-
Précédent   Bas de page   Suivant   Signaler cette page   Version imprimable

9. La force des mots : les mécanismes sémantiques de production et l’interprétation des actes de parole "menaçants"

Article
Publié : 30 juillet 2012

La force des mots : mécanismes sémantiques de production et interprétation des actes de parole « menaçants ». Introduction


Olga Galatanu, IRFFLE & CoDiRe – EA 4643, Université de Nantes
Abdelhadi Bellachhab, Université Charles de Gaulle – Lille 3 & CoDiRe – EA 4643, Université de Nantes
Ana-Maria Cozma, Université de Turku & CoDiRe – EA 4643, Université de Nantes


Table des matières

Texte intégral

Le numéro 9 de la revue « Signes, Discours et Sociétés », intitulé « La force des mots : les mécanismes sémantiques de production et l’interprétation des actes de parole "menaçants" », représente le second volet de la série consacrée à la violence verbale et à sa force agissante, à ses incidences sur les identités individuelles et collectives. Les articles du premier volet de ce projet, intitulé «La force des mots : valeurs et violence verbale dans les interactions sociales », ont privilégié la réflexion sur les espaces sociaux où la violence verbale s’exerce, en lien avec l’affirmation de soi et avec un processus de discrimination, voire de rejet de l’autre, de ses valeurs, de ses croyances, de son identité.

Ils ont fait apparaître la richesse et la diversité des configurations de l’interaction sociale dans laquelle la violence verbale peut s’installer, la diversité des sources de cette violence :

  • sources internes aux échanges verbaux et à l’interaction humaine, dans sa dimension psychologique, affective et sociale,

  • ou sources externes à cette interaction humaine, ancrée dans la forme de pratique instituée, voire institutionnalisée, dans ses normes et ses hiérarchies.

La réflexion menée par les auteurs de ces articles et par les initiateurs de ce projet, au cours de la rédaction du premier volet, nous a conduits à confronter des approches pluridisciplinaires, ou plurielles, dans le cadre de la même discipline, mais dans des cadres théoriques différents, et finalement à envisager de revisiter le concept même de « violence verbale », à travers l’étude des mécanismes sémantiques de production d’« actes de langage menaçants » et de leurs possibles interprétatifs.

Le présent numéro porte ainsi essentiellement sur deux aspects de « la parole violente » :

  • les représentations linguistiques et culturelles que les sujets parlants et agissants dans les interactions verbales ont de « la violence verbale », de la parole menaçante, représentations qui sous-tendent le vécu des actes de langage comme des actes « menaçants », violents ;

  • les mécanismes discursifs, à l’interface de la sémantique et de la pragmatique, des actes qui menacent l’image publique de l’autre et de soi -même, qui expriment la haine, le mépris, qui s’opposent pour se poser et visent ainsi à provoquer « une perte de face », un « mal-être », à travers l’étude des marqueurs discursifs de cette « menace verbale d’autrui ».

En proposant ce second numéro sur la force, l’impact psychologique et social, de la parole violente, nous avons souhaité ainsi nous interroger d’abord sur les marqueurs de force illocutoire, ou de contenu propositionnel d’un acte de langage potentiellement menaçant et revisiter les multiples formes de transgression des formules de civilité (Brown et Levinson, 1987, Kerbrat-Orecchioni, 1992, 2005). Le questionnement a porté également sur le degré de dépendance du contexte de l’interprétation d’un acte discursif comme insultant, menaçant, injurieux ou simplement non respectueux des normes de politesse, culturellement déterminées ou propres à une forme de pratique sociale et sur les possibilités d’analyser les représentations culturelles et sémantiques des actes de langage comme l’insulte, la menace, l’injure, l’accusation, etc.

À l’instar du huitième numéro de la revue « Signes, Discours et Sociétés », qui a proposé, de par la diversité de ses contributions, un riche aperçu de la force des mots en explorant différents champs de pratique sociale et des mécanismes discursifs de production de la parole violente, le neuvième numéro vient ainsi corroborer cette perspective en visant, d’une part, à revisiter le concept de « violence verbale » et, d’autre part, à identifier et comprendre davantage les mécanismes sémantiques de production de la violence verbale, ainsi que d’approcher son interprétation. Comme nous l’avons déjà suggéré dans notre introduction au huitième numéro, la violence verbale emprunte différentes formes et opère inégalement selon les contextes et selon les pratiques. Les articles retenus pour ce neuvième numéro de la revue « Signes, Discours et Sociétés » offrent une panoplie de perspectives, de paysages sociaux et discursifs oscillant d’une réflexion sur le concept même de « violence verbale », de ses fondements sémantico-conceptuels à sa réalisation linguistique – celle-ci étant de simples mots ou des enchaînements argumentatifs – à une analyse de la manière dont la parole violente agit et fait réagir selon des mécanismes bien déterminés.

