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12. Sens et identités en construction : dynamiques des représentations : 1er volet

Article
Publié : 31 janvier 2014

Le rôle du discours médiatique dans la construction d’une représentation culturelle de l’immigré interne en Catalogne : l’exemple du journal Avui


Karim JOUTET, Doctorant, Centre de Recherches Interdisciplinaires sur les Mondes Ibériques (CRIMIC), Université Paris-Sorbonne, Paris, karimjoutet@yahoo.fr

Résumé

Le discours médiatique sélectionne les événements en fonction de leur importance dans la sphère publique et également selon leur plus ou moins grande adéquation avec la ligne éditoriale du journal. Étudier le discours revient donc à s’interroger sur ces choix, à définir la représentation médiatique des différents sujets qui en découle, et enfin à comprendre la stratégie du journal.

Dans cet article, nous nous intéresserons à la représentation culturelle de l’immigré interne en Catalogne dans le journal l’Avui pendant la transition démocratique. Dès les années vingt, et durant toute la période franquiste, la Catalogne reçoit un flux d’individus venus d’autres régions d’Espagne. Après la mort de Franco le 20 novembre 1975, le processus démocratique se met en place, la Catalogne réaffirme son identité culturelle propre. L’Avui, premier journal rédigé entièrement en catalan depuis quarante ans, voit le jour dans ce contexte de revendication identitaire. En analysant le discours médiatique de ce quotidien, nous tenterons de comprendre comment il crée une représentation culturelle de l’immigré interne et nous essayerons de la décrire. Enfin, en prenant en compte le contexte de rédaction, nous tenterons de savoir jusqu’à quel point la ligne éditoriale nationaliste de l’Avui, ainsi que sa volonté d’affirmation identitaire, a une influence sur cette représentation, et comment cela se traduit-il.

Abstract

Media discourse selects events according to their importance in the public sphere and also according to their more or less adequacy with the editorial line. Investigating media discourse is therefore to address questions about its choices, define the media representation of the different topics that follows, and finally to understand the strategy of the newspaper.In this article, we will focus on the cultural representation of internal immigrants in Catalonia in the newspaper Avui, throughout the democratic transition. As early as the twenties, and all through the Francoist period, Catalonia receives a flow of people from all over Spain. After Franco's death on November 20th 1975, the democratic process is taking place, Catalonia reaffirms its own cultural identity. The Avui, first newspaper written entirely in Catalan for forty years, was born in this context of identity claim. Analyzing media discourse of this paper, we try to comprehend how it creates a cultural representation of internal immigrants and we will aim at describing it. Eventually, taking into account the context of writing, we will try to know how far the nationalist editorial line of the Avui and its willingness of identity affirmation has an influence on this representation, and how this is translated.


Table des matières

Texte intégral

La question de l’immigration « se résume à une question de mots ; des mots-enjeux, des mots piégés, des mots tordus ». En commençant ainsi la préface de l’ouvrage de Simone Bonnafous, L’immigration prise aux mots, Gérard Noiriel attire notre attention sur l’importance du discours quand il s’agit de parler du phénomène migratoire, que ce soit en recherche, dans les médias ou en d’autres circonstances. L’étude que nous nous proposons de réaliser se concentre sur le discours médiatique du journal catalan l’Avui afin de comprendre son rôle dans la construction d’une représentation culturelle de l’immigré interne présent en Catalogne.

Nous entendons par immigré toute personne étant venue s’établir dans un pays après avoir quitté le sien. L’adjectif interne rappelle que, dans le cas catalan du début du XXè siècle jusqu’aux années quatre-vingt, l’individu a effectué une migration sans dépasser de frontière étatique. Il est bien celui qui a été en mouvement, venant de l’extérieur, mais il n’est pas sorti d’un espace commun aux autochtones, l’État espagnol. Cette expression désigne donc les personnes espagnoles provenant d’autres régions d’Espagne et venues s’installer en Catalogne. L’Avui a recours à plusieurs signifiants pour les désigner. Nous tenterons de saisir le système d’utilisation des différents signifiants utilisés pour renvoyer au signifié que nous venons de définir et de comprendre ainsi la représentation culturelle qui en résulte.

