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9. La force des mots : les mécanismes sémantiques de production et l’interprétation des actes de parole "menaçants"

Article
Publié : 30 juillet 2012

De la production du FTA dans le français parlé du Cameroun : Étude des termes d’adresse


Mélanie Wami, Doctorante, Université de Yaoundé I, Élève-professeure, École Normale Supérieure de Yaoundé, Département des Lettres Modernes Françaises (LMF), Université de Yaoundé I (Cameroun), melaniewami@yahoo.fr

Résumé

Le présent article se focalise autour du FTA, ceci dans les termes d’adresse du français parlé au Cameroun. Le cas du Cameroun constitue un intéressant spécimen : le brassage linguistique entre langues locales et officielles s’est réalisé à la faveur de l’émergence d’une création néologique considérable. Nous avons analysé un corpus issu d’une enquête sociolinguistique dans la ville de Yaoundé ayant un panel représentatif de la population qui tient compte des clivages professionnels, générationnels, sociaux et même, du genre. Il a été proposé la description sémantique des procédés de création desdits FTAs, ensuite l’analyse pragmatique a révélé le fonctionnement de ces néologies en tant que vecteurs de violence, soutenue par les cadres théoriques de la politesse linguistique à l’instar de Brown et Levinson (1987), Goffman (1974) et Kerbrat-Orecchioni (1992). Les résultats rendent compte de l’indéniable appropriation linguistique et culturelle des stratégies de désignation des personnes par des locuteurs camerounais. L’expression violente des termes d’adresse est instable et peu utilisée de façon uniforme. En outre, fortement dépendants du contexte de production, ces appellatifs peuvent susciter des malentendus au sein de différentes cultures.

Abstract

This article is focused on the face-threatening act through address terms in the spoken French in Cameroon. The case of Cameroon constitutes an interesting specimen : the linguistic mixing among languages both local and official has been realized in favour of an emerging neological creation. We have analyzed a corpus obtained from a sociolinguistic survey in the Yaoundé city with a representative panel of the population taking into account professional, generational, social and gender variables. The semantic description of the FTA creation process was firstly proposed. Then, the pragmatic analysis has revealed the functioning of these neologies as violence vectors. This analysis is supported by the theoretical framework of linguistic politeness of Goffman (1974), Brown and Levinson (1987), and Kerbrat-Orecchioni (1992). The results show the Cameroonians French speakers’ linguistic and cultural appropriation of naming strategies. The violent expression of address terms is unstable and less used in a uniform way. Furthermore, address terms depend on the context of production, and could provoke a misunderstanding among different cultures.


Table des matières

Texte intégral

Le multiculturalisme au Cameroun est un facteur indéniable de la variation de la politesse linguistique en situation d’interaction. Selon l’axe horizontal, le Cameroun appartient aux sociétés à éthos de proximité, et selon l’axe vertical, il adhère aux types de sociétés où prédomine la hiérarchisation : ce sont les sociétés à éthos hiérarchiques. En revanche, le Cameroun hérite de la langue française une culture qui lui est diamétralement opposée puisqu’il ressort d’une société à éthos égalitaire, et une société à éthos de distance. Cette interférence culturelle a créée un besoin linguistique : celui posé par la stratégie de désignation des personnes. Les recherches récentes faites au Cameroun autour de la politesse linguistique se sont penchées sur le cas des termes d’adresses dans le français parlé au Cameroun (Mulo farenkia 2008). Notre objectif étant d’illustrer, à travers la désignation des personnes, l’expression de la violence et le croisement des langues et cultures. Ainsi, quels sont les mécanismes sémantiques que les locuteurs camerounais utilisent dans la création néologique ? Quel est le degré de dépendance du contexte pour l’interprétation des FTA (face treathening act) ? On cherchera à comprendre dans quelle mesure le contexte de production influence la manifestation de la violence et de la menace dans les interactions quotidiennes. Aussi, nous ouvrirons notre travail sur une exposition des contextes de production, puis une brève revue du FTA sera faite et enfin nous procéderons par présenter les mécanismes sémantiques de création des TA1 et enfin l’analyse pragmatique.

Au Cameroun, les activités de désignation des personnes peuvent être repérées au sein de quatre cadres majeurs : il s’agit du cadre familial, du cadre scolaire et du cadre professionnel et des autres cadres (populaires). Loin de nourrir la prétention de tous les décrire, nous en présenterons simplement l’importance dans l’interprétation d’un TA.

