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12. Sens et identités en construction : dynamiques des représentations : 1er volet

Article
Publié : 31 janvier 2014

Les identités costumées, politiques de représentation identitaire dans la culture populaire


Amel DEHANE, Maître assistant, Université Badji Mokhtar Annaba, Algérie, dehane.amel@hotmail.fr

Résumé

Le phénomène de marquage corporel dans notre modernité tend à se développer de plus en plus, incluant les jeunes, et ce, depuis l’adolescence. Le tatouage et le piercing font désormais partie des modes actuelles. Autrefois signes d’appartenance, d’adhésion à un groupe social bien défini, ils semblent, selon Le Breton (2002), devenir plutôt l’expression de démarches individuelles et choix de chacun.

Ces pratiques sont révélatrices d’une histoire personnelle et collective. Être tatoué ou percé dit ce dans quoi on se reconnaît et ce dans quoi les autres nous reconnaissent. Le corps est l’espace privilégié pour inscrire les temps forts de la construction identitaire.

L’objectif de cette analyse est de donner des pistes de réflexion par rapport à un phénomène qui s’étend alors que la société algérienne dans son ensemble semble prononcer un discours plutôt négatif dans l’acceptation des marquages corporels.

Il s’agira de mettre en pratique l’hypothèse qui situe le développement de telles conduites et pratiques comme autant de réponses singulières à la souffrance psychique et à la logique ségrégative des discours contemporains dans notre modernité. De donner les résultats d’une enquête faite sur 200 adolescents, cette ébauche nous a permis de connaitre les réelles motivations de ces jeunes quant aux recours à ces pratiques, et de déduire que cette démarche individualiste et individuelle relèverait plutôt d’une quête identitaire.

Abstract

The phenomenon of physical marking in our modernity tends to develop more and more, including young people, and it is true since the adolescence. Tattooing and body-piercing are a part from now on of current fashions. Formerly signs of membership, membership to a well defined social group, they seem, according to Le Breton (2002), to become rather the expression of individual steps (initiatives) and choice of each.

These practices are revealing of a personal and collective history. To be tattooed or pierced says that in what we recognize ourselves and in what the others recognize us. The body is the privileged space to register the highlights of the identity construction.

The objective of this analysis is to give lines of thought with regard to a phenomenon which extends while the Algerian society in general seems to pronounce a speech rather negative in the acceptance of the physical marking.

It will be a question of putting into practice the hypothesis which places the development of such conducts and practices as so many singular answers to the psychic suffering and to the segregationist logic of the contemporary speech in our modernity. To give the results of an investigation done with 200 teenagers, this sketch allowed us to know the real motivations of these young people appealing to these practices, and to deduce that this individualistic and individual initiative would be rather of a search for identity.


Table des matières

Texte intégral

Cette étude a été réalisée dans le cadre de l’élaboration d’une thèse de doctorat en psychologie clinique et en psychopathologie, intitulée « Les marquages corporels à l’adolescence : expression d’un mal être profond ? Se marquer pour se démarquer. Du repérage des signes aux choix des réponses adaptées ».

Plusieurs questions ont été à l’origine de notre intérêt pour l’étude de la question du marquage corporel. Nous avons voulu connaitre les types de marquages les plus répondus en Algérie, les contextes individuel, familial et social d’un tel fait. Pourquoi les adolescents se décident un jour à marquer leurs corps ?

De quelles caractéristiques psychologiques se prévalent-ils ? Une typologie pourra-t-elle être déduite et par rapport à des variables démographiques et par rapport à la variable inhérente à la particularité des marquages ?

Pour ce faire, une étude transversale à double visée descriptive et analytique étalée sur une période d’une année (entre le 30 décembre 2009 et le 1er janvier 2011), a ciblé 200 adolescents âgés de 14 à 19 ans des deux sexes, toutes origines confondues. Ces jeunes sont majoritairement rencontrés et interviewés au siège de la Direction de la Solidarité et de l’Action Sociale (DASS) de Annaba. Nous n’avons défini aucun critère de sélection, si ce n’est le fait de se marquer la peau. La « collecte » de la population de travail s’était fait « en boule de neige ». Cette façon de travailler nous a permis de construire un « réseau » facilitant la prise de contact. Dans le but de récolter le maximum d’informations en un temps limité, un questionnaire détaillé a été proposé aux sujets qu’ils remplissaient durant un entretien, afin que toutes les données recueillies reposent exclusivement sur les dires des adolescents.

Le nombre de questionnaires remplis représentait un taux de participation de 95.23% par rapport aux 210 jeunes (les 10 jeunes refusant de participer étaient exclusivement de sexe féminin). Les principaux motifs de non-participation sont l’absence de contact téléphonique (20%), le refus de l’intervenant (50%) ou changement d’avis (30%).

Nous souhaitons rendre compte des caractéristiques et circonstances qui entourent les conduites de marquage corporel chez les adolescents.

Précisons d’ores et déjà que parmi l’ensemble de ces adolescents, on compte 124 adolescents qui se coupent ce qui représente 62% de la population mère, 117 adolescents se brûlent ce qui représente 58.5% de la population mère, pendant que 112 adolescents ont des tatouages présentant 56% de l’ensemble de l’échantillon et 24 sujets ont des piercings présentant 12 % de la population mère.

La prédominance masculine est claire, avec un sex-ratio se situant autour de 19, la moyenne d’âge des sujets est de l’ordre de 15.69 ± 1.20 ans avec des extrêmes [14-19] ans. La fréquence la plus élevée des sujets a été notée pour un âge de 15 ans.

Les données de l’enquête établissent que les familles de ces adolescents manquent de ressources financières. Ces ressources sont médiocres dans 42% des sujets, moyennes dans 37% des adolescents, et restent bonnes pour 21%. Par ailleurs, 92% de ces familles sont originaires de quartiers précaires, et alors que 3.5% résident dans des quartiers résidentiels.