Notre étude s’inscrit dans le courant d’histoire culturelle puisque l’on s’interroge sur le mécanisme de construction des idées. Nous ne nous intéressons pas aux événements qui créeraient une image des immigrés mais à la manière dont l’Avui utilise les événements pour légitimer son discours sur l’immigration, et au-delà, sur l’identité catalane. La représentation culturelle qui en découle, cette image qu’on en donne grâce à des mots en situation, sera examinée, délimitée, expliquée à partir d’une analyse du discours présent dans le journal. Pour ce faire, il sera important de comprendre le cadre spécifique créé par le quotidien, terme emprunté à Goffman dans Les cadres de l’expérience (1974), qui désigne l’ensemble des choix faits par le journaliste pour classer, interpréter et organiser les expériences. Un jeu de langage se met en place en fonction du cadre, en résulte alors une représentation particulière. Notre démarche reviendra à étudier les signifiants pour s’élever à l’image qu’ils donnent de l’immigré interne et définir le cadre établi.

Nous étudierons l’Avui depuis sa première publication, le 23 avril 1976, jusqu’au 31 octobre 1978 – date à laquelle les Cortes approuvent la nouvelle constitution espagnole. Cette période correspond à la transition démocratique espagnole. Après la mort de Franco le 20 novembre 1975, un lent processus démocratique commence et n’exclut pas la presse qui se libéralise peu à peu –la censure est supprimée le 4 janvier 1977. À la fin du franquisme, la Catalogne sort de l’oppression culturelle et revendique son identité régionale. Le président de la Generalitat – rétablie en septembre 1977 – en exil, Josep Tarradellas, revient à Barcelone le 23 octobre 1977 et les Catalans votent massivement en faveur du texte sur l’autonomie le 25 octobre 1979. L’Avui, premier journal rédigé entièrement en catalan depuis la mort de Franco, s’inscrit dans cette dynamique de réaffirmation identitaire. La transition démocratique est parallèle à un autre phénomène qui nous intéresse : la fin de l’immigration interne. Les premiers mouvements migratoires avaient débuté dès les années vingt, atteignant leur paroxysme en plein franquisme, pendant les années soixante. Ces flux cessent dès les années soixante-dix. Pendant la période de notre corpus, 37,7% des personnes vivant en Catalogne n’y sont pas nées. Nous tenterons de comprendre quelle représentation culturelle l’Avui en fait pendant cette période de changement profond pour la Catalogne, et quelle stratégie journalistique traduit-elle.

Le journal choisi est publié à Barcelone et est entièrement rédigé en catalan, élément important sur lequel nous reviendrons dans notre développement. Sa ligne éditoriale est proche du nationalisme catalan. Inscrivant notre étude dans la dynamique de l’histoire culturelle, nous prendrons en compte l’environnement d’écriture afin d’inscrire la représentation culturelle décrite dans le contexte économique, social et politique. Nous étudierons le média en lui-même, dans sa spécificité qui modèle et conditionne le message culturel. Notre questionnement peut se résumer en trois mouvements. Tout d’abord nous tenterons de comprendre comment le discours de l’Avui crée une représentation culturelle de l’immigré interne. Nous essayerons de la décrire et, enfin, nous nous efforcerons de comprendre les intentions du journal pour dévoiler le cadrage dans lequel s’inscrit le discours.

Pour ce faire, nous étudierons tout d’abord les signifiés qui renvoient traditionnellement à la notion de mouvement et à la différence du lieu de naissance pour comprendre quelle place ils occupent dans le corpus. Nous nous intéresserons ensuite aux signifiés qui rassemblent – en les opposant ou en les conciliant – la notion d’immigré interne et celle de catalanité. Enfin, nous nous intéresserons à la place de la langue catalane dans la construction d’une représentation culturelle de l’immigré certainement conditionnée par le contexte politique, économique et social unique que connaît la Catalogne.

Afin de définir sa représentation culturelle et de comprendre dans quel cadre elle s’inscrit, nous avons procédé à un relevé rigoureux des signifiants renvoyant à l’immigré interne. Chaque occurrence trouvée a été classée dans un tableau précisant la date et la page de publication, la caractéristique du migrant qu’elle met en valeur ainsi que le thème abordé par le journal (social, économique, politique). A partir de ces données, nous avons opéré des rapprochements entre les termes que nous avons classés. Nous présentons dans cette partie la typologie trouvée.

Nous avons relevé les signifiants dont les signifiés renvoyaient à la définition établie en introduction. Nous avons dû rejeter certains signifiants lorsqu’ils se référaient à une autre définition (c’est le cas de ceux renvoyant à l’immigré externe). Sur les trente mois analysés, six cent cinquante-cinq occurrences ont été retenues, ce qui nous a permis de les classer en vingt sous-groupes, eux-mêmes réunis en cinq groupes distincts. Voici les caractéristiques générales des cinq groupes principaux :

  • Groupe 1 : signifiés renvoyant au mouvement effectué par l’immigré.

  • Groupe 2 : signifiés qui valorisent le lien entre l’immigré et l’identité catalane.

