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9. La force des mots : les mécanismes sémantiques de production et l’interprétation des actes de parole "menaçants"

Article
Publié : 30 juillet 2012

La violence verbale dans la campagne présidentielle 2012 en France


Virginie Marie, Docteur en Sciences du Langage, ATER, IRFFLE, CoDiRe, Université de Nantes, virgpaita@hotmail.com

Résumé

Cette contribution traite de cette forme particulière d’interaction qu’est la violence verbale, à partir d’un corpus constitué d’articles journalistiques portant sur la campagne présidentielle 2012 en France. À travers les différents discours, les candidats Monsieur Sarkozy et Monsieur Hollande se voient attribuer des rôles pluriels : ils sont présentés tantôt en position de candidat, puis en celle d’accusateur, de juge, grâce à la mise en place de diverses stratégies discursives déstabilisatrices (répétition, accusation, culpabilisation, etc.) que nous proposons d’analyser d’un point de vue linguistique, en tenant compte du contexte de la campagne présidentielle de production des énoncés.

Abstract

This contribution deals with this particular form of interaction called verbal violence, from a corpus consisting of journalistic articles on 2012 French presidential campaign. Through various speeches, the candidates Mr. Sarkozy and Mr. Hollande are assigned plural roles : they are presented either as candidates or as accusers, judges, thanks to the establishment of various strategies (repetition, indictment, guilt, etc.) that we propose to analyze from a linguistic point of view, taking into account the statements context of production during the presidential campaign.


Table des matières

Texte intégral

La prise en compte de la dimension pragmatique des discours est essentielle dans le cadre de notre étude et particulièrement importante pour l’analyse des discours politiques et des formes pouvant relever de l’attaque verbale (en l’occurrence l’injure1). Afin de rendre compte de cette violence verbale dans les discours, nous nous appuierons essentiellement sur les analyses d’Austin (1970) et Récanati (1981), mais également sur celles de Charaudeau (2005), Kerbrat-Orecchioni (2001), et de Goffman (1973).

À partir d’un corpus constitué d’articles journalistiques2 portant sur la campagne présidentielle 2012 en France, nous tenterons de montrer les processus de la violence verbale développés à travers les discours tenus sur les deux candidats sortant, Monsieur Sarkozy (S) et Monsieur Hollande (H). D’une manière générale, nous partons du principe que proférer des injures ne produit pas forcément l’acte d’injurier. Autrement dit, repérer et analyser l’injure, comme tout acte de langage, ne consiste pas à relever un ensemble lexical, mais à « calculer le sens d’un énoncé quand il n’appartient pas à l’axiologie lexicalisée usuelle » (Lagorgette 2003 : 117-148). Nous examinerons comment fonctionne l’usage des termes injurieux et nous envisagerons les injures comme un mode d’agir social (Hall 1966). Nous tenterons d’identifier les actes de violence verbale en nous intéressant aux conditions nécessaires de la réalisation de l’injure : le rôle de l’intention du locuteur, du métadiscours prononcé par l’allocutaire (victime de l’injure), ou encore les conséquences de la parole prononcée (réactions de l’allocutaire).

La violence verbale est à considérer comme un outil qui met en place des stratégies d’influence discursive visant à satisfaire des enjeux relationnels (Charaudeau 2005 : 46). Ces stratégies sont repérables et analysables d’un point de vue interactionnel, où se manifestent des rapports de pouvoir, des processus de catégorisation, des constructions identitaires du sujet. Ces enjeux discursifs peuvent mobiliser une volonté de légitimer un discours ou de rendre crédible par les propos tenus du sujet parlant. C’est-à-dire agir sur son interlocuteur pour l’amener à admettre que le sujet parlant qui s’adresse à lui est crédible. Le sujet se construit donc une image, une identité discursive avec un certain degré de sincérité et d’honnêteté dans ses déclarations. L’utilisation de la violence verbale consiste également à faire entrer l’interlocuteur dans l’univers de discours du sujet parlant en recourant à des comportements discursifs identifiables (polémiques, persuasion, dramatisation, culpabilisation, profanation des valeurs, détournement, etc.).