La famille est une notion sacrée en Afrique, elle peut s’étendre d’un village à un autre selon les pactes que les peuples se sont jurés de respecter. C’est ainsi qu’on peut dire que le cadre familial africain en général et camerounais en particulier est un cadre qui prend en compte les notions basiques de père-mère-enfant mais aussi de tous les liens généalogiques qui lient les individus intéressés. Il est important de dire ici que le cadre familial est le synonyme du cadre culturel, car la langue locale de prédilection qui s’y déploie aboutit à une initiation à la culture des jeunes membres. Nous regardons le monde à travers le prisme de la langue que nous parlons, porte sceau de l’héritage culturel, la langue se déploie dans les attitudes linguistiques des locuteurs multilingues. On peut aussi assimiler ce cadre au voisinage.

C’est le cadre le plus sollicité dans la production des TA à coloration violente. Il englobe tous les types d’établissements scolaires à savoir, les maternelles, les écoles primaires, les collèges, les lycées, les instituts et les universités. Notons aussi que le besoin de mouvance dans la jouvence influence considérablement la création néologique, ainsi que la violence remarquable qui existe au sein des groupes d’adolescents. On pourra donc découvrir une grande partie de ces TA qui révèle une amertume enfouie dans l’abime psychique de l’individu. La profusion des collèges et établissements d’enseignement supérieur est aussi un facteur indéniable de l’expression verbale violente. En effet, les simples couleurs de tenue scolaire des différents établissements suffisent à générer des TA : des jeunes garçons d’un collège de la place arborant une tenue de couleur verte, se sont vus attribuer le nom de mamba vert. La désignation des personnes devient donc une activité forgée par autrui, spontanément et portée par une volonté d’humiliation sous-jacente.

Il convient pour nous de spécifier les milieux concernés par les cadres professionnels. Il s’agit des institutions administratives, des lieux de commerce (marchés), des salons de coiffures, des stations services, des laverie-autos, des menuiseries, églises et autres lieux offrant des services publics. La création délibérée et spontanée de TA est sous-tendue par des facteurs d’une population hétéroclite constituée, comme le dit si bien le Professeur Echu (2008 : 50), d’un « soubassement complexe marqué notamment par un réseau d’interférence linguistique, d’emprunt lexical et d’alternance codique de tous ordres » et d’une nécessité culturelle de désignation de l’autre. Les cadres professionnels divers affûtent aux locuteurs camerounais l’esprit de production des TA, les conversations devant révéler la place méritée par chaque individu. On reconnaîtra donc la violence dans les agglomérations urbaines à travers l’énoncé fameux et connu de tous les camerounais : « tu sais à qui tu as affaire ? ». En effet, cet énoncé prouve en lui-même qu’on est dans une société où il faut louer la place, l’image, le territoire de celui qu’on désigne. Ceci exige donc une aptitude malicieuse du maniement des mots afin d’en créer un TA. Le brassage des populations francophones et anglophones à ce niveau prouve que le bilinguisme au Cameroun est effectif. Il est important de mentionner que le cadre administratif est moins réceptif, et donc accepte peu ces dérapages liés au libertinage de la production des appellatifs. En outre, c’est dans ces milieux que se réalisent les règles de politesse fondées sur le vouvoiement et le respect légendaire bourgeois du XIVe siècle français : « Son Excellence » ; « Monsieur » ; « Madame ».

Ce sont les cadres où la liberté s’est faite remplacée par un libertinage délibéré et exagéré (rues, salles de jeux, stades, lieux de fêtes, de réunions, fêtes traditionnelles, gares voyageurs, les boîtes de nuits, les tournedos (lieux de restauration)). C’est encore la place des kiosques où les titres plaqués sur les journaux attirent plus d’une paire d’yeux. Les lieux qui boostent par leur côté peu conventionnel le défoulement des jeunes. Les informations vraies comme fausses, circulent avec une telle majesté que même les détecteurs de mensonge n’y peuvent rien. Tout est dit de façon exagérée, avec des hyperboles consternantes. En général c’est le lieu de la création néologique spontanée mais en particulier c’est l’académie assermentée des appellatifs. En bref, les milieux populaires sont les lieux indiqués pour s’imprégner des faits divers, actualité politique nationale et internationale, les sports, la mode, les filles, la sorcellerie, l’argent, les sectes, les nouvelles formes d’arnaque.