  • Groupe 3 : signifiés qui précisent la condition linguistique de l’immigré.

  • Groupe 4 : signifiés caractérisant l’individu selon son le lieu d’origine.

  • Groupe 5 : signifiés renvoyant à la condition sociale de l’immigré.

Voici en pourcentage l’importance de chaque groupe dans l’ensemble du corpus en fonction du nombre total des signifiants trouvés :

Image1

Figure 1. Présence de chaque groupe de signifiants dans le corpus

Le groupe le plus représentatif est le groupe 1 (il rassemble environ 51% de la totalité du corpus). Voici la liste des signifiants qui le composent suivis du pourcentage d’occurrences en fonction du corpus total : immigrat/immigré (29%), immigrant/immigrant (15%), emigrat/émigré (4%), emigrant/émigrant (3%), migrant/migrant (0,31%). Ces termes sont les plus traditionnels pour désigner l’immigré puisqu’ils insistent sur la notion de mouvement. Il est présenté avant tout comme une personne en déplacement ou l’ayant été, ce que nous observons avec le radical commun aux différents termes migr-/migr-. Le préfixe im-/im- est utilisé dans la majorité des cas : il concerne 86% du groupe 1. L’immigré est donc majoritairement vu comme une personne arrivant vers l’intérieur, et non se déplaçant vers un point extérieur (le préfixe e-/é- concerne seulement 14% des termes). Qui plus est, le suffixe -ant/-ant est minoritaire (36% du groupe 1) au profit du suffixe -at/-é (64%). L’utilisation plus fréquente du participe passé et non du participe présent permet de présenter l’immigré en mentionnant un mouvement passé. Nous pouvons qualifier de traditionnelles la prédominance des préfixe im-/im- et suffixe -at/-é, ainsi que l’omniprésence du radical -migr-/-migr-. La moitié du corpus tend vers la définition que nous donnions de l’immigré interne en introduction, c’est-à-dire une personne ayant été en mouvement dans le passé et installée dans un lieu différent de celui d’origine, ce dernier point étant souligné par le groupe 4.

Le deuxième groupe correspond à 14% de l’ensemble des occurrences. Il regroupe les signifiants qui désignent l’immigré en fonction de son lieu de naissance en précisant la ville ou la région. Voici le résultat des origines mentionnées par l’Avui :

Région d’origine

Andalousie

Galice

Aragon

Murcie

Estrémadure

Valence

Îles Baléares

Pays Basque

Pourcentage

62%

12%

7%

6%

5%

3%

3%

2%

Tableau 1. La représentation des régions d’origine dans le groupe 2

Les chiffres officiels de l’immigration interne sont bien différents de ceux énoncés par le tableau ci-dessus. En effet, selon le Musée de l’Histoire de l’Immigration de Catalogne, la population d’origine andalouse représente 38%, la valencienne, 10% et celle d’Aragon, 9%. Les immigrés andalous sont bien majoritaires, mais leur présence est surestimée par le journal. Francesc Candel, célèbre figure appartenant à l’immigration interne, explique dans son livre, Els altres catalans (1964), comment la prédominance des Andalous dans les années soixante, comme celle des Murciens dans les années vingt, à contribué à créer le préjugé selon lequel tous les immigrés sont de ces deux origines : « Així com abans era el murcià el qui sortia pertot arreu, actualment és l’andalús » / « Tout comme avant le Murcien était celui qui était partout, actuellement c’est l’Andalous. » L’Avui, en proposant une telle quantification à propos du lieu d’origine des immigrés, semble être influencé par ces préjugés et les diffuser.

Les signifiants faisant référence à l’idée de mouvement représentent 50% du corpus, et ceux renvoyant au lieu d’origine, 14%. Que conclure de la prédominance des termes du groupe 1 et de l’importance de ceux du groupe 4 ?

La prédominance des groupes 1 et 4 nous aide déjà à cerner une partie de la représentation culturelle de l’immigré interne. Le discours médiatique propose l’image d’une personne en mouvement, dont le lieu d’origine n’est pas la Catalogne mais une autre région, l’Andalousie pour une majorité. Au-delà de cette simple définition, le jeu de langage employé par le journaliste ajoute une dimension émotionnelle difficile à décrire de manière scientifique. Afin de prendre en compte cette dimension, nous avons ajouté une colonne au tableau décrit précédemment, dans laquelle nous avons relevé les termes qui renvoient à un jugement de valeur, à un sentiment exprimé par le journaliste ou le lecteur dans le cas de la rubrique « Courrier du lecteur ». Au vu des résultats trouvés, nous avons finalement divisé les articles en deux catégories : la première renvoie à une représentation culturelle que l’on qualifiera de bienveillante, et la seconde donne une image de l’immigré en rapport avec un sentiment de peur ou même d’hostilité.