L’injure, souvent associée à l’insulte, a pour caractéristique de se mémoriser facilement car elle est tranchante. Cette figure de l’excès peut parfois déclencher le rire tant l’intervention verbale qui la sous-tend est irrésistible, mais le plus souvent, elle scandalise. Elle apparaît comme un des marqueurs les plus intéressants de la violence en politique. Elle vise essentiellement à dévaloriser, à humilier. En nous appuyant sur la définition donnée par le dictionnaire Larousse (1986), l’injure est une « parole, action, procédé qui offense d’une manière grave et consciente ». La signification du mot se construit également en relation avec des mots parents. En effet, dans le dictionnaire Le petit Robert (1993) « injure » renvoie à « l’attaque, calomnie, insolence, insulte, invective ». Il existe une performativité des injures en politique et celles-ci trouvent leur place dans la catégorie de ce que les linguistes considèrent à la suite d’Austin comme des « actes de langage ». L’injure serait un acte de communication – orale, écrite, gestuelle – réputé porter atteinte par la violence à l’honneur d’un individu, d’un groupe, d’une institution.

Notre étude s’attache à mobiliser plusieurs approches théoriques complémentaires et à prendre en compte la conception pragmatique du langage, fondement même des courants sémantico-pragmatiques d’analyse du discours. Ainsi, les interactions verbales se placent au centre de la construction du sens. Notre cadre théorique prendra appui sur l’analyse des stratégies d’influence discursives (Charaudeau 2005) afin de mettre en exergue la volonté d’agir sur son interlocuteur. En introduisant les analyses d’Austin (1970) nous envisageons de souligner les actes de langage qui se combinent à l’injure dans nos extraits. Puis, l’analyse des faces (Goffman 1973 ; Kerbrat-Orecchioni 2001) viendra éclairer les niveaux d’énonciation, les enchaînements, les évitements... Nous prendrons également en compte le contexte de la campagne présidentielle puisque les motivations de nos locuteurs (Monsieur Sarkozy et Monsieur Hollande) semblent en grande partie légitimées par leurs places sociales ou leurs rôles sociaux à défendre et avec une volonté marquée de ne pas perdre la face (Goffman 1973).

Ainsi, notre approche repose sur plusieurs niveaux d’analyse (énoncés précédemment) et nous permet de définir un processus global de violence verbale qui développe des stratégies d’influence discursive (la légitimation, la crédibilité, la captation, la culpabilisation, la dénonciation, l’échec). Elles se caractérisent par la présence de « déclencheurs » (les modaux, la négation, la troisième personne du singulier « il/on ») qui s’inscrivent dans des actes de parole/de langage repérables, des rapports de domination entre les locuteurs, des constructions identitaires et idéologiques. Ainsi, l’injure ne prend forme que lorsqu’elle déclenche des réactions. L’injurié est à la fois passif et actif (d’une manière ou d’une autre, il répond). De ce fait, les formes de réactions possibles sont très ouvertes : mutisme, dénégation, ironie, rire, injure en retour, menace. Et ces réactions-actions peuvent à leur tour déclencher des réponses.

En effet, certains éléments (présence de la négation « je n’accepte pas », la répétition pour créer l’insistance, utilisation de la comparaison, de la modalisation « croire, penser », de la forme épistémique « je crois que », « j’ajoute que ») sont identifiables linguistiquement en tant que déclencheurs de la violence verbale. On peut noter, parmi eux, l’agressivité du candidat avec une répétition interactionnelle dans différentes séquences conversationnelles, par des changements de registre verbal. Ces pratiques soulignent l’impolitesse, le manque de considération pour son interlocuteur et surtout, dans notre corpus, une forme d’agressivité. Par exemple, dans l’extrait ci-dessous la violence verbale est amenée par le locuteur S (en l’occurrence ici Monsieur Sarkozy) et va entraîner certaines réactions de la part du locuteur H (Monsieur Hollande) :

Nicolas Sarkozy :

« Je crois que le vote pour le Front National augmentera les souffrances, il ne résoudra pas les souffrances, et que le vote pour le F N dans quinze jours au premier tour servira Monsieur Hollande comme il y a vingt ans le vote pour le FN servait François Mitterrand. J’ajoute que les leçons de morale données par ceux qui mettent leurs enfants dans des écoles protégées, je ne les accepte pas. Je n’accepte pas les leçons de morale sur la question de l’immigration par ceux qui habitent boulevard Saint-Germain et qui n’ont aucune leçon de morale à donner à ceux qui vivent dans un certain nombre de quartiers où on est confronté à la misère, aux difficultés et à la peur » (La Voix du Nord, Var, 07/04/2012 : http://politique.lavoixdunord.fr).