Le fonctionnement familial est lacunaire, d’ailleurs, 50.5% de ces familles est disloquées, dirigées par des femmes, 33% des parents sont mariés, et l’un des parents est décédé dans 16.5% des cas. Enfin, 52% des familles sont caractérisés par une instabilité sur le plan de l’insertion dans l’environnement social comme il est annoncé dans les éléments contextuels qui conduisent l’adolescent à se marquer la peau (nombreux déménagements, nombreux changements d’école pour les enfants).

Ces adolescents s’accordent pour signaler d’importantes difficultés dans les relations parents-adolescent, vu que la violence verbale et/ou physique caractérise le fonctionnement de la quasi-totalité de ces familles.

De plus, ces adolescents montrent des difficultés d’adaptation tangibles par le placement dans des centres d’accueil (4.5%) et l’abandon scolaire, d’ailleurs, nombre d’entre eux a un niveau de scolarité primaire (65%), et le reste un niveau moyen (35%). Ces jeunes montrent d’autres difficultés concernent un concept de soi faible, des compétences sociales moindres qui causent des ennuis (plus de 60%).

On remarque que les cadets avec un pourcentage frôlant les 100% (94%) sont les plus assujettis aux marquages corporels, tandis que les ainés et les benjamins ne sont pratiquement pas touchés par ces pratiques avec des pourcentages successifs de 1.5% et de 4.5%. La position de l’ainé dans la société algérienne, fait de lui le centre des attentions et des attentes : il est porteur d'espérances – de même que les benjamins, ce qui pourrait les faire échapper à ces pratiques. Ces gestes provoquent chez les parents des réactions sur lesquelles se fonde l’attente de changements relationnels significatifs ; ainsi, 80.5% des parents ne sont même pas au courant du geste que leurs enfants s’imposent, 32% d’entre eux marquent une indifférence quant à ces marquages. Les changements dans les conduites parentales ne touchent qu’une portion des parents (15.5%) ; 10.5% montrent de la colère et 5% manifestent un intérêt à leurs enfants.

Ces adolescents restent assujettis à l’oisiveté ; d’ailleurs, seulement 1% de cet échantillon est scolarisé et 95.5% est au chômage. Relativement à l’ensemble du collectif, 85.5% des adolescents ont indiqué qu’ils se représentaient comme étant hétérosexuels, alors que 8.5% comme étant homosexuels et 9% comme étant bisexuels.

On constate que le caractère intimiste prime dans les marquages corporels, avec un pourcentage de 74.5% ; ces adolescents vont chez des artisans dans 23.5% des cas ; et consultent un professionnel ou font appel à un ami pour accomplir ces gestes dans 3% des cas.

Ces adolescents étaient soumis à de nombreux changements et événements traumatiques dans leur parcours de vie ; sur l’ensemble de l’échantillon, 72.4% des adolescents déclarent avoir vécu une situation de séparation, des situations de deuil ont été vécu par 16% des cas, alors que 1% ont été frustrés et ont connu un échec scolaire. 52.5% parmi eux ont changé d’adresse. 81% de ces adolescents éprouvent un sentiment de vide et d’ennui. 41.5% de ces jeunes ont été maltraités que ce soit physiquement et/ou psychologiquement et 2.5% sexuellement.

Ces adolescents montrent un large éventail d’impressions subjectives, ils éprouvent tous un sentiment d’être perdus et d’inutilité, presque tous (99%) ressentent de l’insatisfaction et de la douleur (51%). Se trouvant laids dans 93% des cas ; ces adolescents présentent une insatisfaction voire une haine quant à l’image de leur corps (91%), ils cherchent un accomplissement (10%) ou carrément une réalisation du corps (12%), à être beaux (2%). Cet acte est porteur de jouissance pour 12% d’adolescents ; leur permet d’avoir un nouveau plaisir (1.5%), d’où vient le caractère addictif à ces pratiques, et prend une allure triomphale (9.5%).
Il semble que 72% de ces jeunes éprouvent une angoisse qui peut être en lien avec une haine d’un corps qui échappe à tout contrôle, qu’ils essaient de calmer et soulager (12%) par le marquage corporel et la vue de leur sang qui en découle (98.5%). Cet état d’anxiété généralisée (93%) est associé à un sentiment d’attente (98.5%) ; aussi, les sentiments de honte et de culpabilité (66.5%) peuvent mettre en évidence l’aspect traumatique qu’engendre l’adolescence avec ces modifications pubertaires.

D’autres conduites existent, et ont un potentiel auto-agressif dans le sens où elles mettent en danger celui qui les pratique. Il s’agit de la toxicomanie et des autres conduites délinquantes. Ces adolescents, manifestent des troubles extériorisés, en plus de la prostitution qui touche 3.5% de ces jeunes, un grand nombre d’entre eux (94%) est consommateur régulier de drogue (dont 62.8% qui se coupent, 61.7% qui se brûlent, 58% se tatouent, et 10.6% ont des piercings) ; par cette consommation, ces adolescents cherchent en premier lieu, le soulagement (77.5%) ; l’oubli des peines (73.5%) ; l’intégration au sein du groupe des pairs 72% ; et le plaisir (67%). Ces toxicomanies traduisent un malaise des adolescents en quête de statut dans la société. Chez certains sujets (83.5%), cette symptomatologie s’accompagne d’un état dépressif, avec un risque de passage à l’acte suicidaire d’ailleurs 7.5% ont tenté de mettre fin à leur vie.

Les éléments de cette enquête nous permettent d’avancer que les adolescents ne désirent pas se suicider. Les adolescents qui se brûlent risquent sept fois plus de consommer de la drogue que les autres sujets ; les motivations des marquages corporels abordés dans cette étude, et celles de la consommation de drogue semblent converger. En effet, les sujets qui cherchent un soulagement risquent huit fois plus que les autres adolescents de consommer de la drogue quand ils sont tatoués et deux fois plus lorsqu’ils se coupent. L’intégration des groupes des pairs motiverait les adolescents qui se tatouent à consommer de la drogue six fois plus que les autres adolescents et ceux qui se coupent deux fois plus. Les sujets tatoués semblent être exposés trois fois plus que les autres adolescents au risque de la consommation de la drogue quand ils sont en quête de plaisir et quatre fois plus quand ils veulent oublier leurs peines. Cet oubli des peines semble favoriser huit fois plus la consommation de drogue chez les adolescents ayant des piercings. Aussi, en voulant prouver leur courage, les adolescents qui se coupent risqueraient deux fois plus de consommer de la drogue que les autres sujets.