Les signifiants renvoyant aux notions de mouvement ou au lieu d’origine sont peu utilisés pour donner une représentation bienveillante de l’immigré. Ils représentent 27% du groupe 1 et 23% du groupe 2. Trois caractéristiques de cette représentation nous permettent d’affirmer qu’il s’agit d’une vision favorable à l’immigré. Tout d’abord, les signifiants des deux groupes sont souvent employés pour présenter l’immigré comme un apport démographique. C’est par exemple le cas de l’article publié le 23 avril 1976, page 23, intitulé « Població i despoblació de Catalunya » / « Peuplement et dépeuplement de la Catalogne ». Il précise que « l’expansió demogràfica ha estat produïda gràcies a l’espectacular immigració dels anys 60 » / « l’expansion démographique a été produite grâce à la spectaculaire immigration des années 60 ». Selon cette représentation, l’immigration est avant tout un mouvement qui permet à la démographie catalane de ne pas s’effondrer. Les signifiants des deux groupes peuvent également donner une image de l’immigré en rapport à l’apport économique qu’il représente. Un article rédigé le 11 juin 1976, page 3, précise : « A Catalunya la immigració ha possibilitat el creixement econòmic. Una indústria sense immigrats hauria estat poc competitiva » / « En Catalogne, l’immigration a rendu possible la croissance économique. Une industrie sans immigré aurait été peu compétitive ». Enfin, très peu d’articles présentent l’immigré comme un apport culturel. La représentation liée à un sentiment de bienveillance et basée sur les signifiants de mouvement et d’origine se cantonne à décrire un ‘immigré-objet’ qui rend possible l’essor économique de la Catalogne, mais sans réellement lui donner une place dans la conception culturelle de l’autonomie.

Quant aux signifiants des groupe 1 et 4 renvoyant à un sentiment de peur et/ou d’hostilité, ils sont plus nombreux (72% pour le groupe 1, 76% pour le 4). Tout d’abord, la notion de mouvement contenue dans les signifiants du groupe 1 est parfois accompagnée d’une idée de masse (« la gran massa d’immigrants » / « la grande masse d’immigrants », « el corrent humà » / « le courant humain », « l’allau d’immigrats » / « l’avalanche d’immigrés »). Ce mouvement massif serait responsable, selon le discours médiatique, de nombreuses difficultés que rencontrerait la Catalogne – le problème des bidonvilles est particulièrement présent et souvent lié à celui de l’immigration. C’est le cas de cet article publié le 14 novembre 1976, page 3 : « La majoria dels immigrats viuen amuntegats en habitatges que constitueixen en molts casos barris sencers de veritables ghettos per les condicions urbanístiques » / « La majorité des immigrés vivent entassés dans des habitations qui constituent dans de nombreux cas des quartiers entiers de véritables ghettos par les conditions urbaines ». Le signifiant immigrat/immigré est assimilé à l’idée d’entassement et de ghetto, ce qui en donne une représentation peu flatteuse. La notion de mouvement fait également peur à de nombreux Catalans qui dénoncent une possible organisation de l’immigration interne par la dictature dans le but de mettre à mal l’identité catalane.

Le discours médiatique, en mettant en avant les signifiants se référant au mouvement ou au lieu d’origine, donne une représentation souvent défavorable, voire alarmante, de l’immigré interne. Son mouvement fait peur et est vu comme le responsable de bien des problèmes. D’autres signifiants ajoutent des nuances à cette représentation.

Parmi ce groupe peu présent dans l’ensemble du corpus (5,7%), nous trouvons les signifiants renvoyant à une des situations sociales possibles de l’immigré interne : obrer/ouvrier, proletariat/prolétariat, d’obra/main d’œuvre, treballador/travailleur. Le recours à ces différents signifiants pour désigner l’immigré interne rappelle qu’il s’agit en majorité de personnes issues d’une migration rurale, c’est-à-dire des ouvriers agricoles qui viennent en Catalogne pour devenir des ouvriers dans l’industrie. Toutefois, nous nous apercevons que dans certains cas, la récurrence de ces termes devient une pente glissante qui conduit le journaliste à l’amalgame. En effet, plusieurs articles annoncent traiter de l’immigration et ne font référence qu’aux immigrés ouvriers. C’est le cas de l’article publié le 3 août 1976, page 3, intitulé « Economia i immigració » / « Économie et immigration », qui se focalise sur les mauvaises conditions de travail dans lesquelles se trouve la classe ouvrière immigrée. L’amalgame est d’ailleurs dénoncé dans plusieurs articles, dont celui signé par Oriol Pi de Cabanyes – publié le 2 octobre 1976, page 3 – qui s’oppose à l’équation voulant assimiler catalanophones à bourgeois et hispanophones à prolétaires. Le discours de l’Avui considère parfois le statut d’ouvrier comme une caractéristique essentielle de la condition d’immigré. Abdelmalek Sayad rappelle que le travail fait partie de l’essence même de l’immigré. En effet, il affirme que le séjour que l’on autorise à l’immigré est entièrement assujetti au travail. C’est pour cette raison que cet ancien assistant de Pierre Bourdieu affirme que l’immigré « n’a sa raison d’être là que par le travail, pour le travail et dans le travail ». Ceci expliquerait l’amalgame effectué par le journal.