François Hollande :

« Je ne dois pas me lâcher en particulier. Je dois être moi-même. Je ne veux pas jouer un rôle. Je n’en ai aucun aujourd’hui si ce n’est d’être candidat à l’élection présidentielle. Je suis ce que vous voyez. Je n’ai pas d’artifice, je n’ai pas besoin de me travestir, de m’habiller dans un personnage. Je suis ce que je suis, simple, direct, libre. Et si je retiens parfois mon humour, c’est par charité pour le candidat sortant ! » (La Voix du Nord, Essonne, 07/04/2012 : http://politique.lavoixdunord.fr).

Dans ces deux extraits de La Voix du Nord, les candidats s’attaquent par déclarations interposées où la montée de la violence verbale de S transparaît avec l’utilisation des modaux « je crois », « je n’accepte pas ». En effet, il semble faire une démonstration en s’appuyant sur des faits politiques qu’il associe à des éléments de la vie privée de H avec l’emploi de « ceux qui ». Le pluriel vise à inclure ici H et ses partisans. S termine sur une condamnation « je n’accepte pas les leçons de morale ». Les effets d’insistance (« j’ajoute que ») et les répétitions (« je n’accepte pas que », « ceux qui ») renforcent également l’agressivité verbale du candidat envers son interlocuteur.

La stratégie de H est ici une stratégie d’évitement puisqu’il ne rebondit pas sur les propos de S mais il dénonce l’attitude outrageante de celui-ci. Le discours bascule à un tout autre niveau pour permettre à H de valoriser sa face en adoptant un style évangélique aux accents bibliques « je suis ce que vous voyez » ; « je suis ce que je suis ». Il tente de crédibiliser son image en ayant recours à un degré de sincérité afin de construire une identité discursive honnête et sérieuse. La tension verbale est pourtant présente au début de son discours à travers la négation « je ne dois pas me lâcher en particulier » ; « je ne veux pas jouer un rôle » ; « je n’ai pas besoin de me travestir ». En reniant ce qu’il n’est pas, il attribue cette image négative de travestissement au locuteur S. C’est une stratégie de captation puisqu’il fait entrer son interlocuteur dans l’univers de son discours en l’enfermant dans un raisonnement de manière à ce que S ne puisse le contredire. Il cherche également à émouvoir son interlocuteur ou son auditoire par l’appel à la compassion qu’il nomme « charité », qui stratégiquement le met en position supérieure face à S.

Dans ces échanges interposés, l’évitement de H consiste à changer de thématique sans contre-attaquer en utilisant des marques d’humour : un style évangélique éloigné du discours politique et la manifestation d’une fausse compassion envers S. Peut-être devons-nous y voir une tentative de déstabilisation de son adversaire.

Dans notre corpus, nous trouvons quelques exemples de violences verbales qui sont tenues par les membres du parti PS représenté par le candidat Monsieur Hollande. Les propos visent à isoler le récepteur S en le repoussant hors des limites du groupe politique par des accusations énoncées comme des prédicats afin d’obtenir du groupe la validation de cette tentative :

Delphine Batho :

« Tout ce qui est excessif est insignifiant. La seule chose que Nicolas Sarkozy propose à la France est désormais un excès de la violence verbale. Le candidat sortant cache son bilan. Le candidat sortant n’a aucun projet. Faute d’assumer son bilan et de présenter un projet il sombre dans la violence » (Le Figaro, réactions au meeting de Sarkozy à Chassieu (Rhône), 17/03/2012 : http://elections.lefigaro.fr).

Bernard Cazeneuve :

« Le candidat dérape gravement dans l’invective et la violence verbale. À Lyon, il a visiblement ouvert toutes les vannes de l’agressivité verbale, avec une vulgarité très inédite et qui n’appartient qu’à lui ! Ces dérapages à répétition témoignent d’une perte d’entendement ». (Le Figaro, réactions au meeting de Sarkozy à Chassieu (Rhône), 17/03/2012 : http://elections.lefigaro.fr).