Ainsi, nous allons structurer ce neuvième numéro en trois sections en fonction des deux critères suivants :

  • l’angle de vue quant au traitement de la « violence verbale » et de ses mécanismes,

  • le champ de pratique sociale étudié, lieu de manifestation de la « violence verbale ».

Nous avons choisi de mettre cette section en préambule des deux autres de par le contenu plutôt théorisant qu’offrent les deux contributions qui y sont associées. Ces contributions, inscrites dans le même programme de recherche, à savoir la « Sémantique de l’interaction verbale » du laboratoire CoDiRe (Construction Discursive des Représentations linguistiques et culturelles), cherchent en principe à déterminer les liens qui peuvent exister entre la représentation sémantico-conceptuelle de la « violence verbale » – ou de tout acte de langage – et de sa réalisation linguistique. Il s’agit de pouvoir prédire, à travers une approche sémantico-cognitiviste de construction du sens réunissant la Sémantique des Possibles Argumentatifs (développée par Galatanu depuis 1999) et la sémantique conceptuelle de Langacker, quelles seraient les formes de paroles violentes susceptibles d’être mobilisées lors d’un échange verbal.

La première contribution de Abdelhadi BELLACHHAB et Olga GALATANU (La violence verbale : représentation sémantique, typologie et mécanismes discursifs) nous invite à réfléchir à trois questions majeures, qu’ils jugent essentielles à toute approche de la parole violente ; des questions relatives au concept même de la « violence verbale » et de sa signification lexicale. Dans un premier temps, ils nous proposent une reconstruction de la représentation sémantique (signification lexicale) de la « violence verbale » en soulignant d’abord le lien très étroit existant entre « violence verbale » et « violence » tout court. Ils suggèrent ensuite une typologie des formes éventuelles de la « violence verbale » selon une échelle allant d’une violence invariable à une autre plutôt variable en fonction des pratiques discursives/sociales, ceci grâce à ce qu’ils ont pu relever comme déploiements de cette violence dans le discours. Enfin, à travers une analyse des mécanismes langagiers employés lors du débat qui a réuni Nicolas Sarkozy et François Hollande entre les deux tours des élections présidentielles, ils nous convient à considérer leur typologie des formes de la « violence verbale ».

Ana-maria COZMA, dans son article (Fondements sémantiques et réalisations linguistiques de l’acte de langage reprocher), illustre sa réflexion théorique sur la « violence verbale » par une analyse sémantico-conceptuelle de l’acte menaçant reprocher. Elle s’intéresse au contenu conceptuel de cet acte de langage et au contenu sémantique des lexèmes reprocher et reproche qui servent à le désigner. L’analyse des deux types de contenus – qu’elle nous propose dans la perspective de la Sémantique des Possibles Argumentatifs – permettra tout d’abord de mettre en évidence la configuration d’attitudes modales sur laquelle se fonde l’acte illocutionnaire reprocher. Elle avance ensuite que cette représentation de l’acte illocutionnaire, étroitement liée au niveau sémantique de la langue, peut être mise à profit pour expliquer le fonctionnement des actes illocutionnaires – fonctionnement qui est habituellement dit relever du niveau pragmatique. Elle clôt son article en examinant le potentiel de signification des expressions et des formes linguistiques qui réalisent l’acte de reproche – que cela soit de manière directe ou indirecte –, un potentiel qu’elle décrit en termes d’orientations argumentatives et d’attitudes modales.

Quels que soient les supports médiatiques analysés et quels que soient les angles de vue traités, les contributions de cette deuxième section portent toutes sur la pratique politique, sur son organisation discursive et la façon dont celle-ci favorise la production d’une forme de « violence verbale ». Le champ politique demeure l’un des lieux propices à différentes formes de polémique, de paroles violentes et d’argumentation au service de positionnements idéologiques. Il serait l’espace par excellence de mobilisation de stratégies discursives de manipulation et de déstabilisation, voire de détournement. Les cinq articles rendent compte ici, chacun à sa manière et selon ses références théoriques et méthodologiques, de la variété des mécanismes discursifs et des stratégies argumentatives générateurs de menace illocutionnaire et de « violence verbale ».