En rappelant un temps soit peu les notions de bases de la politesse, nous observons les oppositions politesse positive/politesse négative ; face positive/face négative ; FTA/FFA ; politesse/impolitesse, non politesse (Charaudeau et al. 2002 : 441). Ces notions permettent une élucidation d’une facette du fonctionnement des conversations dans les différentes cultures. C’est dans la même optique que nous proposons dans cette étude la notion de TA FTA en tant qu’une notion qui traite le terme d’adresse comme acte menaçant constant. Voici donc présentés quelques cas de TA FTA pour les faces des interactants, et pour les faces d’un tiers passif à l’échange.

Considéré comme un acte de désignation, « on entend par termes d’adresse l’ensemble des expressions dont dispose le locuteur pour désigner son (ou ses) allocutaires » (Kerbrat-Orecchioni 1992 : 15). Aussi, les TA considérés comme des actes menaçants, assument les rôles de FTA à savoir : le FTA pour les faces du locuteur et le FTA pour les faces du récepteur ou allocutaire. S’agissant des TA menaçants pour la face négative du locuteur on peut avoir l’éloge avec les termes tels que : grand boss, dollardaire (qui possède les Dollar), et ceux menaçants pour la face positive du locuteur sont les TA exprimant le style autodégradant qui obligent l’émetteur à se rabaisser : petit, mougou (lâche). Les FTAs pour la face positive du récepteur sont dans les critiques, moqueries, reproches. Les menaces contenues dans les actes discursifs (procédés destructeurs, injures, mépris) sont palpables à travers les TA tels que mabongo (pieds malformés), fil de fer (individu squelettique), rat (évoque le comportement sale), galéreur (pauvre, miséreux), Fanta-Coca (individu de race noire qui se décape la peau, et dont les couleurs brun foncé « Coca » et brun clair « Fanta » restent visibles), qui menacent la face positive du récepteur tandis que les FTAs pour la face négative du récepteur sont quasi inexistants pour ce qui concerne le TA FTA.

La capacité qu’a la manifestation verbale de la violence à se répercuter dans le cerveau de celui qui la subit est d’un spectacle étonnant. Un seul son émis, et le psychique de l’individu est atteint. La violence aboutie très souvent à une agression psychique ou morale créant au sein de l’être des comportements brusques et non contrôlés. La violence est « un pouvoir qui agit sur le physique et la conscience du dominé comme un moyen de transfert de vue et de comportement/conduite de la part du sujet hégémonique » (Owono Zambo 2012) on voit donc que ce que la violence suscite est toujours d’ordre négatif. Lorsque nous traitons le TA comme un FTA pour la face d’une tierce personne c’est en rapport étroit avec la caractéristique de proximité des sociétés Camerounaises (Mulo Farenkia 2008). La proxémique, reconnue dans les conversations, laisse aussi le moyen aux tierces personnes hors de la communication (passants/observateurs) de s’y impliquer, car les TA à connotation ethnique peuvent être interprétés comme violents. Pendant, ou après un échange violent, des passants, observateurs peuvent se sentir indignés par l’utilisation d’un TA surtout lorsqu’il entraine la perte de la face d’une tribu entière. C’est le cas des énoncés : les bassa/les sawa/les bam’s sont comme ça ; c’est un anglofou ou c’est un francofou. Ces TA indexent très souvent tout un groupe et font plus de mal à plus d’une personne. La violence dans ces mots prend donc avec le temps une tournure symbolique, car se figeant dans le psychique des locuteurs à l’aide des images dévalorisantes et dégradantes d’une ethnie entière.

Nous avons un éventail assez large des termes d’adresse, ils sont issus de toutes sortes de procédés lexicaux. Si on se rappelle de la méga-diversité linguistique camerounaise, on prendra en compte l’importance des formes de désignations des personnes des 248 langues qui s’y meuvent. En effet, chacune des ces langues connait plusieurs stratégies de désignation (titres honorifiques, termes d’adresse liés aux esclaves du chef, titres des notables, titres des femmes-reines-princesses, voyantes, titres des conteurs, musiciens, marabouts, guides de forêt, étranger, etc.) qui offrent aux locuteurs une âme affutée pour la création de néologismes. Notons que « chaque langue et par conséquent chaque système linguistique est articulé de manière à permettre la créativité lexicale, avec un arsenal diversifié de procédés morphologiques et sémantiques. » (Pruvost et Sablayrolles 2003 : 11). C’est grâce justement à cette possibilité créatrice lexicale que les besoins langagiers ont été compensés. Il existe plusieurs procédés justifiant l’existence des termes d’adresse, nous les retrouvons dans les phénomènes de zoomorphisation, réification, siglaison, verlan, qui sont des procédés lexicaux servant de palliatifs à cette carence sociolinguistique. Observons donc les procédés de production de ces néologismes :