Benoît Hamon :

« Ça commence à être pénible. Ces vociférations ne feront pas oublier qu’il est celui qui a cassé la retraite à 30 ans, cassé l’école, l’hôpital, mis un million de Français de plus au chômage, augmenté la TVA et abdiqué la souveraineté du peuple français en signant la traité avec Angela Merkel. Il avait promis la lune, on n’a eu que des clous. Et ses insultes ne masqueront plus longtemps le bilan et l’échec d’un président impuissant ». (Le Figaro, réactions au meeting de Sarkozy à Chassieu (Rhône), 17/03/2012 : http://elections.lefigaro.fr).

Dans ces différents extraits du journal Le Figaro, les protagonistes réagissent au meeting tenu par Monsieur Sarkozy à Chassieu le 17/03/2102. Les attaques verbales participent à la déconstruction identitaire du candidat S en niant sa capacité à gouverner, à prendre de bonnes décisions. Nous assistons ici à une déferlante d’accusations qui soulignent les dérives politiques de S. Son image est réduite à un homme insignifiant « Tout ce qui est excessif est insignifiant », violent et agressif, donc incapable de remplir correctement les fonctions d’un président. Les expressions « violence verbale », « agressivité verbale », « insultes » renforcent cette stratégie d’accusation et de rejet du candidat en le mettant face à ses échecs par une formulation pleine d’agressivité « le bilan et l’échec d’un président impuissant ».

Par ailleurs, nous constatons que l’injure peut être associée à une « représentation » tirée d’un lexique animalier. À la lecture des différents discours, elle n’associe pas n’importe qu’elle « représentation », car il lui faut nécessairement une « représentation défavorable » à l’interlocuteur interpellé qui paraît déprécier celui-ci et où l’injurieur semble dire du mal de ce dernier.

Luc Chatel à propos de Monsieur Hollande :

« Il y a un personnage de bande dessinée qu’on connaît bien, qui s’appelle Babar. Babar, il est sympathique, c’est le roi des éléphants. C’est l’histoire qu’on raconte aux enfants pour les endormir le soir. Il y a Babar d’un côté. Moi je préfère Astérix, voyez, Astérix, c’est celui qui est courageux, celui qui est déterminé, celui qui est protecteur, celui qui sait prendre des décisions. Et puis Sarkozy, il gagne toujours en plus ». (Le Figaro, « Les noms d’oiseaux », 13/04/2102 : http://elections.lefigaro.fr).

La comparaison de H avec l’éléphant Babar dénonce son manque d’initiative et son incapacité à prendre des décisions. L’injure détournée par un nom d’animal prend ici une valeur d’accusation et, en accusant, elle réclame la punition de l’accusé.

Cécile Duflot à propos de Monsieur Sarkozy :

« Nicolas Sarkozy fait de la politique comme un crapaud » (Le Figaro, « Les noms d’oiseaux », 13/04/2102 : http://elections.lefigaro.fr).

La représentation par l’image du crapaud dénonce le manque de civilité de S en le comparant à un animal bruyant et repoussant. L’injure naît de la volonté de renvoyer son interlocuteur à une image négative, dépréciative de sa personnalité en passant par le procédé stylistique de la comparaison.

Toute violence verbale se caractérise aussi par des actes de langage analysables. L’injure est donc perçue comme un acte pragmatique de dernier recours à la violence verbale. Elle ne peut exister qu’en situation interactionnelle pragmatique, et non pas seulement en langue (Lagorgette 2003 : 3). Les mécanismes développés ne sont pas fixés de manière définitive, ils évoluent en fonction des réactions. Ainsi, rester silencieux, c’est à la fois éviter de se fragiliser par une réponse inconsidérée et s’exposer à l’accusation de lâcheté ou de bêtise. Injurier à son tour, c’est reprendre l’initiative mais risquer une nouvelle injure plus blessante encore. Enfin, rire est un moyen de désamorcer l’attaque soit pour accentuer le ridicule de la situation ou rechercher l’humiliation physique. Quelles sont donc les motivations et les finalités des injures dans notre corpus ?

Exemple 1 : Monsieur Hollande à propos de Monsieur Sarkozy : « Pourquoi voulez-vous qu’il soit capable de faire dans les cinq prochaines années, ce qu’il n’a pas été capable de faire dans les cinq dernières années ? » (Le Nouvel Observateur, Séquence passion ?, 14/03/2012).

H, en utilisant la troisième personne du singulier, « il », renvoie indirectement S (sans le nommer) face à son bilan et à l’exercice de sa fonction présidentielle. L’attaque porte sur l’incapacité de S à accomplir correctement son travail et à honorer sa fonction de président. Le jugement est ici sans appel, injurieux puisqu’il met en danger la face de S.