Il apparait aussi que les jeunes ayant des piercings sont hautement assujettis à la prostitution.

En outre, cette étude montre également que tous ces adolescents sont en quête d’autonomie et de contrôle de leurs corps : ils cherchent par ces pratiques à se protéger des agressions extérieures. Une forte proportion de ces adolescents veut avoir une emprise sur leur vie (98.5%), 83% de ces adolescents cherchent à avoir confiance en eux et à renforcer leur estime de soi (65.5%), ils veulent se distinguer (89%), plaire (39.5%) et se plaire (29.5%).

Ces pratiques prennent une valeur ordalique pour certains adolescents. Effectivement, elles sont considérées comme moyen d’expression, de révolte et d’autopunition pour 94% des sujets, ces adolescents veulent se distinguer, s’affirmer car ils se sentent rejetés dans 89% des cas. 85% de ces sujets pensent que le marquage corporel constitue une manière de se venger en utilisant la seule chose dont ils ont le contrôle absolu « leur corps ». Certains adolescents pensent que la provocation de l’autre qu’occasionnent ces pratiques permet d’attirer son attention (69%) ; 50.5% de ces adolescents considèrent ces pratiques comme forme d’intégration sociale au sein du groupe des pairs, pour ce faire, ils doivent s’affirmer dans 89% des cas et prouver leur bravoure et courage dans 90% des cas. Les cicatrices qui résultent des blessures spectaculaires qu’ils s’infligent (sur les bras, avant-bras, abdomen...) tendraient à prouver leur bravoure à l’ensemble de leur entourage social.

Le choix de la zone du marquage et les moyens utilisés diffèrent selon la spécificité du marquage. Une comparaison des observations relevées dans les quatre groupes s’impose.

Tous les adolescents qui se coupent (N=124) privilégient l’avant-bras, 79% d’entre eux préfèrent le bras, alors que 75.8% choisissent de se couper le ventre, 54% favorisent les cuisses, certains se penchent sur les doigts (41.1%), tandis que d’autres se coupent les mains (10.5%), ou le torse (7.3%), ces gestes s’étalent jusqu’à la destruction des lèvres par morsures chez 5.6% des cas, un pourcentage moindre touche les épaules (1.6%) et les seins (0.8%).

Précisons au passage, que ces adolescents n’apportent aucune affirmation quant à la détention d’un éventuel piercing génital, ce qui n’empêche pas sa présence.

La quasi-totalité de ces adolescents utilise des rasoirs (99.2%), couteaux (71%), verre ou aiguille (62.1%).

Quant aux jeunes se brûlant (N=117), on remarque que tout comme les adolescents qui se coupent, ils préfèrent l’avant-bras et le ventre avec un pourcentage de 73.5%, suivi par le choix des bras avec un pourcentage égale à 51.3%, ensuite les cuisses (29.9%) et les doigts (27.4%), ils choisissent après les mains (16.2%), le torse (5.1%), alors que l’éminence hypothénarienne, les métacarpes et les épaules occupent la même place avec un pourcentage de 1,7%.

Ils se brûlent tous avec des cigarettes, utilisent d’une manière moindre un fer à souder, (80.3%), un briquet (66.7%), parfois un fer à repasser (30.8%) ou une cuillère (16.2%).

On remarque que les adolescents qui ont des piercings (N=24), choisissent unanimement l’oreille comme endroit préféré, alors que 70,8% parmi eux, ont un piercing à l’arcade sourcilière, et 66,7% au nez, ces adolescents posent un piercing aux lèvres dans 29,2% des cas, le nombril n’est choisi que par 16,7% de ces jeunes, de même 12,5% d’entre eux ont un ou plusieurs piercings sur les seins ou les angles, les dents sont l’endroit le moins fréquent avec un pourcentage de 8,3%.

Ces jeunes sont les seuls à utiliser des appareils pour se faire les piercings, et la quasi-totalité utilise une aiguille (91.7%).

Chez les jeunes tatoués (N=112), on remarque que l’avant-bras ou bras constituent une zone privilégiée avec des pourcentages rapprochés (76,8% et 72,3% successivement), on trouve que 61,6% d’entre eux avantagent le ventre, alors que 18,8% choisissent les oreilles et 12,5% favorisent le raz de l'œil. Pendant que 4,5% de ces adolescents préfèrent l’éminence hypothénarienne, 3,6% ont tendance à se tatouer le poignet, tandis que 2,7% se tatouent le torse, les mains et les épaules avec un pourcentage de 1,8%, les doigts et la métacarpe sont les endroits les moins cherchés avec un pourcentage égale à 0,9%. Ces adolescents utilisent tous l’aiguille et le kohl ou l’encre, et par moment les rasoirs (64.3%).

S’agissant d’endroit essentiellement accessible et facile à voir (par les adolescents eux-mêmes) dans 99% des cas, la maîtrise de la zone du marquage semble être l’unanime justification donnée ; ces marquages doivent se faire à l’abri des regards sur un endroit à la fois intime, facile à cacher, à toucher et doté de chair (92%).

Toutefois, des spécificités liées au type de marquage se font remarquer quant au choix de la zone marquée, ce qui impose une comparaison des résultats obtenus via les quatre groupes. Ces jeunes s’accordent sur la revalorisation narcissique qu’assurent ces pratiques quelle que soit leur nature ; le paraître est au premier plan spécialement chez les jeunes qui se tatouent et qui ont des piercings, qui semblent penser que le choix de ces zones leur assure l’embellissement et les rend plus attirants (57% de la population mère).

50% des adolescents ayant des piercings choisissent ces endroits en pensant qu’ils leurs permettent d’être à la mode d’une part, et sont utilisés comme un « jouet excitant » d’autre part ; ils pensent aussi qu’ils seront dix-sept fois plus attirants et seize fois plus excitants que les autres adolescents. Alors que l’embellissement, l’attirance et le fait d’être à la mode semblent orienter deux fois plus le choix des zones marquées chez les adolescents qui se brûlent et une fois les jeunes qui se coupent. Et être à la mode semble soutenir deux fois plus les motivations des adolescents tatoués.