C’est le procédé contraire à la figure rhétorique de la personnification. La zoomorphisation est une technique qui donne à une personne et même à un objet des sèmes relatifs aux animaux (Fame Ndongo 1999). Dans notre corpus il existe des cas de zoomorphisation : avorton de mouche, cafard, chien méchant, cochon, cochon gratté, coyote, drosophile, tigresse, rat. Comme exemples de zoomorphisations assez riches : Chèvre : sens 1= détenu surveillé par un gardien de prison, ressort l’allégorie du berger : le gardien et son mouton (troupeau) : la chèvre. Sens 2= la chèvre par référence à son mode d’alimentation : « broute », a connu un exploit au Cameroun, la chèvre ou le brouteur, est tout individu aimant pratiquer des caresses buccales de l'organe sexuel de sa partenaire ; Gorille : individu très velu, à la pilosité abondante rappelant la fourrure du gorille. Girafe : individu de très grande taille. Tortue : individu trapu, ou commerçant/agent de l’État qui sert lentement les clients, usagers. L’accent est donc porté sur la lenteur extrême de la tortue. Panthère : individu caractérisé par sa méchanceté gratuite perceptible dans les contes africains.

Ce procédé permet de donner naissance à un sigle qui renvoie désormais à une réalité figée, tel un signe saussurien, ce sigle fonctionne, et représente une image acoustique et une représentation psychique équivalente à une phrase toute entière. Le sigle très souvent renvoie, après définition, à une phrase ou à des mots détachés. Nous avons quelques rares cas de siglaison dans notre corpus. Il faut dire que la siglaison est un mécanisme voisin à l’abréviation. Nous avons donc : D.V.D.= dos et ventre dehors ; toute jeune fille dévergondée ; C.C.C. = chic-chèque-choc, jeune fille frivole ou garçon volage ayant trois partenaires au minimum dont l’importance de chacun est relative au : chic (beauté physique), chèque (argent), choc (performance sexuelle). On code plus ces désignations, créées pour interpeller une catégorie de fille pas trop enviée par la grande partie de la société, des filles dévergondées. Le cas de D.V.D apparait au Cameroun bien avant l’arrivée de la technologie qui porte le nom de DVD. En effet, les filles ainsi nommées sont évaluées au même piédestal que les prostituées qui peuplent les ruelles des villes au crépuscule. De toute évidence, il ressort que toutes filles désignées D.V.D. portent sur elles bien moins de tissu qu’il en faut pour vêtir un nouveau-né. Les parties dites intimes sont exposées et attirent plus d’une paire d’yeux masculine. Il reste que les D.V.D. sont autant appréciées que dédaignés en fonction des individus. Pour le cas précis de C.C.C., il est très souvent utilisé dans les campagnes de sensibilisation faites autour des maladies sexuellement transmissibles à l’instar du fameux Sida, ceci dans l’optique de proscrire ce mode de vie sexuel désordonné. Les coordonnateurs et responsables de ces campagnes tiennent des discours truffés de ces termes d’adresse en vue d’inculquer à la jeunesse qui s’égare des comportements sains.

Il s’agit là d’un procédé bien semblable à celui de la zoomorphisation à la seule exception qu’au niveau de l’attribution de traits lexicaux animaux, on a une attribution toute autre. Nous nous accordons avec la logique selon laquelle « dans son parler, le Camerounais prend souvent des humains et des animaux pour des choses » (Fame Ndongo 1999 : 206). Ainsi on peut avoir les termes suivants et qui entrent dans les appellatifs de notre corpus : Ampoule grillée (individu désespéré, qui n’a plus peur de rien), armoire (homme baraqué, à l’allure d’un robot), beurre (fille charmante qui fait « fondre » ses courtisans), calculatrice (fille matérialiste à l’extrême), cercueil (fille dangereuse), cirage (individu de teint brun très foncé), dictionnaire (individu pédant et volubile), disque dur (jeune fille très jolie), dossier (jeune fille qu’on courtise), entonnoir (buveur de vin invétéré), fil de fer (individu filiforme, squelettique), lampadaire (prostituée réputée), pare-choc (fille ayant des fesses rebondies et grosses), patate (fille assez laide), petite Guinness (très jolie fille de petite taille), pétrolier (homme riche), poubelle (fille facile), produit (fille qu’on courtise), taxi (fille de teint brun très clair virant au blanc). Ces termes peuvent être interprétés selon les principes de la restriction et de l’extension de sens. En bref, ce penchant pour les choses permet de décrire les figures que certains individus se représentent des autres. Ainsi, une fille pare-choc est une fille qui a un postérieur redoutable, pendant qu’une ampoule grillée est une personne qui n’a peur de rien (ayant été auparavant victime de toutes situations déshonorantes), aussi, la cafetière, fille très légère, le cercueil toute fille désireuse de mener son amant à la mort avec pour quête son héritage suffisamment considérable.

