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12. Sens et identités en construction : dynamiques des représentations : 1er volet

Editorial
Publié : 31 janvier 2014

Culture et identification : la dynamique des représentations comme processus discursifs. Introduction


Albin Wagener, Maître de conférences, Université Catholique de l'Ouest, CoDiRe (EA 4643), albin.wagener@gmail.com
Abdelhadi Bellachhab, Maître de conférences HDR, Université Charles de Gaulle - Lille 3, CoDiRe (EA 4643), bellachhab.abdelhadi@gmail.com

Construit de façon discursive et sémiotique, toujours dans une perspective dynamique systématique, les représentations circulent dans diverses sphères de la vie quotidienne, institutionnelle et artistique en forgeant profondément notre société et ses évolutions, qu’il s’agisse simplement de maintenir et renforcer des images déjà à l’œuvre, ou bien d’imaginer de façon créative de nouveaux cadres et de nouvelles manières d’agir et de penser le monde. Le présent numéro de Signes, Discours et Sociétés intitulé « Sens et identités en construction : dynamique des représentations » entend explorer les entre éléments discursifs et prédiscursifs, items culturels, processus d’identification et mise en perspective sémiotique afin d’explorer la manière dont les représentations naissent, se construisent, évoluent et meurent avec les acteurs et auteurs de discours et d’interactions. En ce sens, il est plus précisément consacré aux questions liées aux dynamiques identitaires et aux représentations culturelles, dans la mesure où ceux-ci répondent et s’organisent en fonction de procédés discursifs et sémiotiques singuliers. En effet, les évolutions des représentations tendent à remettre en question de façon évidente les définitions mêmes des concepts utilisés en sciences humaines et sociales, tant ceux-ci sont soumis à des contextes (voire à des écologies) sociales et sociétales distincts, laissant entrevoir l’aspect parfois fort conjecturel des notions telles que « discours », « identité » ou « culture ». Dans ce sens, il est important que les chercheurs circonscrivent de façon circonstanciée les termes et processus qu’ils manipulent et explorent, car ceux-ci sont nécessairement le reflet de définitions qui restent elles-mêmes le fruit de contingences qu’il convient de sans cesse redéfinir.

L’identité est elle-même sujette à de nombreux débats définitionnels et notionnels, tant le concept paraît insaisissable, sans arrêt en mouvement, et lié à des définitions diverses en fonction des locuteurs et acteurs sociaux. Considérée par moment comme un processus d’identification plutôt que comme un concept figé, nous la comprenons comme un construit complexe, en constante évolution, et dont les caractéristiques principales ne sont jamais définitivement acquises. En ce sens, l’identité doit être représentée comme un faisceau d’interactions et d’items complexes, qui parviennent à se rejoindre dans le hic et nunc de contextes clairement délimités, pour ensuite se fondre dans de nouvelles réorganisations et redéfinitions. Il en va de même pour la culture qui, bien qu’imaginée comme un ensemble d’éléments fixes permettant de faire sens, reste une donnée qui n’est jamais constante dans l’histoire des acteurs et des locuteurs, que ceux-ci soient considérés comme des individus ou des collectifs. Par ailleurs, ces deux mêmes concepts peuvent être confondus, puisque l’on peut rencontrer l’expression « identité culturelle », qui ne fait qu’introduire encore un peu plus de confusion, là où les deux concepts sont eux-mêmes basés sur de l’incertitude, du contingent et du contextuel. En effet, les processus identitaires et culturels sont eux-mêmes profondément mouvants, basés sur des représentations en constante reconstruction. En d’autres termes, il s’agit ici d’explorer un véritable « chantier » épistémologique qui semble ne jamais pouvoir arriver à son terme, sorte de Sagrada Familia des sciences humaines et sociales, dans la mesure où les deux concepts qui nous intéressent sont eux-mêmes érigés sur des soubassements qui n’ont rien de stables. De surcroît, si l’on met en exergue le fait que « culture » et « identité » sont le fruit de constructions purement représentationnelles qui sont elles-mêmes basées sur des discours directement liés à des environnements en perpétuelle mouvance (que ces environnements soient sociaux, sociétaux, institutionnels ou purement langagiers), le risque est d’ajouter de la confusion à la complexité.