Exemple 2 : « On s’en prend aux syndicats, aux français, à l’Europe… Alors que c’est Nicolas Sarkozy qui est le premier responsable » (Le Nouvel Observateur, Séquence passion ?, 14/03/2012).

H s’en prend violemment à S en le désignant comme le seul responsable de tous les problèmes. Le jugement est ici appuyé par la valeur épistémique du certain « alors que », qui ne laisse pas de place au doute, puisqu’il dénonce une fausse accusation exprimée dans la première partie de la phrase (celle de désigner les « syndicats », « les français » comme responsables) et par cette opposition, H veut rétablir la vérité en désignant le vrai coupable.

Exemple 3 : Monsieur Sarkozy (S) à Monsieur Hollande (H) : « On ne peut pas indéfiniment ne parler de rien, ne s’engager sur rien. On ne peut pas sans arrêt fuir la discussion, fuir le débat, fuir la confrontation, maquiller les enjeux » (Le Parisien, 17/03/2102).

S attaque la face de H en soulignant son manque de personnalité, d’engagement. L’image du vide est renforcée ici avec la répétition de « rien » qui fait transparaître une certaine agressivité, puisque S semble vouloir anéantir son adversaire en le présentant comme une personne fuyant ses responsabilités. La répétition du verbe « fuir » renforce cette fuite en avant avec une gradation fortement marquée « fuir la discussion », « fuir le débat », « fuir la confrontation ».

Exemple 4 : S à H : « On ne respecte pas les Français quand, pour esquiver le débat, on dit tous les jours le contraire de ce que l’on dit la veille » (Le Parisien, 17/03/2102).

S accuse H de manquer de sincérité dans ses discours. L’utilisation du pronom indéfini « on » permet à S de parler indirectement de H sans jamais le nommer. L’accusation repose sur une stratégie de répétition avec le pronom « on ».

Exemple 5 : H à propos de S : « Comme il ne peut présenter un projet, il présente un visage qui est celui de l’outrance et se trouve dans une situation qui relève du combat de la dernière heure » (Le Nouvel Observateur, Fronde au PS contre la « violence verbale », 17/03/2102).

H s’en prend à la face de S. L’injure naît de la métaphore « le visage de l’outrance ». Nous pouvons percevoir un degré de tension dans la violence verbale. Cette image renforce la représentation de S dans l’excès, l’abus, qui ne peut aboutir, selon H, qu’à l’échec : « combat de la dernière heure ». Cette « arme de combat » consiste à représenter Nicolas Sarkozy comme porteur d’une « idéologie menaçante pour l’identité française » et comme « l’incarnation de tous les maux » (Amossy et Koren 2010 : 230).

Exemple 6 : H en parlant de S dans ses meetings : « Le visage de l’outrance » (Le Nouvel Observateur, Fronde au PS contre la « violence verbale », 17/03/2102).

Par l’utilisation de la métaphore, H construit une représentation identitaire de S qui restera tout au long de la campagne présidentielle.

Exemple 7 : S en s’adressant à H dans ses meetings : « la France molle » (Le Nouvel Observateur, Fronde au PS contre la « violence verbale », 17/03/2102).

De la même manière, S utilise l’image de « la France molle » pour désigner son adversaire H.

Ces deux exemples montrent que discréditer l’adversaire, c’est aussi passer par une reconstruction identitaire qui a pour fonction de rappeler en permanence les défauts du candidat concerné. Ainsi, l’image de S accentuera le côté excessif du personnage et l’image de H soulignera son incapacité à s’engager ou à prendre des décisions. L’image injurieuse devient une marque identitaire et une forme de rejet. L’utilisation des figures de style (la métaphore) contribue à reconstruire une image de l’autre en lui attribuant des traits physiques négatifs.