S’il est vrai que « le verlan est une simple permutation par inversion des syllabes » (Fosso 1999 : 184), pour nous, le verlan vérifie la règle mathématique selon laquelle le signe change quand on change de côté faisant référence au signe de l’égalité : 4x+2=0 4x=-2. Ainsi le changement de signe rime avec le changement de l’accentuation, mère devient rémé et père, frère font de même. Le cas de sœur est bien similaire à la démonstration précédente même si ce mot n’a graphiquement en lui aucun accent, il est accentué dans le verlan. Les jeunes font de plus en plus recours à cette technique tentant généralement d’embrouiller une oreille non-initiée ou simplement d’occulter leur langage à une tierce personne. Nous avons eu quelques substantifs verlanisés en majeure partie de la jeune population enquêtée. Observons ces exemples d’inversions de syllabes dans le tableau ci-dessous.

Terme

Découpe de syllabes pour l’inversion

Termes issus du verlan

Black

Bla=k (que)

k-bla

Blanc

Blan+k (que)

k-blan

Noir

Noi+re

Renoi

Frère

Frè+re (ré)

Réfré

Mère

Mè+re (ré)

Rémé

Père

Pè+re (ré)

Répé

Tableau : Construction des appellatifs par le procédé du verlan.

Il faut noter que les termes réfré, rémé, répé, réssé et qui sont « bisyllabiques d’origine française reçoivent l’accent primaire sur les deux syllabes » (Biloa 2008 : 66). Les jeunes ont rapproché deux termes d’adresse bien distincts l’un de l’autre : blanc et noir. L’un décrit un être de race noire K-bla tandis que l’autre, un être de race blanche K-blan. Le terme K-bla vient de l’anglais black et dénote la fierté de la négritude. Á K-bla vient s’agripper K-blan différent de son paronyme par la consonne finale « n » et par son origine linguistique : du français blanc. On peut affirmer qu’au-delà d’une envie juvénile de renverser les syllabes, repose une envie de banalisation du racisme par le rapprochement phonologique de ces deux appellatifs, et mieux encore de dissoudre le creux historique menaçant la face du Noir face à celle du Blanc. La formulation de cette paire d’appellatifs vise plus le rapprochement des modes de vie et l’égalité des deux races très souvent entrechoquées.

Nous utilisons la pragmatique pour interpréter quelques situations contextuelles. Les cas de mépris, d’humiliation, de flagorneries, voire de manœuvres fourbes dans la recherche d’un éventuel profit seront présentés comme actes menaçants. Dans les collèges et lycées, les établissements d’enseignement secondaire et les établissements privés, quelques pratiques se démarquent du quotidien, c’est la raillerie et l’humiliation. De telles confrontations mènent à la dérive des comportements liés à la protection des faces en présence. En effet, les stratégies qui traduisent le mépris, la crainte, l’humiliation et la flagornerie passent par l’usage d’un certain nombre d’appellatifs consacrés pour la préséance.

Le métier exercé par des jeunes filles, femmes « paresseuses » et instantanément rémunéré, qui est la prostitution, connait un vocabulaire assez évocateur. Les locuteurs camerounais ont eu le génie de différencier au sémème près, les personnes exerçant cette profession, à telle enseigne qu’on peut ressortir le caractère d’ancienneté et celui de débutante, voici classés par ordre croissant les TA synonymes de prostituée : boguèss, lampadaire, coron-coron, wolowoss, maboya, mbok, waka. Le degré social de ces termes est propice à l’ancienneté dans l’activité de prostitution. Nous avons sélectionné l’échange suivant pour ressortir le trait distinctif de quelques uns de ces synonymes : deux filles se disputant dans une ruelle :

L1 Tu es une vieille coron-coron.