Ces emplacements peuvent être choisis de par le caractère ludique qu’ils offrent, ce caractère risque deux fois plus de motiver les adolescents qui se tatouent, et peuvent être reliés aux piercings sans qu’il y’ait de risque.

En plus des caractéristiques communes à tous ces adolescents, nous allons circonscrire les particularités des adolescents appartenant à chaque groupe, en fonction du type de marquage. L’examen des différentes données disponibles permet de mettre à jour certaines constantes :

Les coupures interviennent plus tôt que les autres types de marquages avec une moyenne d’âge de 15.90 ans, ensuite apparaissent les brûlures avec une moyenne d’âge de 16.03 ans ; quant aux premiers piercings, ils se montrent en moyenne vers l’âge de 16 ans, tandis que les tatouages se font apparaitre en moyenne à l’âge de 17 ans. Ceci peut être dû au caractère permanent du tatouage ;

Presque la moitié des adolescents de l’échantillon (49%) n’a qu’un seul type de marquage : 24.5% ont deux marquages, 16.5% ont trois types de marquages, alors que 10% ont les quatre types de marquages ;

Il semble qu’il n’y ait aucune relation entre le lieu de provenance, la représentation de l’orientation sexuelle et l’activité du jeune, d’une part, et les marquages corporels d’autre part. Toutefois, le rang dans la fratrie s’avère significatif mais sans risque pour les adolescents qui s’auto-infligent des coupures, et sans lien avec le reste des types de marquages et la situation économique médiocre semble être significative pour les jeunes ayant des piercings et sans lien avec le reste des marquages ;

Les parents risquent d’être deux fois plus indifférents quant aux tatouages de leurs enfants, et vingt-trois plus quant à leurs piercings, ils peuvent montrer un intérêt aux piercings de leurs enfants quatre fois plus ;

L’ensemble des adolescents choisissent des zones accessibles et faciles à voir (par les jeunes eux-mêmes et /ou par les autres), qu’ils peuvent maitriser ; toutefois, les jeunes qui se coupent et/ou se brûlent ont tendance à choisir des zones intimes, vues que par les jeunes eux-mêmes (avant-bras, bras, ventre, cuisses…), alors que les adolescents qui ont des piercings et/ou tatouages préfèrent des zones faciles à dévoiler, à montrer aux autres, allant de l’avant-bras, bras, aux nez, oreille, arcades sourcilière…

Pour se faire marquer les adolescents, voulant avoir des piercings, consultent 9 fois plus des professionnels ou des artisans, et ceux voulant avoir un tatouage le font deux fois plus par un artisan ou ami.

Les sources de motivations des marquages corporels restent multiples pour ces jeunes ; le renforcement de l’estime de soi prime, il peut être trente deux fois plus à l’origine des coupures, vingt trois fois plus pour le tatouage et quatre fois pour les piercings ; la provocation sociale peut motiver dix-huit fois plus les adolescents qui se coupent et deux fois plus les jeunes qui se tatouent ; Se distinguer est aussi présente d’une manière très intense, elle peut motiver les adolescents qui se tatouent quatorze fois plus que les autres jeunes ; les jeunes qui se tatouent haïssent leurs corps quatre fois plus que les autres adolescents et cherchent trois fois plus à attirer physiquement les autres ; le sentiment de rejet peut pousser deux fois plus les adolescents à se brûler ; les jeunes qui se brûlent et qui se tatouent veulent se plaire deux fois plus que les autres adolescents par leurs marques corporelles ; les jeunes qui se tatouent peuvent être motivés deux fois plus que les autres par l’intégration d’un groupe des pairs, alors que ceux qui se brûlent veulent se venger de la société deux fois plus que les autres adolescents.

Alors que la vue de son sang semble reliée aux brulures ; l’autopunition s’avère en lien avec le tatouage et la quête d’un contrôle de sa vie, d’un auto-calmant, semblent avoir un lien avec les auto-brûlures et les tatouages en même temps, cependant ce lien est sans risque de les produire. Par contre, ces mêmes éléments semblent moins motiver ces jeunes à avoir des piercings, les jeunes ne cherchent pas à prouver leur courage par le recours aux tatouages et aux piercings.

On constate que le corps et son image sont au cœur des ressentis avant l’acte de marquage, les adolescents qui se coupent et qui se brûlent haïssent six fois plus que les autres leurs corps ; ils se sentent laids neuf fois plus que les autres jeunes ; la marque corporelle peut être ressentie quarante cinq fois plus comme une manière de se compléter le corps pour les adolescents qui ont des piercings et deux fois plus pour ceux qui se brûlent, ou deux fois plus une manière de se réaliser un nouveau corps pour les adolescents qui se tatouent ; la honte du corps est présente chez les adolescents qui se brûlent ou se coupent deux fois plus que chez les autres cas ; la déprime risque d’être éprouvée deux fois plus par les adolescents qui se brûlent et trois fois plus par ceux qui se coupent ; la douleur peut être ressentie neuf fois plus par les jeunes qui ont des piercings, sept fois plus chez ceux qui se brûlent et deux fois plus chez ceux qui se tatouent ; vouloir triompher par le fait d’avoir une marque chez les adolescents qui ont des piercings peut apparaître trente six fois plus et deux fois plus chez les tatoués ; l’ennui avec un risque d’apparition de sept fois plus et le sentiment de vide avec un risque six fois plus peuvent être ressentis par les adolescents qui se coupent ; les jeunes qui se brûlent peuvent aussi se sentir beaux dix fois plus et sont en quête d’un nouveau plaisir neuf fois plus que les autres de l’angoisse et deux fois plus de la culpabilité ceux qui ont des piercings, ils v quant à ceux qui tatouent, ils peuvent éprouver de la jouissance deux fois plus que les autres adolescents.

