologique joue un rôle considérable dans ce sens car il est susceptible d’avoir des retombées perlocutoires sur le comportement du récepteur (cf. Kerbrat-Orecchioni 1980 : 80).

Par son discours nettement axiologisé, Zola attaque ceux qui vont contre la justice ; il accuse et dénonce les « vrais coupables » ; il défend la catégorie morale des honnêtes gens. Zola raconte la douleur des victimes, en première instance de Dreyfus, un homme accusé pour un crime qu’il n’a pas commis, un « sale juif », une catégorie historiquement de persécutés et de refusés, qui devient un véritable bouc émissaire, une victime sacrificatoire.

Au début de ce discours, la menace, par sa force émotive et axiologique, prépare et justifie les bases de la révolte morale du lecteur. Sur ces bases, Zola a développé le schéma judiciaire de son art oratoire : sur l’indignation il a fondé l’art oratoire de son accusation ; sur la pitié et la compassion envers Dreyfus et tous ceux qui souffrent il a construit sa défense. C’est là la génialité de Zola qui a réussi à fondre dans son discours, à partir des émotions et de la valeur de la justice, l’accusation et la défense (voir Spagna 2009).

D’après les données relevées, nous pouvons affirmer que Zola, fondant son discours relatif à l’objet d’accord avec son auditoire sur la valeur de justice, a opéré des choix linguistiques à effet pathémique. Par ces choix, il a espéré provoquer l’identification de l’auditoire dans les émotions et les valeurs exprimées ou évoquées implicitement afin d’atteindre son but persuasif.

Dans J’accuse, les références au domaine des émotions et des valeurs ont contribué fortement à la mise en place de la démarche argumentative de Zola et de sa stratégie politique. L’analyse a montré que, dans son discours, l’auteur a utilisé et exploité tous les moyens linguistiques dans le but de toucher et d’orienter émotionnellement son lecteur de manière à déterminer son action, à le faire agir contre les responsables de l’affaire et au secours de Dreyfus ainsi que de toutes les victimes. Tel est l’acte illocutoire de l’auteur pour produire un effet perlocutoire sur son lecteur.

Dans cette perspective, on peut conclure que la menace fait partie intégrante de sa stratégie politique et représente un outil fondamental de son discours sur lequel il développera son précis schéma judiciaire.

L’« homme politique » a réussi à donner une force illocutoire à sa propre affectivité. Au-delà des filtres rationnels, la force axiologico-affective de la menace dont Zola prévient le Président de la République assure la combinaison de deux des éléments qui sont à la base d’une argumentation, les sentiments et les valeurs, contribuant ainsi à modifier l’attitude de l’auditoire et devenant un véritable moyen pragmatique, un acte politique d’une importance extraordinaire qui a sans doute représenté l’un des facteurs décisifs pour le changement de l’histoire de la France et de la conscience universelle.



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REINACH, J. (2006) : Histoire de l’Affaire Dreyfus, Paris, Robert Laffont.

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TROGNON, A., LARRUE, J. (1994) : Pragmatique du discours politique, Paris, Armand Colin.

ZOLA, É. (1938), J’Accuse… !, in http://www.cahiers-naturalistes.com

WALTON, D. (1992) : The Place of Emotion in Argument, Pennsylvania, The Pennsylvania State University Press.

Notes de bas de page


1 Sur l’histoire de l’affaire on peut consulter deux ouvrages récents : (Duclert 2006 ; Reinach 2006).
2 Par convention, les émotions reconstruites sont notées entre deux barres obliques.



Pour citer cet article


Spagna Maria Immacolata. La force axiologico-affective d’une menace au Président de la République. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 9. La force des mots : les mécanismes sémantiques de production et l’interprétation des actes de parole "menaçants", 30 juillet 2012. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=2836. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378