L2 J’accepte, si je suis coron-coron c’est que toi tu es maboya.

D’après cet échange bruyant et riche en violation des faces du récepteur, nous pouvons dire que la proxémique de la société camerounaise participe pour beaucoup dans la tenue de cette dispute. Comme FTA en usage pour la face positive de l’interlocuteur, on a la critique, les injures, et pour la face positive du locuteur : le manque de contrôle sur ses émotions. Une manifestation physique est possible comme riposte aux FTAs venant du L2 « maboya ». Ces deux termes renvoient à la même réalité qui est la prostitution, c’est dire qu’ils sont synonymes ; néanmoins il en demeure que l’intensité de l’un est bien plus grande que celle de l’autre. Ainsi « coron-coron » dresse le portrait de la véritable prostituée des rues tandis que « maboya » décrit l’ancienneté dans le métier, et sous-entend la fanaison de la fille. Il s’agit donc de faire rivaliser son terme d’adresse menaçant au terme de l’autre.

La raillerie est une stratégie ancrée dans le psychique des élèves, étudiants qui évoluent dans un contexte où les riches sont dévorés du regard par les pauvres, et les beaux appréciés au détriment des laids. Dans la cour de récréation d’un lycée où nous venions à peine de terminer quelques enregistrements, on garda cette scène hors du commun.

L1 (une élève branchée tresses et colliers) Oooh, miss mollets

(Rire de ses camarades)

L2 (l’élève interpellée) Oui + + fil de fer, comment tu vas ?

L1 Qui est fil de fer ?... Avec tes mollets comme les bouteilles de gaz.

(Rires des autres camarades + youyou)

L2 la bouteille de gaz a du t’émouvoir quand tu arrivas en ville, villaconcon2.

L’échange que nous proposons ici est bien plus long, mais dans les délais qui nous sont impartis, il devient opportun de n’en tirer que l’essentiel. Ainsi, dans l’altercation opposant une élève branchée de Terminale (L1) et une nouvelle élève de seconde (L2), on découvre le besoin, pour chaque participante, de sauver ses faces. L’humiliation que cherche à faire subir L1 à L2 est assez grotesque. Interpeller la « face » de l’autre par un diminutif, un FTA pesant de tout son poids et touchant à point nommé le territoire de la possession et l’enveloppe dont Goffman fait allusion. Il est donc clair que L1 cherche d’office une confrontation d’avec son sujet présélectionné par les mollets d’où « miss mollets » sans pour autant se soucier de sa réaction. Il s’agit bien de la stratégie directe, dite ‘‘bald on record’’, accomplir le FTA ouvertement et sans réparation, « doing an act baldly, without redress » (Brown et Levinson 1987 : 69). Par ailleurs la défense de L2 est spectaculaire, car elle quitte d’une comparaison « tes mollets comme les bouteilles de gaz » pour un rabaissement de la face positive de son interlocutrice en la traitant de « villaconcon ».

Les écriteaux qui surplombent les devants des portails des grandes villas et domiciles de certains nantis de la capitale ont aussi participé à la production néologique des TA. L’échange suivant le confirme :

L1 Gars, ne drague pas Mirabelle, son père est un chien Méchant.

L2 Et comme je l’aime alors la ? En tout cas, moi-même je suis un félin féroce, sa veut même dire quoi, c’est lui qui va l’épouser ?

L1 Mon frère! Chien Méchant c’est Chient méchant. Tu es averti.

La conversation est faite au sujet du père de la fille que (L1) voudrais courtiser. Son ami a tôt fait de le ramener sur le droit chemin à cause de la renommée du fameux père : Chien méchant. Ainsi le propriétaire, généralement le père de famille, est désigné par l’avertissement Chien Méchant. Il faut avouer qu’un parent strict et rigoureux avec ses filles est dit méchant d’ou l’accord parfait avec l’appellatif Chien Méchant.