Les ressentis pendant l’acte de marquage continuent à se centrer sur le corps, d’ailleurs ces adolescents haïssent leurs corps avec un risque d’apparence de sept fois pour ceux qui se coupent de six fois pour ceux qui se tatouent et de deux fois en ce qui concerne ceux qui se brûlent ; un aspect contradictoire peut paraitre chez les jeunes tatoués entre cette haine du corps d’une part, et le sentiment d’être beau (risque d’apparence deux fois plus) et l’impression de réaliser un nouveau corps (risque d’apparence deux fois plus) avec cette marque, nous pensons que cette ambivalence est due aux tourments de l’adolescence ; par ailleurs, les adolescents qui se brûlent ou se coupent attribuent deux fois plus que les autres adolescents une importance au côté jouissif de leurs marques corporelles.

On remarque que les ressentis pendant l’acte de marquage peuvent être directement liés aux contradictions de l’adolescence et mettent la problématique du corps au centre ; les jeunes qui se brûlent peuvent deux fois plus que les autres, haïr le corps, se sentir beau et laid et éprouver de la jouissance ; ceux qui ont des piercings peuvent avoir cinquante-cinq fois plus le sentiment de triomphe et regretter trois fois plus leur geste ; aussi, les adolescents qui se tatouent ressentent sept fois plus de l’insatisfaction quant à leur corps et en même temps se sentent beaux, alors que ceux qui se coupent, ils éprouvent deux fois plus de l’insatisfaction avec ces marques et en même temps de la jouissance.

Les circonstances émotionnelles qui ont pu conduire ces adolescents à se marquer le corps sont différentes ; il semblerait que les adolescents exposés aux séparations risqueraient de se couper ou de se brûler deux fois plus que les autres adolescents, ces moments de séparations semblent avoir un lien avec le tatouage sans risque ; les jeunes ayant vécu des situations de déménagement risqueraient deux fois plus de se couper et trois fois plus de se faire des piercings que les autres ; il semblerait que le sentiment de vide, peut constituer deux fois plus un terrain favorable pour brulures et sept fois plus pour les piercings. On remarque que la frustration risque neuf fois plus d’être retrouvée chez les jeunes qui ont des piercings ; ces adolescents ont été victimes de viol sept fois plus que les autres adolescents.
Aussi, la maltraitance semble être reliée deux fois plus aux coupures, et liée sans qu’il y’ait de risque aux brûlures ; de même, le deuil semble être lié aux brulures et aux tatouages sans qu’il y’ait de risque ; le lien que peut avoir le sentiment de vide avec le tatouage demeure sans risque.

En guise de récapitulatif, le phénomène de marquage corporel serait un moyen d’expression privilégié, un véritable langage de l’adolescent. Ces pratiques sont une réponse à un sentiment d’impuissance, elles traduisent une tentative d’affirmation de soi. Autrement dit, en réaction à un vécu de passivité, ces adolescents répondent par les marquages corporels comme conduite active. Le marquage corporel serait une traduction de l’intensité des tensions. Il s’agit d’une tentative de séparation et d’autonomisation.

Les adolescents qui se brûlent, ont des piercings, ou sont tatoués, affirment qu’ils se sont « réappropriés » leur corps en désignant avec fierté leur cicatrice, leur tatouage ou leur piercing comme une preuve irréfutable. La marque procure un sentiment d’avoir rompu avec l’indifférenciation aux parents. Il s’agit d’un détour symbolique pour accéder au sentiment d’être soi. Ils sont assurément à la recherche d’une inlassable apparence à parfaire et à réajuster.

« Tatouage et piercing viennent se poser sur la réalité physique du sujet, conférant une « valeur au corps » qui agrémente positivement « l’ego ». Qui plus est, le marquage du corps [...] procurerait ainsi l’impression « d’être maître de son corps » et de se révéler à travers son image. Il s’agirait donc d’un moyen très concret de devenir conscient de sa constance et de son identité physique » (Haza 2002).

À cet effet, pouvons-nous penser que le marquage corporel répond à un processus normatif de prise de possession du corps à l’adolescence (permettant aux jeunes de transformer éventuellement leur corps pubère, étranger, en un corps plus familier) ou se réfère-t-il plutôt à un processus pervers puisque ces adolescents éprouvent tous de la jouissance soit avant et/ou pendant et/ou après l’acte de marque ?

On pourrait avancer que « le moment de jouissance » qui accompagne le marquage du corps, nous semble être une expression d’une déviation quant au but sexuel. Ces excitations cutanées par le marquage corporel remplaceraient à notre sens la jouissance de l’acte sexuel, dans la mesure où ces pratiques ayant lien avec le couple jouissance/souffrance se substituent à un acte sexuel. Elles entrent par conséquent, dans un processus de surplus du plaisir, de jouissance, parfois à l’insu du sujet lui-même (Prilot 2006 : 113), il s’agirait d’une perversion transitoire selon Prilot (2006 : 114) qui peut représenter une régression sur des points de fixation permettant de retrouver une omnipotence. D’autant plus que les brûlures cutanées répondent à un fort sentiment de culpabilité. La douleur est ici recherchée, ce qui met au premier plan la question du masochisme chez ces adolescents.

En outre, les adolescents qui se tatouent et se brûlent veulent se plaire deux fois plus que les autres jeunes, la marque laissée devient alors un bijou narcissique, agrémenté d’un érotisme corporel. « Le corps et la peau sont investis comme un lieu de plaisir : on fait de son corps une œuvre personnelle » (Andrieu 2007 : 46). C’est pour leur propre regard qu’ils se font d’abord marquer.

Les marques corporelles sont une trace permanente de cet intérêt qu’on a eu pour soi, elles valident cet intérêt.

D’après l’analyse des causes avancées par les adolescents pour expliquer leurs marquages corporels, on peut avancer que dans ce contexte, le marquage corporel reflète une réalité socioculturelle basée sur l’apparence. Elle met en jeu « un appareillage symbolique de différentes « façades » […] et notamment de la « façade sociale » distinguée de la façade « personnelle »» (Goffman 1973 : 31). Le paraître ici convoque les atouts physiques à valoriser, afin de camoufler des complexes profonds (statut social, scolaire, économique indigents, couleur de peau souvent perçue comme trop foncée et à éclaircir) (Fanon 1952).