La majorité des signifiants trouvés dans le journal sont masculins. Ils représentent 95% du corpus contre 5% de signifiants féminins. Il en ressort une représentation culturelle uniquement masculine de l’immigré interne. Cela s’explique avant tout par le masculin générique utilisé par les journalistes. Le féminin apparaît peu dans le discours. Il apparaît parfois sans exclure le féminin, le journaliste utilise alors de manière distincte les deux formes du genre. C’est le cas dans un article publié le 30 juin 1977, page 11 : « amplis sectors d’homes i de dones que han vingut a viure i treballar amb nosaltres » / « d’amples secteurs d’hommes et de femmes qui sont venus vivre et travailler avec nous ». Dans les autres cas où le féminin apparaît, le journaliste a la volonté de parler exclusivement de la femme immigrée. Les articles concernent essentiellement la journée internationale de la femme autorisée à Barcelone en mai 1976. La mention des femmes immigrées dans le discours de l’Avui reste minoritaire et concerne moins de 5% des articles – puisque ce pourcentage inclut des mots féminins ne renvoyant pas nécessairement à la femme, comme família/famille, persona/personne. Le discours médiatique propose donc une représentation culturelle de l’immigré essentiellement masculine et prive ainsi la femme immigrée d’une individualité propre et d’une capacité d’initiative personnelle.

Le discours médiatique de l’Avui, en faisant prédominer les signifiants des groupes 1 et 4, crée une représentation culturelle basée essentiellement sur l’idée de mouvement et précise souvent le lieu d’origine distinct des autochtones. Cela inscrit surtout la représentation dans un sentiment de peur et de méfiance. Le jeu de langage utilisé en fait également un portrait essentiellement masculin qui met en avant sa condition d’ouvrier. Dans les groupes 1 et 4, les signifiants se définissent déjà en fonction de la Catalogne : le mouvement défini est dirigé vers cette région, et le lieu d’origine en est forcément distinct. D’autres termes semblent former davantage un cadre basé sur la Catalogne en liant l’immigré à d’autres aspects de cette autonomie, notamment son identité culturelle.

Pendant la transition démocratique, l’identité catalane est un thème omniprésent du débat public. Comme nous le disions en introduction, la Catalogne sort petit à petit de la répression culturelle tout en s’affirmant dans le processus démocratique. Le débat sur l’immigration interne s’inscrit dans cette dynamique. Il s’agit de penser la place de l’immigré dans une société en changement. Le deuxième groupe de signifiants de notre étude nous permet d’aborder le lien que propose le discours de l’Avui entre immigration interne et catalanité.

Le groupe 2 est le deuxième plus important en terme d’occurrences puisqu’il représente 20% du corpus total. Huit sous-groupes le composent.

Image2

Figure 1. Pourcentage d’occurrences des signifiants types du groupe 2.

  • 1 – Les termes du type viure a Catalunya/vivre en Catalogne ou ciutadans/citoyens dominent et représentent 33% du groupe 2. Ils n’abordent pas directement l’identité de l’immigré mais intègrent ce dernier dans la réalité géographique catalane.

  • 2 – Le signifiant català/Catalan est très significatif puisqu’il affirme l’identité catalane de l’immigré. C’est le type le plus utilisé (33%). Nous trouvons des variations : catalans nous/nouveaux Catalans, catalans d’adopció/Catalans d’adoption, català no nascut aquí/Catalan non né ici.

  • 3 – Un autre type de signifiant propose une structure de type català/catalan + condition. Il accepte la catalanité de l’immigré à certaines conditions, essentiellement celle de s’intégrer. Ce type est très mineur (1%).

  • 4 – Au contraire, 6% des signifiants ont la forme no català/non Catalan. Le rejet d’une possible identité catalane de l’immigré est alors clair.