L’enjeu de ce numéro est ainsi d’éviter deux écueils qui risquent parfois d’être trop souvent et trop rapidement atteints concernant les sujets liés aux concepts d’identité et de culture, à savoir a) le risque d’un relativisme extrême, à la fois inopérant et inadapté aux besoins des locuteurs et acteurs et au sens que ceux-ci tentent de construire dans une vie quotidienne à la fois prévisible et incertaine, et b) le risque d’un retour réactionnaire à des définitions par trop figées, qui risqueraient soit d’abandonner la question complexe des processus, soit de stabiliser dans le temps et l’espace des items qui ne peuvent pas être enfermés de la sorte, même pour des raisons de commodité épistémologique. Alors même que les sciences humaines et sociales se trouvent à un carrefour concernant les concepts précités, prises entre les besoins de modélisations du complexe et la compréhension intégrative et pertinente des logiques d’acteurs discursifs, nous souhaitons que le présent numéro puisse, à défaut d’apporter des réponses claires et définitives aux questions qui animent la recherche, au moins proposer des éclaircissements que nous souhaitons utiles et pertinents pour les recherches effectuées dans le domaine. Par ailleurs, nous entendons les processus discursifs au sens large, dans la mesure où ceux-ci peuvent être présentés comme s’étendant sur un large éventail de procédés sémiotiques, permettant à l’acteur et locuteur de faire sens de la réalité, de son rapport au monde et de son rapport aux autres.

Ainsi, le présent numéro s’articule en deux parties, avec en premier lieu les questionnements liés aux processus et constructions identitaires, appuyés sur des contextes précis ; dans un deuxième temps, les dynamiques et problématisations culturelles sont également explorées à la fois de manière théorique et en mettant l’accent sur des mises en perspective situationnelles. Pour ouvrir la première partie du numéro, Khalifa BABA HOUARI propose d’explorer la représentation comme processus permettant la construction de l’identité, ou au moins de mettre en lumière la façon dont l’identification est mise à contribution tout au long de la définition de l’individu, en distinguant à la fois l’Être et le Soi. Un tel travail permet notamment de mettre en relief les nombreuses régulations qui permettent aux représentations d’agir sur la progressive mise en œuvre de l’identité, et des répercussions que cette mise en œuvre offre en retour sur les représentations elles-mêmes, en ce qu’elles s’appuient à la fois sur des dynamiques individuelles et collectives, notamment sociales. Nous retrouvons alors une application directe et didactique de ces réflexions dans l’article proposé par Afaf BOUDEBIA-BAALA, qui interroge plus particulièrement les représentations de construction identitaire et inter-identitaire liées à l’enseignement et l’apprentissage des langues. Dans ce cas précis, l’auteur étudie la manière dont les enseignants de français représentent et se représentent la langue française, plus particulièrement dans l’espace géographique du sud de l’Algérie. Cet éclairage nous permet notamment de pouvoir approfondir la circulation des représentations dans la classe, en ce qu’il constitue à la fois un espace à part, et néanmoins fondamentalement relié à l’espace social. Ces aspects sont également explorés dans un autre espace géographique et discursif par Olivier-Serge CANDAU et Frédéric ANCIAUX qui s’intéresse plus particulièrement au cas de Saint-Martin, notamment dans le cadre de la réforme du nouveau lycée et de ses répercussions sur les représentations liées à l’utilisation de langues distinctes, qui s’expriment à la fois dans l’alternance codique et l’interdiscours, ouvrant les perspectives concernant l’enseignement et l’apprentissage comme processus directement perméable à l’environnement sociétal dans lequel il peut avoir lieu, malgré le caractère plus relativement absolu des réformes, lois et cadres juridiques qui doivent permettre d’organiser la société. Cette société est par ailleurs d’autant plus complexe dans sa manière de se structurer que les individus eux-mêmes doivent parfois traverser des phases leur permettant d’acter des étapes dans les processus de construction identitaire : c’est ce que rappelle Amel DEHANE en analysant les comportements et discours des marquages corporels (piercings et tatouages, notamment) utilisés par certains adolescents en Algérie. Ceux-ci utilisent en effet ce type de pratique pour pouvoir exprimer des dynamiques qu’ils traversent, tout en se racontant de manière différente de celle traditionnellement employée dans le discours linguistique, montrant ainsi le caractère ontologiquement sémiotique des circulations discursives, en ce qu’elles peuvent s’associer à des modes d’expression non linguistiques, qui n’en sont pas moins compris grâce à une sémantique propre. Ce travail de construction, de déconstruction et d’étapes capitales est également mis en perspective par Hervé ONDOUA, qui revient sur les travaux de Jacques Derrida par une perspective à la fois critique et résolument sociale, en explorant notamment la façon dont la situation sociale et les représentations identitaires des femmes sont l’objet de transformations profondes dans les sociétés africaines. En mettant l’accent sur la déconstruction des processus identitaires, l’auteur implique ainsi que toute opération de recréation identitaire implique également un travail fondateur de déconstruction, que celle-ci soit opérée au niveau individuel ou collectif. Une telle opération de déconstruction et de recréation peut également avoir des répercussions politiques évidentes, comme le montre Miroslav STASILO, en analysant notamment la façon dont les identités politiques et nationales sont construites et mises en scène dans des contextes cardinaux de la vie politique. Ce faisant, l’auteur utilise une approche comparatiste en mettant en perspective les élections présidentielles en France et en Lituanie, entre 1992 et 2012, arguant ainsi à la fois d’un principe de différenciation contextuelle des dynamiques identitaires, tout en reconnaissant des procédés discursifs similaires à l’œuvre dans la façon dont les discours politiques récupèrent, façonnent et interprètent les faits nationaux pour produire du sens identitaire.