On peut remarquer que les constations relevées de la documentation scientifique sur le marquage corporel, d’une part, placent la quête de l’identité personnelle au centre des motivations du marquage corporel (Basquin 1983 ; Coudrais 1988 dans Thériault 1998). Sanders (1988), pour sa part, a travaillé sur le tatouage, qui serait selon lui - au même titre que les autres types d’ailleurs selon les résultats de l’enquête que nous avons menée-, comme une marque de désaffiliation de la société et une affirmation symbolique de l'identité personnelle. Et placent d’autre part, la quête de l’autonomie psychique au cœur des paradoxes du développement adolescent. La documentation sur le développement psychosexuel à l’adolescence (Blos 1979 ; Allison & Sabatelli 1988 ; Thériault 1998) corroborent les résultats de notre enquête, ces adolescents veulent se distinguer, se plaire et surtout renforcer leur estime de soi par les marques corporelles.

Par ailleurs, la comparaison de nos résultats avec ceux obtenus dans deux enquêtes1 portant sur les violences auto-infligées indique que les filles semblent être plus touchées par les marquages que les garçons contrairement à nos résultats. Nous pensons que les filles en Algérie ne sont pas plus à l’abri de ce phénomène que les garçons, nous rendant cette divergence au refus de participation à l’enquête comme il a été expliqué plus haut.

Aussi, les résultats présentés par Pommereau (cité par Hawton et al. 1997) dans son étude sur les violences auto-infligées à l’adolescence corroborent nos résultats concernant l’âge de la population touchée par les automutilations que ce soit coupures ou brûlures, puisque ces adolescents déclarent s’être fait mal volontairement en âge moyen de 15.90 ans pour les coupures et 16.03 ans pour les brûlures, âges où la fréquence de telles pratiques est réputée la plus grande ; il déclare que les violences auto-infligées s’observent après le déclenchement de la croissance pubertaire, avec un pic de fréquence autour de 16 ans.

Nous avons pu observer à travers cette enquête que le tatouage vient comme solution extrême après les autres types de marquage, il nous semble que le mouvement général pour tous ces marquages est de faire passer une souffrance interne, psychique, pas forcément perçue comme telle parce que non représentable si ce n’est sous forme de manque, sur la scène corporelle. Recouvrir la peau remplit un vide et figure une limite qui devient certaine et opaque. Le tatouage externalise un manque (un défaut de rêverie maternelle selon Bion ou de constitution du Moi-peau selon Anzieu), et stabilise des traces. Les tatouages sont à un degré supérieur l’inscription non seulement à la surface de la peau mais dans la profondeur du derme d’une inscription, d’un dessin.

Pour les sujets tatoués, l’enjeu est avant tout de se distinguer des parents et de la société, pour se reconnaître et être reconnus, l’apparence comptant pour beaucoup dans cette affirmation de soi-même. Cependant, il existe dans cette recherche de singularité, une menace d’isolement et d’insécurité, d’autant qu’elle fait écho aux transformations pubertaires subies. Elle s’exerce donc avec un grand conformisme à l’intérieur du corps groupal des pairs, ici, on pourrait parler de la « contagiosité » (Marcelli 1995) de ces pratiques. Ce qui peut témoigner selon Richard (2005), d'une exhibition des cicatrices et de phénomènes d'imitation au sein des groupes2. Cette quête de différenciation des parents et de la société par le tatouage et les coupures, peut prendre une allure de provocation sociale, ou même de vengeance en brûlant son propre corps. Ces adolescents s’efforcent d’y définir leurs propres marques sur la peau elle-même de manières différentes, devenant une seconde peau indispensable, cette limite de soi donne apparence et contenance.
À l’adolescence, les frontières sont mouvantes, elles se redessinent au fur et à mesure de la croissance du sujet et du corps. Ainsi, dans une enveloppe de peau qui s’est stabilisée dans ses contours par le marquage corporel, il va falloir à l’adolescent tout un temps pour une élaboration intrapsychique de ses nouvelles dimensions cutanées, physiques et psychiques dans sa relation à l’autre.

Dans ces attaques du corps, il s’agit de mettre en jeu le mortifère pour se sentir exister, de ne pas se sentir mort de toute émotion, de tout ressenti corporel ou psychique, c’est une façon de tenter de situer la frontière corporelle. À cet effet, nous pouvons avancer que les automutilations constituent des indicateurs de risque suicidaire qui doivent être reconnus comme tels.

Par le marquage corporel, les adolescents tatoués, qui ont des piercings, et spécialement ceux qui se coupent, cherchent à renforcer leur estime de soi ; les ressentis de honte de soi-même éprouvés par les adolescents qui s’automutilent (se brûlent et se coupent), rendrait compte selon Bergeret (Bergeret & Houser 2002 : 1277), d’un registre de l’idéal du moi (registre narcissique) et non d’un surmoi ; d’ailleurs, la cicatrice laissée par la brûlure et le tatouage les aide à mieux s’accepter et se plaire.

Ces adolescents haïssent tous leurs corps que ce soit avant ou pendant l’acte de marquage, la marque laissée accomplit le corps et en réalise un nouveau accepté et toléré par l’adolescent. La cicatrice semble jouer le rôle de pare-excitation que la mère n’a pas pu jouer laissant l’enfant face à une menace d’anéantissement devant l’excès ou l’absence de stimulation, source de discontinuité.

Ces adolescents essaient de maitriser la douleur, l’angoisse, la haine de leur corps éprouvées par le recours aux marquages corporels. Autrement dit, pour l’ensemble de ces jeunes chaque nouvelle marque (quelle que soit sa nature) sur le corps déjà marqué apporterait le plaisir d’un corps complété par la marque, corps phallique (déniant la castration), manœuvre défensive servant à mettre à distance l’angoisse de castration. Dans ce contexte, la douleur du marquage aurait été, comme tout élément du rite de passage, « nécessaire » pour attester de leur « capacité » de délaisser leur statut d’enfant et d’endosser leur statut d’adulte, sexué, indépendant (Basquin 1983 ; Lamer 1995).