  • 5 – Le signifiant espanyol/Espagnol représente 13% des occurrences du groupe 2. Le journaliste rappelle l’appartenance de l’immigré à l’identité espagnole sans statuer sur son lien avec la Catalogne.

Nous traiterons les autres types par la suite. Ces différentes manières de désigner l’immigré selon sa catalanité acceptée, octroyée sous condition ou inacceptable, et leur quantification montrent un changement dans la représentation qu’en donne le discours par rapport aux groupes 1 et 4. En effet, dans 55% des cas, le signifiant est utilisé dans une représentation culturelle de l’immigré qui accepte sa catalanité (totale ou partielle). Plusieurs événements sont utilisés en faveur de ce cadre. C’est le cas des différentes Diades – fête nationale catalane –, acte auquel ont participé de nombreux immigrés internes, ce qui est repris par plusieurs journalistes. Cela leur permet de représenter un immigré actif dans la défense de l’identité catalane. C’est le cas de l’article écrit par José Oneto, rédigé le 14 septembre 1978, page 4 : « Un gran nombre d’immigrants s’han sumat a la justa defensa de la nostra llengua l’onze de setembre. Llur esforç és una lliçó per a molts catalans. Jo els diria : gràcies, amics. Vosaltres sí que heu demostrat ser dignes fills de Catalunya. » / « Un grand nombre d’immigrants ont rejoint la juste défense de notre langue le onze septembre. Leur effort est une leçon pour beaucoup de Catalans. Je leur dirais : merci, les amis. Vous avez bien démontré être des fils dignes de la Catalogne. » Aucun des signifiants du groupe 2 n’apparaît ici, mais il est intéressant de noter l’expression fills de Catalunya/fils de Catalogne. La métaphore du lien maternel, la qualification d’amics/amis ainsi que la référence à la dignité offrent une représentation de l’immigré compatible avec la notion d’identité catalane.

Quant aux signifiants qui sont employés dans 45% des articles qui expriment le refus d’une reconnaissance de l’identité catalane de l’immigré, la représentation culturelle de ce dernier est souvent liée à l’idée de danger. C’est le cas dans certains articles qui défendent l’idée d’une assimilació a l’inrevés/assimilation à l’envers, processus dans lequel les immigrés viendraient castellanitzar/castillaniser les populations autochtones. Dans un courrier publié le 7 octobre 1977, page 24, le lecteur expose le « problema » / « problème » de l’immigration. Il pense prouver, par l’absence des drapeaux dans les quartiers immigrés, la non catalanité des immigrés appartenant à un groupe distinct : « Els espanyols formen una comunitat diferent de la dels històrics. Ho podem comprovar per la diferència que hi ha en les senyeres que llueix la part vella i les poques que hi ha en la nova » / « Les Espagnols forment une communauté différente de celle des habitants historiques. Nous pouvons le prouver par la différence probante entre les drapeaux qui sont visibles dans la partie vieille de la ville et le peu que l’on trouve dans la nouvelle. »

Une grande partie des signifiants rencontrés dans le discours fait clairement de la catalanité une base du cadrage sur lequel va s’appuyer la représentation culturelle de l’immigré interne. Un autre signifiant va s’inscrire dans cette dynamique.

Un sixième type de signifiant présent dans le discours et appartenant au groupe 2 est els altres catalans/les autres Catalans. Ces termes font référence à l’ouvrage écrit par Francesc Candel, intitulé Els altres catalans (1964). Dans cet ouvrage, l’écrivain et homme politique d’origine valencienne, résidant en Catalogne, fait une étude sociologique sur l’immigration interne. Son but est de prouver que l’intégration des immigrés est possible et utilise l’expression qui donne titre à son livre pour illustrer son propos. Les immigrés sont, selon lui, des Catalans différents, d’adoption, altres/autres. Son œuvre a rendu célèbre ce groupe de mots qui représente 9% des signifiants du groupe 2. L’utilisation de ces termes est parfois fidèle aux intentions de Candel. Toutefois, on s’aperçoit que le signifiant peut s’éloigner de la représentation de l’immigré créée par le discours de Candel. Le journaliste a alors recours à l’ironie pour opérer cette inversement. C’est le cas du journaliste qui rédige un article publié le 26 octobre 1976, page 3. Après avoir qualifié les immigrés de « mena de bomba d’efecte retardats » / « sorte de bombe à retardement », il emploie les termes altres catalans/autres Catalans pour affirmer que les immigrés sont bien loin de l’être : « ja se senten les veus dels ‘altres catalans’ que conservaran amb una estricta fidelitat a la cultura d’origen » / « on entend déjà les voix des ‘autres Catalans’ qui conserveront avec une stricte fidélité leur culture d’origine ». D’autres utilisent cette expression pour dénoncer la tentative de manipulation dont seraient victimes les immigrés : « estem segurs que la immensa majoria dels altres catalans seràn insensibles a aquests intents de manipulació » / « Nous sommes certains que la majorité des autres Catalans seront insensibles à ces tentatives de manipulation. » Le discours l’Avui s’est donc approprié l’expression rendue célèbre par Candel pour proposer une représentation culturelle de l’immigré plus hétérogène. En effet, si certains articles montrent que l’idée d’intégration et celle de compatibilité avec l’identité catalane sont toujours présentes, d’autres attitudes, comme l’hostilité ou le rejet, viennent nuancer l’image qu’elle donne de l’immigré.