La seconde partie, qui traite plus spécifiquement d’une mise en perspective des dynamiques et constructions culturelles, s’ouvre par la contribution de Jérôme RAVAT, qui met l’accent sur une discussion théorique et néanmoins pratique liée à l’identité culturelle comme terrain de désaccords moraux. En opérant de la sorte, l’auteur précise ainsi qu’il s’agit, pour les acteurs et locuteurs, de pouvoir progressivement dépasser les conditions de l’altérité et de la différence, pour également se repositionner sur les questions liées à l’analogie ontologique entre sociétés humaines, en ce qu’elles tentent toutes de répondre à des questions qui concernent l’ensemble de l’espèce, et dont l’organisation culturelle n’est qu’une variable contextualisée et mise en application dans des sociétés données. Ce nécessaire pont entre altérité et analogie est également mis en perspective par Karim JOUTET, qui étudie plus particulièrement la façon dont le discours médiatique participe à la construction des représentations. Dans ce cas précis, c’est les représentations liées à l’immigré interne qui se trouvent étudiées, dans l’espace géographique de la Catalogne, qui entretient de surcroît des rapports complexes et animés de tensions diverses avec l’Espagne. Cette étude nous permet ainsi de circonscrire l’amplitude complexe des rapports entre groupes d’individus qui se définissent les uns les autres dans des contextes où les interactions de plus en plus nombreuses semblent pour certains individus ou groupes fragiliser ce qu’ils estiment être leur identité propre. Dans d’autres lieux toutefois, les items sont investis de charges symboliques et sémiotiques diverses suivant les individus, en fonction à la fois de l’histoire et des choix artistiques ; c’est ce que propose l’analyse de Melissa BELLESI, qui porte plus particulièrement sur la manière dont les symboles urbains sont influencés, appropriés et réappropriés par les individus et les collectifs, en fonction non seulement des représentations culturelles à l’œuvre dans la mise en mouvement de l’espace urbain, mais également en fonction du vécu pratique des acteurs sociaux de la ville. La dynamique complexe de ces représentations, considérés à la fois comme lieux et produits d’échange entre les individus et les collectifs dans des sociétés données, est également explorée par Mahamadou Lamine OUEDRAOGO à travers l’étude du film « En attendant le vote… » de Missa Hébié, qui permet de mettre en perspective la manière dont les cultures peuvent, dans leurs constructions et les représentations qui les animent, être prises dans des opérations de métissage, notamment à travers ce que l’auteur appelle le syncrétisme discursif, et qui souligne là encore le caractère ontologiquement discursif des processus culturels. En outre, en fonction des pays d’origine des films et de leurs cibles visées, les questions identitaires peuvent être travaillées par différents aspects de la vie quotidienne à travers des choix artistiques propres, comme l’indique Sylvain RIMBAULT en explorant plus particulièrement la manière dont la culture populaire permet de travailler la question des identités costumées dans le cas de la mise en scène des aventures de super héros. Cette analyse originale montre la manière dont l’industrie cinématographique se trouve être le reflet de sociétés agitées par des questionnements identitaires, et auxquels certains codes vestimentaires tentent d’apporter des réponses, dans une perspective résolument dynamiques. Dans la mesure où la culture populaire et les cultures régionales ou nationales peuvent se croiser ou superposer, Albin WAGENER s’interroge pour terminer sur la nécessité même du concept de culture en sciences humaines et sociales, dans la mesure où ce concept renferme une variété de réalités qui se retrouvent mises en scène par l’intermédiaire de ce concept, tout en masquant des problématiques et des éléments de la vie sociale qui n’auraient pas nécessairement besoin du concept même de culture pour être étudiées, exprimées ou problématisées. L’auteur propose ainsi un retour à l’étude descriptive de phénomènes socio-discursifs propres qui se retrouvent traditionnellement regroupés dans le concept de culture, qui peut être utilisé à des fins politiques, à l’insu des individus ou groupes qui s’en réclament.



Pour citer cet article


Wagener Albin et Bellachhab Abdelhadi. Culture et identification : la dynamique des représentations comme processus discursifs. Introduction. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 12. Sens et identités en construction : dynamiques des représentations : 1er volet, 31 janvier 2014. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=3208. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378