Par ailleurs, et en dehors d’un ressenti de douleur éprouvé avant l’acte de se brûler, tatouer, se faire des piercings, ces adolescents ne parlent pas de la douleur éprouvée ni lors ni après l’acte de marquage ; nos résultats concernant la question de la douleur physique, convergent avec les travaux de Marcelli (1995), qui affirme que ces adolescents ne montrent pas d'attitude algique avant plusieurs dizaines de minutes, ces adolescents sont, selon Morelle (1995), dans un état second, une sorte de nirvana biochimique durant lequel ils perdent toute perception de l'environnement (Morelle 1995). Toutefois, les adolescents qui se coupent, se tatouent cherchent un soulagement les poussant à se réfugier dans le marquage corporel et la toxicomanie. Favazza (1998) dans ce sens, pense que ces adolescents tirent un soulagement de leurs tensions psychiques, ont débuté précocement leur pratique et s’engagent dans la chronicité ; ce qui a été retrouvé dans notre enquête, rappelons que les adolescents commencent à se couper en moyenne vers 15.90 ans, à se tatouer vers 17 ans, et que le tatouage est une phase ultime des marquage.

On pourrait tenter d’expliquer cette diminution du ressenti douloureux voire déni de la douleur, par un phénomène de dissociation. On pourrait supposer que pendant que l'acte, se produit une détérioration de la conscience due à une dépersonnalisation. Freud (1926 : 112) remarquait que « lorsque l'esprit est distrait par un intérêt d'un autre genre, les douleurs corporelles même les plus intenses, ne se produisent pas, trouvent son explication dans la concentration de l'investissement sur le représentant psychique de l'endroit du corps douloureux ». Cependant, le déni de la douleur n’équivaut pas inexistence ; Bertagne (1998), à cet égard, explique qu’à la place de ce ressenti, une jouissance masochiste pouvait être éprouvée avec apparition d'une économie psychique au moment de l'acte. Ce qui fait appel aux mécanismes contribuant à « oublier » la douleur, à savoir le déni et le clivage.

Il y a une dimension très importante dans le piercing et tatouage, celle de provocation du regard. On regardant un adolescent percé ou tatoué, on ne voit que le piercing ou tatouage. Il faut un temps d’adaptation pour voir l’ensemble du visage.
Mais aussi, pour ces jeunes même, on remarque la volonté de garder sous la main la cicatrice laissée par le marquage corporel, ces pratiques doivent s’effectuer sous l’emprise du regard. En effet, ces adolescents, bousculés par les montées pulsionnelles peuvent se sentir douloureusement passifs. C’est leurs corps qui s’imposent, il est blessé narcissiquement. Décider de se faire marquer, d’imposer quelque chose à ce corps et justement là où ça se voit, là où le regard de l’autre renvoie admiration, intérêt, peur… ou autre sentiment réparateur du narcissisme blessé, peut être une façon de redevenir actif, de reprendre la maîtrise. Il s’agirait d’agir quand il est impossible de penser et là où c’est stratégiquement réparateur.

Ainsi, les zones choisies par ces sujets peuvent facilement être exhibées ou cachées, sans porter gravement préjudice à son image. On constate que les adolescents qui se coupent et/ou se brûlent, évitent tous de se marquer le visage qui incarne le lieu sacré de l'identité personnelle, et à quelques différences près ils choisissent les mêmes endroits avec la même prédominance (les pourcentages sont différents vu que le (N) des deux catégories est différent), ce choix porte essentiellement sur des endroits cachés. Pedinielli et Bertagne (1986) affirment que la cicatrice entant que secret, témoigne d'une déchirure dans la protection corporelle, et d'une faute. Par contre, les adolescents qui se tatouent et/ou ont des piercings, choisissent des endroits apparents dont le visage. On pourrait supposer que par cette « marque » exposée, ces adolescents voudraient qu’on approuve leur existence, Cette forme d’exhibition aurait selon les mêmes auteurs, une fonction de communication, voire une hétéro-agressivité. Ceci nous fait pencher sur l’autodestruction infligée par morsures des lèvres, nous laissant penser à une manifestation de la régression au stade sadique-oral ou oral cannibale ou l’on peut s’approprier de l’autre, rajoutant que les piercings faits sur les dents et lèvres pourraient témoigner d’une rupture de l’oralité ancienne, liée à la mère, pour accéder à sa propre parole ; dans ce même enchainement d’idées, on peut dire que le piercing du nombril pourrait rendre compte d’une volonté de couper le cordon ombilical. Ces éléments ne nous laissent pas indifférent à mon sens à la problématique séparation/individuation/autonomisation qui se révèle prégnante.

Le couplage « agi/subi » s’assortit ainsi de l’appariement « montré/caché », manifestant là encore la volonté de garder la mainmise sur les expressions de soi. La pulsion scopique est au cœur de la logique des marquages corporels. Elle a un statut métapsychologique spécifique parce qu’elle participe par l’intermédiaire du couple d’opposé voyeuriste/exhibitionniste à la compréhension des perversions avec l’autre couple d’opposé de la métapsychologie freudienne du sadisme/masochisme.

Aussi, on remarque qu’avant l’acte de marquage, tous ces jeunes trouvent leur corps incomplet et/ou laid et/ou le haïssent, ce qui pourrait nous faire penser au « mauvais objet » introjecté, incorporé ; ces adolescents peuvent penser aussi que si leur mère est défaillante, c’est parce qu’ils sont « mauvais objet », la marque vient alors comme preuve qu’ils n’étaient pas assez valables pour attirer l’attention de la mère correspond alors à une pulsion masochique telle que Lacan (1969) l’a évoquée dans le séminaire D’un Autre à l’autre.