Parmi le groupe 2, il nous reste à étudier deux types de signifiants qui forment en réalité un sous-groupe. Ils représentent 23% des signifiants renvoyant directement à l’identité catalane et sont articulés autour des notions de lieu de résidence et de lieu de travail. Voici leur composition :

  • 6 – les termes du type viure i treballar a Catalunya / vivre et travailler en Catalogne. Ils constituent 17% des occurrences du groupe 2.

  • 7 – les termes du type viure i treballar a Catalunya + condition / vivre et travailler en Catalogne + condition, 6%.

Ces deux catégories suivent la structure d’une phrase célèbre en Catalogne : « és català tot aquell que viu i treballa a Catalunya » / « toute personne qui vit et travaille en Catalogne est catalane ». Elle est apparue dans les années cinquante dans le débat public et a été largement reprise et popularisée par Jordi Pujol, homme politique d’orientation nationaliste catalane, président de la Generalitat de 1980 à 2003. Il fonde le parti Convergència Democràtica de Catalunya – parti nationaliste catalan – en 1974 et est député de Barcelone pendant la période de notre corpus. Il a rendu célèbre cette phrase en la mettant par écrit dans son livre Immigració, problema i esperança de Catalunya, ouvrage dans lequel il défend l’intégration de l’immigré dans la société catalane. Elle ne traite pas explicitement de l’immigration puisqu’elle tente de définir l’identité catalane en général et en fonction du lieu de résidence et de travail des individus. Néanmoins, cette formule politique permet à Jordi Pujol d’intégrer les immigrés dans sa vision de la catalanité en donnant une importance première au sol. Francesc Candel s’était lui-aussi exprimé sur l’importance de la terre dans Els altres catalans, déjà cité : « Els pobles, qui els construeix: els homes o la terra ? […] L’home s’aclimata. La terra és impertorbable. L’home estima la terra on viu. » / « Les peuples, qui les construit : les hommes ou la terre ? […] L’homme s’acclimate. La terre est imperturbable. L’homme aime la terre où il vit. » Cette conception de la catalanité, simplifiée par la phrase de Jordi Pujol, est dénoncée par certains qui la considèrent comme un raccourci populiste, applaudie par d’autres qui voient en elle une véritable volonté d’intégrer les immigrés. Une chose est certaine pour notre étude : elle tient une place importante dans le discours de l’Avui. Quelle représentation culturelle de l’immigré interne en ressort-il ?

La phrase étudiée est présente dans toutes les rubriques du journal. Elle apparaît tout d’abord dans la rubrique « Carta al director » / « Courrier du lecteur ». Dans ces cas, les lecteurs donnent leur avis sur la catalanité des immigrés. C’est le cas d’un lecteur qui écrit, le 3 juin 1976, page 3 : « la voluntat dels catalans, catalano-parlants o no, que hi vivim i treballem » / « la volonté des Catalans, catalanophones ou non, qui y vivons et y travaillons ». Le lecteur catalan Isidre Molas intègre les immigrés dans la communauté catalane à partir du territoire, en les désignant explicitement par « catalans » / « Catalans » et en faisant allusion à la phrase de Jordi Pujol. C’est également le cas d’une autre lectrice qui s’exprime sur la présence des immigrées lors d’une conférence faite pour la journée de la femme : « Hi van assistir moltes dones que, encara que s’expressin en castellà, les considerem catalanes, perquè treballen i viuen a Catalunya » / « Beaucoup de femmes y ont assisté, des femmes que, même si elles s’expriment en castillan, nous considérons catalanes, parce qu’elles travaillent et vivent en Catalogne ». Ensuite, la fameuse phrase apparaît également dans les rubriques d’information générale. Le journaliste utilise alors la formule « els que viuen i treballen a catalunya » / « ceux qui vivent et travaillent en Catalogne » pour nommer les immigrés sans entrer dans un débat politique. La phrase, porteuse d’une vision politique, devient alors un simple outil pour désigner l’immigré en rappelant sa condition de citoyen catalan. Enfin, la présence relativement importante de cette phrase s’explique également par les affiches électorales publiées dans le journal. Elle était un slogan politique du parti de Jordi Pujol.