La déprime morale, psychologique observée chez les jeunes et en général chez les Camerounais lors du refus du Visa consulaire est bien souvent dénaturante. Les voyages vers l’Europe, l’Occident sont très enviés par rapport aux voyages dans les villages, véritables safaris touristiques, où le bitumage des routes est un miracle. Avoir son visa sous-entend pouvoir voyager et par avion en général. De cette quête visant l’obtention des papiers pour le pays des blancs, les jeunes Camerounaises ont opté pour une inspiration sur le retour aux sources profondes. Les mariages jadis confectionnés entre vieillards et jouvencelles, et de nos jours décriés par la condition féminine, connaissent un paradoxe contemporain. C’est le mariage-Visa, où une jeune fille prend pour époux et de façon officielle un vieillard parfois moribond dans l’optique de voyager. Cette pratique s’est installée dans les mœurs camerounaises. Ainsi, on note que la langue « peut révéler les modes de vie et les valeurs culturelles d’une société » (Baylon 1991 : 50), l’existence des TA exprimant la recherche d’une vie meilleure par moult moyens légitimes, donc ce constat. Devant un supermarché de Yaoundé, deux amants passaient, l’un étant un vieillard de race blanche et l’autre, une jeune fille Noire. À la vue de ce couple « métisse » les sauveteurs (vendeurs ambulants) et autres passants lançaient en chahutant :

L1 (vendeur) Tu fais quoi avec ma sœur++ Bon Blanc ?

L2 (un passant) Mon frère, c’est une huissière, rentre chez vous.

L3 (autre vendeur) Tu es quel genre de mougou ?

L4 (sourire de la fille, puis) Laissez-nous, on vous a fait quoi ?

(Cris dans tous les sens pour huer la fille).

Il est vrai que l’échange n’était pas justement régulé pour ce qui est de la distribution des tours de parole, car c’est à qui mieux-mieux la parole dans ce groupe de vendeurs. Néanmoins, la conversation tire plus vers la raillerie du couple hybride. Le conjoint est, de par le terme huissière très âgé, et frise la mort prochaine. Une huissière est une femme matérialiste à l’extrême et dont la visée est de saisir des biens immobiliers et autres une fois la relation finie. Cette fin peut être sanctionnée par la mort du vieillard (conjoint) ou par l’impatience de la jeune fille qui s’enfuit vers de nouveaux amours intéressés. Ainsi, la jeune fille est taxée d’huissière, face à son conjoint que la foule conseille indirectement. Certes, il faut être initié au contexte camerounais pour en dénicher la valeur pragmatique des appellatifs employés, mais la gêne de la fille à répondre et les cris stridents poussés après son intervention marqueront son conjoint. Par ailleurs, les termes Bon blanc, mon frère, décoloré, mougou, utilisés à l’endroit des faces de l’étranger en visite chez sa dulcinée sont d’une menace implacable. Les deux premiers appellatifs laissent croire une amitié possible, mais c’est un leurre. Les interlocuteurs véreux se servent du contact verbal d’avec le conjoint pour lui donner des conseils tandis qu’après son attitude passive, ils lui assènent décoloré (individu blanc, albinos/Individu qui a perdu la couleur noire de sa peau) et mougou (idiot) pour une prise de conscience. En bref, cette stratégie de dénigrement de l’autre, est le fruit d’une proxémique à outrance que locuteurs camerounais partagent entre eux. Le dégoût, la jalousie, la consternation, le dédain, l’indignation et même la haine qu’on voue à l’autre sont des facteurs liés à l’évolution de l’humiliation des « faces » désignées au Cameroun.

En bref, l’exploration des formes et usages des modes d’adresse au Cameroun est bien plus étendue. Néanmoins, il s’agit dans notre travail de contribuer à une compréhension aisée de l’adresse à travers des appellatifs exprimant la violence sous toutes ses formes. Les enjeux relationnels sont un atout pour la compréhension du choix des termes d’adresse conséquents à une situation. En bref, la dynamique des appellatifs peut être comprise si on tient compte du contexte d’usage des appellatifs et du locuteur en question. Une masse populaire peut railler, apprécier, humilier une seule et unique personne dans sa façon de marcher, son physique, ses biens, c’est ça aussi, l’idéologie camerounaise.

Flagornerie et recherche du profit partagent les mêmes frontières sémantiques. La flagornerie part d’une intention malicieuse conçue pour tirer profit. Le temps de crise économique et de chômage endémique constaté chez les jeunes sont de véritables facteurs qui permettent la prolifération de cette pratique. Dans le cas de ce travail, la flagornerie porte en elle les sèmes d’extorsion par manière.