Ainsi, il nous parait judicieux de faire un parallèle avec les évènements conduisant ces adolescents à se marquer la peau à savoir, les séparations, deuils, rupture… et l’angoisse de perte d’objet, la marque est alors le signe de ce qui manque, de l’absent, que la trace ramène de façon fusionnelle dans sa peau, lui donne le caractère de permanence. Ces traumatismes subis seraient en fait en lien avec les marquages corporels. En effet, outre des situations traumatisantes de perte, ces adolescents subissaient des violences morales et/ou physiques et même sexuelles. Ces modifications corporelles, peuvent être un moyen de lutte contre les traumatismes provenant d’abus sexuels en ce qu’il met en opposition une douleur contrôlée et volontaire à celle incontrôlée et subie des souffrances infligées au corps. En ce sens, nous pensons alors que le marquage corporel pourrait être considéré au même titre qu’un symptôme du stress post-traumatique, Favazza (1993), parle d’émergence de ce type de stress suite aux vécus traumatisants notamment après un viol.

Nous avons pu constater que tous ces jeunes n’ont jamais envisagé ces pratiques comme sorte de suicide, ce qui converge avec les résultats obtenus dans l’enquête menée par Choquet (2001), avançant que parmi les 11-19 ans ayant déclaré avoir déjà fait au moins une tentative de suicide, 72,6% signalent des antécédents de coupures ou brûlures, contre 15,9% chez les non-suicidant. Bien qu’aucun lien ne soit établi entre les marquages corporels et le suicide, on peut remarquer chez les adolescents qui s’automutilent (coupures, brulures) des caractéristiques psychologiques revoyant à un état de dépression, citons l’ennui, sentiment de vide, pleurs, déprime, angoisse. Ainsi, il existerait une grande fréquence de dépression et d’anxiété chez les adolescents qui s’automutilent.

En plus de la séduction que permet le tatouage, tous ces adolescents, fragilisés par les remaniements pubertaires cherchent par leurs marques à se protéger du monde extérieur ; ils semblent vouloir dire : « Ne vous approchez pas de moi », il s’agit peut-être d’un moyen de se protéger d’un objet persécuteur ; on s’aperçoit que les piercings concernent essentiellement le pourtour des orifices naturels du corps : yeux, oreilles, nez, bouche, nombril, etc. C’est comme s’il s’agissait de boucher ces orifices. C’est une sorte de serrure vis-à-vis de l’extérieur, pour se protéger de ce qu’ils imaginent essentiellement persécuteur. Ces marques renforcent leur peau, mais aussi leurs frontières personnelles, elles font office de carapace, les rendent plus endurcies, moins vulnérables mais surtout plus visibles aux yeux des autres. Cela dit, il serait très réducteur de dire que le piercing et le tatouage sont un phénomène de mode.

Dans ce sens, les marquages corporels viennent décharger les affects intolérables et à dominer la situation stressante, ils peuvent servir comme trace indélébile de la souffrance subie, et témoigner aussi d’un désir de reprendre le contrôle du corps. Caruth (1996) pense que les traumatismes laissent un trou de mémoire que l’individu sera obligé de remplir d’une façon ou d’une autre en re-expérimentant cet événement qu’il a traversé sans qu’il soit réellement capable de le prendre en compte. Les marquages corporels auront alors un effet cathartique en mettant du dedans au dehors et en devenant le témoignage de sentiments inexprimables par des mots. La lutte contre le traumatisme ne signifie pas oublier celui-ci, bien au contraire. Ces marques cutanées servent d’aide-mémoire ; ils agissent comme une mémoire cutanée. « Le tatouage ou les autres modifications corporelles enchevêtrent une série d’événements en les rendant toujours présents [...]. Manière d’arrêter le temps sur la célébration d’un événement qui compte afin de l’avoir toujours en tête et surtout au corps » (Le Breton, 2002 : 113). Ces fonctions de catharsis et d’aide-mémoire contribuent à ce qui semble bien être la fonction principale des marquages corporels.

Le corps devient un support d’expression personnalisée qui permet de concrétiser le besoin de se différencier des autres et surtout une prise d’autonomie à l’égard des parents, et les marques corporelles constituent le lien entre construction identitaire et appropriation du corps.

La marque corporelle laissée selon sa localisation transmet une mise en scène de soi, sert de placer des limites sur soi qui permettent de se reconnaître comme soi. Ces adolescents contrôlent et reprennent symboliquement possession d’un corps en train de leur échapper en cause de sa sexualisation et transformations pubertaires par le tatouage, le piercing, l’automutilation. Il s’agit d’enveloppe artificielle pour le monde psychique interne, protection contre la perte des limites du corps donc la psychose.

Comme dans les conduites à risques, les adolescents qui se marquent le corps veulent avant tout donner sens à leur existence, colmater un vide. Plus les liens familiaux et sociaux sont distendus, plus on marque sur son corps des signes d’appartenance imaginaires.

Cette enquête préliminaire est le fil conducteur de notre recherche, les objectifs que nous avons tracé au départ, nous ont permis de confirmer l’étendue de cette chronique qui touche une population de plus en plus jeune ; elle nous a permis non seulement de lever le voile sur le contexte socio-individuel qui entour ce phénomène, mais aussi, de connaître quelques caractéristiques communes aux marquages corporels et même celles qui les distinguent.

Elle nous a permis également, de s’inscrire dans un corpus théorique et de s’engager dans un travail de réflexion autour de la problématique, qui pourrait par la suite apporter un éclairage sur le phénomène et les soubassements inconscients qui l’entourent.



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Notes de bas de page


1 La première menée en France par Choquet (2001), auprès de huit cents collégiens et lycéens consultant l’infirmière scolaire dans 21 établissements différents, constatant que 11,3 % des filles et 6,6 % des garçons déclarent s’être coupés, brûlés au cours des douze derniers mois ; la seconde a été menée au Royaume-Uni, auprès de six mille élèves âgés de 15-16 ans ; indiquant que 4,3 % d’entre eux (dont trois filles pour un garçon) déclarent s’être coupé durant les douze mois précédents (Hawton et al. 2002).
2 Nous rappelons que les adolescents de notre échantillon qui se tatouent n’hésitent pas à exhiber leurs marques, et à choisir des endroits plutôt apparents.



Pour citer cet article


DEHANE Amel. Les identités costumées, politiques de représentation identitaire dans la culture populaire. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 12. Sens et identités en construction : dynamiques des représentations : 1er volet, 31 janvier 2014. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=3219. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378