L’injure est un acte de langage interlocutif puisqu’elle porte une force émotionnelle, voire pulsionnelle, et vise l’autre dans la volonté de le rabaisser, de le nier, de lui faire du mal, de se livrer à un processus de diabolisation de l’autre. Elle peut également dégrader l’autre à travers une subjectivité qui semble partagée. La diabolisation du candidat à travers l’insulte et l’invective est devenue une pratique discursive largement partagée dans le discours du mouvement « anti-Sarko » (Orkibi 2012 : 2). En ce sens, l’injure (à travers l’insulte et l’invective) sera toujours porteuse d’une force illocutoire, puisqu’un effet doit être produit sur l’interlocuteur. Comme le montre C. Kerbrat-Orecchioni (1997 : 23), si je traite l’autre d’anarchiste « Anarchiste ! », et s’il répond « parfaitement », l’effet souhaité est rompu.

Ainsi, l’analyse effectuée sur les différents extraits journalistiques nous a permis d’aborder et de rendre compte de la violence verbale dans les discours tenus lors de la campagne présidentielle et de dégager les différentes stratégies discursives mises en place par les candidats. Nous avons pu constater que les actes de langage relevant de l’injure, de l’attaque, de l’accusation sont convoqués pour qualifier chacun des candidats comme étant incompétent, dangereux ou alors pour exprimer un sentiment de mépris collectif, de rejet (à l’instar de Monsieur Sarkozy). Dans cette perspective, l’injure (ou l’insulte) participe d’une structure argumentative puisqu’elle contribue à la reconstruire en ayant recours à des procédés stylistiques comme la métaphore ou la comparaison. Face à cette violence verbale, nous avons pu voir que le locuteur peut recourir à certaines stratégies : soit il décide de fuir en esquivant les propos ou en restant silencieux (c’est le cas de Monsieur Hollande) ; soit il décide de gérer positivement le conflit ; soit enfin il décide de partager la réalisation du conflit et dans ce cas la violence verbale devient effective et partagée.



Liste des références bibliographiques

AMOSSY, R., KOREN, R. (2010) : « La diabolisation : un avatar du discours polémique au prisme des Présidentielles de 2007 », Mélanges en l’honneur de Georges Molinié, Paris, Champion.

AUSTIN, J. (1962) : How to do things with words, in J. O. Urmson, M. Sbisá (éds.), Cambridge, Mass., Harvard University Press.

CHARAUDEAU, P., MAINGUENEAU, D. (2002) : Dictionnaire d’Analyse du discours, Paris, Seuil.

Charaudeau, P. (2005) : « De l’argumentation entre les visées d’influence de la situation de communication », in C. Boix (éd.), Argumentation, manipulation, persuasion, Paris, L’Harmattan, 32-46.

GOFFMAN, E. (1971/1973) : La mise en scène de la vie quotidienne, Tome 1 La présentation de soi, Tome 2 Les relations en public, Paris, les Éditions de Minuit.

HALL, E. T. (1966) : The Hidden Dimension, Garden City, New York, Doubleday.

KERBRAT-ORECCHIONI, C. (1997) : L’énonciation, Paris, Armand Colin.

KERBRAT-ORECCHIONI, C. (2001) : Les actes de langage dans le discours, Paris, Nathan.

LAGORGETTE, D. (2003) : « Insultes et sounding : du rituel à l’exclusion ? », in J. Derive, S. Santi (éds.), La Communauté, Fondements psychologiques et idéologiques d’une représentation identitaire, Grenoble/Chambéry, MSH-Alpes/CERIC, 117-148.

ORKIBI, E. (2012) : « L’insulte comme argument et outil de cadrage dans le mouvement "anti-sarko" », Argumentation et analyse du discours, n°8, [en ligne : http://aad.revues.org/1335]

RÉCANATI, F. (1981) : Les énoncés performatifs, Paris, Minuit.

Notes de bas de page


1 Dans le cadre de notre travail nous ne ferons pas de distinction entre les deux termes insulte/injure, dont la différenciation par ailleurs problématique ne relève pas de notre questionnement.
2 Le Nouvel Observateur (2012) : « Hollande : séquence "passion " ? », 14 avril 2012.
Le Figaro (2012) : « Le PS dénonce la "violence " de Sarkozy », 17 mars 2012.
Le Figaro (2012) : « Les noms d’oiseaux », 13 avril 2012.
La Voix du Nord (2012) : « Les violences verbales continuent entre Hollande et Sarkozy », 07 avril 2012 et Le Parisien (2012).



Pour citer cet article


Marie Virginie. La violence verbale dans la campagne présidentielle 2012 en France. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 9. La force des mots : les mécanismes sémantiques de production et l’interprétation des actes de parole "menaçants", 30 juillet 2012. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=2865. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378