En effet, il existe dans le vocabulaire camerounais une nouvelle recrue venue de la Côte d’Ivoire en passant par la chanson. Le rythme musical aimé des jeunes de nos jours est nommé coupé décalé et est vulgarisé sur toute la scène mondiale. Le phénomène est international, mais au Cameroun, les pratiques autour de cette musique se sont développées comme des champignons dans une savane. Les demandes improvisées et mielleuses de l’argent liquide, ou grattage ou encore extorsion professionnelle des musiciens et DJ, est monnaie courante. Les mœurs festives ont donc adopté cette pratique depuis bientôt quelques années. C’est une pratique purement menaçante pour la face tant bien positive que négative des personnes cibles en présence. Il serait honteux en effet de ne pas pouvoir lever la main pour farotter l’artiste qui anime les festivités. En outre, il faut noter que parfois la somme proposée à l’escroc peut être définie comme minable par lui. C’est le cas de ce grattage dans un mariage où la face positive du marié était mise à rude épreuve, après avoir été totalement dévalisé, voici la énième stratégie d’extorsion qu’utilisa le gratteur :

L1 (l’humoriste invité) Donne encore…Donne encore…(en suite s’adressant à la foule), cet homme est un homme capable. Il est un Faro-Faro, c’est-à-dire … un faroteur applaudissez le faroteur de Madame (X).

Étant le maître de scène, l’artiste humoriste ajouta :

Où est le père de la Mariée, j’ai appris qu’il est un gros Avocat… le grand gratteur va le gratter… Hein !! Où est-il ? C’est un faroteur ? Ou un Avocat non mûre ?

Les scènes sont souvent déconcertantes, parce qu’imprévisibles et fortement dénigrantes. L’extorsion ici à l’air d’une pratique de loisir et de gaieté. Mais il faut le dire, et peut-être cela est nécessaire, le jeu souhaité dans le grattage est conçu d’un seul côté. L’escroc, le gratteur se donne en spectacle dans le but de subvenir à ses besoins quotidiens ; néanmoins la possibilité selon laquelle la personne cible ne soit pas prête financièrement peut sérieusement entraver sa face. On voit les nuances que le musicien invité accorde au TA Avocat qui est le titre professionnel du père de la mariée. Dans un premier temps, gros avocat relais une provocation, raillerie et un humour (si le physique va avec l’adjectif sélectionné gros). Ensuite l’appellatif prend le sens nuancé du titre et du fruit. S’agit-il de mûr, équivalent de maturité du fruit ou mûr renvoyant à la maturité des poches, symbole d’argent au Cameroun ?

Nous avons vu là un type d’extorsion, très récurrent dans les pratiques quotidiennes au Cameroun. Il est le produit de la vie difficile que subissent plusieurs jeunes en territoire africain et se traduisent en langue par l’adoption des appellatifs appétissants réalisés pour la cause. L’expression de la politesse dont le croisement des cultures a modifié les manifestations, acquiert à travers les termes d’adresse une diversité de visées discursives.

En définitive, la production du TA comme acte menaçant pour les « faces » est accentuée par le jugement défavorable fait à l’autre. Les TA créés et utilisés dans le français parlé du Cameroun, offrent en spectacle l’idéologie culturelle des langues qui s’y meuvent. Par ailleurs la mission qui était notre de ressortir par quelques description et analyse le caractère violent que pouvait contenir un TA s’achève autour de quelques constats. Il s’agit de la forte dépendance du contexte lié à l’utilisation d’un appellatif et qui détermine la gestion de l’échange. Il existe des TA qui expriment toujours la violence, ils sont conçus pour décrire les défauts physiques, moraux, ou encore pour dire le niveau de vie, la médiocrité. C’est dans cette optique que nous traitons désormais le TA violent comme un acte très souvent menaçant : injure, menace et humiliation potentielles. La stratégie de désignation violente est sous-tendue par plusieurs facteurs nécessaires : le degré de gravité du FTA, la relation horizontale, et la relation verticale, « plus un acte est menaçant, plus il produit l’effet d’une impolitesse » (Kerbrat-Orecchioni 1992 : 260).



Liste des références bibliographiques

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Notes de bas de page


1 TA : Nous proposons dans le cadre de ce travail de faciliter la récurrence de : « terme d’adresse » par cette abréviation.
2 Villaconcon : mot-valise villacon (con), où le deuxième mot est répété, villageois+con, il traduit l’ignorance d’un villageois face à l’évolution de la technologie et son occultisme face au savoir, à l’école bref le villaconcon est un villageois con.



Pour citer cet article


Wami Mélanie. De la production du FTA dans le français parlé du Cameroun : Étude des termes d’adresse. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 9. La force des mots : les mécanismes sémantiques de production et l’interprétation des actes de parole "menaçants", 30 juillet 2012. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=2841. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378