À travers une approche sémio-pragmatique, centrée sur l’analyse du sens pragmatique des énoncés argumentatifs, Camila ARÊAS (La stigmatisation comme argument : entre dénonciation et légitimation de la loi contre la burqa) reprend le débat de presse autour de la loi contre le voile intégral (2009-2010) afin d’expliquer l’enchevêtrement de l’argumentation et la « violence verbale » qui caractérise la polémique médiatique suscitée par la proposition de cette loi. Son travail porte essentiellement sur la centralité de l’argument sur la "stigmatisation" qui a été mobilisé à la fois par les uns, pour dénoncer et, par les autres, pour justifier la légitimité d’une telle loi. Elle cherche à comprendre les différentes appropriations et resignifications de l’argument sur la stigmatisation opérées par les acteurs politiques et religieux inscrits dans ce débat, tel qu’il a été saisi par les journaux Libération, Le Figaro et Le Parisien. Elle s’intéresse aux stratégies rhétoriques mobilisées, ainsi qu’au fonctionnement sémantique et pragmatique des discours autour de la stigmatisation et de la burqa, avec pour but de comprendre la construction linguistique des violences verbales comme des actes de discours visant à porter atteinte à l’image publique de l’Autre musulman et à provoquer une perte de face, un mal-être.

Rappelant que le champ politique est sans aucun doute un des théâtres de prédilection où le jeu des faces se révèle le plus violent, Hilaire Djédjé BOHUI, dans son article (La force du judiciaire ou quand critiquer c’est attenter à l’image d’autrui et se poser en modèle), stipule que la confrontation des systèmes de valeurs dont les « menaces », qui structurent souvent la défense des différentes opinions, constitue le témoignage verbal le plus révélateur. Constituant, selon lui, le décor discursif d’une lutte de positionnement stratégique dans l’estime de l’opinion publique pour la conduite de l’action politique, la déclaration officielle de démission de Mamadou Koulibaly du Front populaire ivoirien, assortie de la création de sa propre formation politique, illustre clairement le mécanisme argumentatif par lequel le discours judiciaire se déploie sous un double caractère illocutionnaire. En inscrivant son étude dans la perspective de la pragmatique, il nous explique que, par l’accusation, ce discours porte atteinte à l’image de l’accusé tout en étant un plaidoyer implicite en faveur de l’accusateur qui se présente ainsi comme un modèle. Son étude vise surtout à montrer comment se construit « la performativité » du discours (de) critique ou d’accusation. En effet, par l’usage même de ce type de discours, note BOHUI, l’orateur se présente au moins comme une solution alternative crédible au cas de contre-exemple représenté par la personne critiquée.

Inspirée de l’actualité, Virginie MARIE (La violence verbale dans la campagne présidentielle 2012 en France) traite de la « violence verbale » à partir d’un corpus constitué d’articles journalistiques portant sur la campagne présidentielle 2012 en France. Elle nous explique comment, aux travers de déclarations interposées, les candidats Nicolas Sarkozy et François Hollande se voient attribuer des rôles pluriels : ils sont présentés tantôt en position de candidat, puis en celle d’accusateur, de juge, grâce à la mise en place de diverses stratégies discursives déstabilisatrices (répétition, accusation, culpabilisation, etc.) qu’elle propose d’analyser d’un point de vue linguistique, en tenant compte du contexte de la campagne présidentielle de production des énoncés.

Dans le même ordre d’idées, mais cette fois-ci lors d’un débat télévisé sur le plateau de France 2, Ali BOUZEKRI (La distribution problématique des faces dans des débats politiques : le cas de Mélenchon), motivé par une curiosité légitime quant aux discours de Mélenchon, candidat aux présidentielles françaises de 2012, et par la manière dont il se défend, s’interroge sur les stratégies argumentatives menaçantes déployées dans son discours. En inscrivant son travail dans une approche pragmatique avec, en première position, la théorie de la politesse linguistique, il tient à examiner les particularités de ces stratégies utilisées par Mélenchon. Les résultats de son analyse font apparaître comment ces stratégies sont utilisées avec des spécificités relatives à une réorganisation particulière des faces dans le discours mélenchonien.

C’est sur un autre support médiatique que porte l’attention de Frédéric TORTERAT (Quand les blogs politiques se saisissent des propos outranciers (l'exemple du détournement)), qui, à travers la blogosphère politique, commente l'une des pratiques discursives caractéristiques des blogs de ce genre, à savoir le détournement, ici sous forme de déni, d'un propos outrancier. À partir d'exemples concrets, il explique comment, dans son blog, une élue s'efforce de minimiser la dimension comminatoire de l'un de ses propos, tout en s'en déresponsabilisant. Il décrit comment un responsable politique, à la suite d'une grossièreté de sa part contre une adversaire en période de campagne électorale, s'en prend non pas à lui-même, mais à ceux qui ont relayé son propos outrancier, tout en les stigmatisant au passage.

Les articles de cette dernière section établissent, dans leur diversité, de par les perspectives qu’ils offrent, un tableau composite d’espaces discursifs divers et variés où les mots, les actes et les discours font violence. Les auteurs ont souhaité élucider chacun un aspect particulier de la manifestation de la « violence verbale » en identifiant les mécanismes discursifs qui en sont responsables, sans manquer, dans certains articles, de souligner le potentiel axiologique de la menace illocutionnaire et les moyens de l’atténuer.

Maria Immacolata SPAGNA (La force axiologico-affective d’une menace au Président de la République), à travers sa contribution, se propose de donner une interprétation axiologico-affective de l’incipit menaçant du J’Accuse de Zola. Par l’appui des fondements de la rhétorique classique, de la théorie de l’argumentation et, notamment, de la théorie de l’argumentation des émotions, son article vise à souligner la fonction et l’efficacité de la charge affective de la menace dont Zola prévient le Président Félix Faure. Elle cherche à démontrer que la menace, dans le but de poser les bases d’une révolte morale, sert à orienter émotionnellement le lecteur en suscitant des sentiments tels que la peur ou l’angoisse dont l’argumentation se fonde surtout sur la valeur de justice. La menace devient, selon SPAGNA, une demande implicite d’engagement, un appel à agir contre les responsables de l’affaire et au secours de Dreyfus et de toutes les victimes. C’est là l’acte illocutoire de l’auteur apte à produire un effet perlocutoire sur le Président en particulier, et sur le grand public en général.

Dans un autre registre, Sara AMADORI (Le débat d'idées en ligne : formes de la violence polémique sur Youtube) propose, dans son article, une analyse discursive des commentaires suivant une sélection de vidéos de Youtube concernant Michel Onfray. Elle s’intéresse notamment au « flaming » sur Youtube, qui caractérise les échanges de la communauté discursive considérée. Cette forme du discours est envisagée dans une perspective argumentative et redéfinie comme relevant du discours polémique. La nature problématique des argumentations polémiques pour les théories de la politesse et le ménagement des faces des internautes est également prise en compte. Après avoir décrit de façon synthétique les marques de la violence verbale relevées dans son corpus, elle exemplifie les dynamiques interactionnelles et argumentatives qui caractérisent les échanges polémiques des membres de cette communauté discursive de Youtube.

Élodie OURSEL (Le refus de service dans les administrations : quelles formes d’atténuation pour ces actes menaçants et quelles offres de compensation ?), quant à elle, situe son étude dans un autre décor, à savoir celui de l’échange administratif. Elle décrit les procédés utilisés pour atténuer la menace que constituent les refus, comme les modalisateurs, les explications, les argumentations et les offres compensatoires. Grâce à son analyse des explications et argumentations avancées par les agents administratifs pour justifier les raisons qui les amènent à refuser de procéder à la réalisation de services sollicités par les usagers, elle en dégage les contraintes qui semblent régir la définition de l’objectif sur lequel les participants de ce cadre interactionnel s’accordent et qu’ils réalisent.

Toujours dans le cadre de la menace illocutionnaire, la contribution de Mélanie WAMI (De la production du FTA dans le français parlé du Cameroun : Étude des termes d’adresse) s’inscrit dans la lignée des études portant sur les actes menaçants pour la face (FTA). Son article traite de la « violence verbale » exprimée dans et par les termes d’adresse du français parlé au Cameroun. L’analyse qu’elle nous suggère s’appuie sur un corpus issu d’une enquête sociolinguistique dans la ville de Yaoundé ayant un panel représentatif de la population qui tient compte des clivages professionnels, générationnels, sociaux et même, du genre. Elle propose une description sémantique des procédés de création desdits FTAs ; ensuite l’analyse pragmatique, à laquelle elle se livre, rend compte du fonctionnement d’un néologisme considérable en tant que vecteurs de violence. Ses résultats montrent que l’expression violente des termes d’adresse est instable et peu utilisée de façon uniforme. En outre, fortement dépendants du contexte de production, ces appellatifs peuvent susciter des malentendus au sein de différentes cultures.



Liste des références bibliographiques

BROWN, P., et LEVINSON, S. (1987) : Politeness : some universals in language use, Cambridge, Cambridge University Press.

KERBRAT-ORECCHIONI, C. (1992) : Les interactions verbales, tome 2, Paris, Armand Colin.

KERBRAT-ORECCHIONI, C. (2005) : Le discours en interaction, Paris, Armand Colin.



Pour citer cet article


Galatanu Olga, Bellachhab Abdelhadi et Cozma Ana-Maria. La force des mots : mécanismes sémantiques de production et interprétation des actes de parole « menaçants ». Introduction. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 9. La force des mots : les mécanismes sémantiques de production et l’interprétation des actes de parole "menaçants", 30 juillet 2012. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=2906. ISSN 1308-8378.




GSU   Ovidius   Turku   Nantes   Agence universitaire de la Francophonie
Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378