La formule de Jordi Pujol centre la représentation culturelle de l’immigré autour de l’identité catalane en la liant à la question du sol. Cette question crée un débat, d’où la présence du sixième groupe de signifiants précisé précédemment. La formule viure i treballar a Catalunya/vivre et travailler en Catalogne est succédé d’une condition. La question du sol est alors nuancée et d’autres conditions sont mises en avant, comme l’attachement aux valeurs catalanes. Dans ce nouveau sous-groupe, on trouve parfois un cumul de conditions qui remettent finalement en question la catalanité des immigrés et montre la réticence du locuteur. C’est le cas de l’article publié le 12 avril 1977, page 3, dans lequel le locuteur dénonce l’opportunisme dont font preuve certains hommes politiques à l’approche des élections. Le journaliste écrit alors : « No és suficient dir que el qui viu i treballa a Catalunya és català, sino que és catala aquell qui demostra voluntat i vol ser-ho » / « Il ne suffit pas de dire que celui qui vit et travaille en Catalogne est catalan, mais est catalan celui qui démontre avoir de la volonté et veut l’être ».

Le discours de l’Avui établit un cadre autour du thème de la catalanité dans lequel s’inscrit la représentation culturelle de l’immigré. Le deuxième groupe de signifiants le montre. Dans ce cas, l’acceptation de la catalanité des immigrés domine légèrement puisqu’elle concerne 55% des articles. Lorsqu’il s’agit du rapport direct de l’immigré à l’identité catalane, on s’aperçoit que sa représentation culturelle est modifiée puisqu’il y domine les sentiments d’acceptation et de bienveillance, et non d’hostilité comme c’était le cas dans la première partie. Le journal semble ainsi tenter d’intégrer l’immigré dans sa recherche de définition de l’identité catalane pendant cette période d’affirmation régionale. L’une des revendications majeures de la dynamique de réaffirmation identitaire dans laquelle s’inscrit l’Avui est la langue.

La langue catalane a été l’objet d’une répression forte sous le franquisme, allant jusqu’à son interdiction dans les lieux publics. Cette oppression était également culturelle, la censure laissant peu de publications se faire en catalan. La transition, période de revendications catalanistes, est aussi une période de récupération de la langue comme élément central de l’identité catalane. Ce contexte de reconstruction de l’identité catalane par la revendication linguistique va-t-il avoir une répercussion sur la représentation culturelle de l’immigré, cadrée autour de la catalanité ?

Le groupe 3 rassemble les signifiants qui désignent l’immigré en fonction de sa condition linguistique et représente 10% des occurrences dans le corpus. Il le nomme en général en fonction de sa langue maternelle : castellanoparlant/hispanophone, els que parlen castellà/ceux qui parlent castillan, minoria castellanoparlant/minorité hispaniste ; ou parfois en les opposant à la langue catalane : no catalanoparlant/non catalanophone. Dans ces cas, le discours attire l’attention du lecteur sur la condition linguistique particulière de l’immigré en Catalogne. Sa différence linguistique réside sur la méconnaissance de la langue maternelle des autochtones, le catalan. Cependant, la langue maternelle de l’immigré, l’espagnol, est également comprise et utilisée par les Catalans. Le linguiste Bastardas i Boada, dans une étude sur l’utilisation du catalan par les immigrés qu’il publie en 1986 et intitule Llengua i immigració, la segona generació immigrant a la Catalunya no-metropolitana, écrit : « Comme conséquence de cette composition plurilingue de l’état, ces immigrants internes, même s’ils ne sont pas sortis de leurs frontières politiques, deviennent des immigrants d’aire linguistique. » L’immigré arrive dans une région bilingue dans laquelle la langue qu’il méconnaît sort de quarante ans de répression et est un symbole de la réaffirmation catalane.

Dans ces 10% des cas où le discours se focalise sur la condition linguistique de l’immigré, la représentation culturelle qui s’en dégage est majoritairement liée au sentiment d’hostilité. En effet, par opposition aux résultats trouvés pour le deuxième groupe, seulement 23% des signifiants utilisés servent à montrer la compatibilité entre la présence de l’immigré et la réalité linguistique catalane. Certains rappellent qu’il leur est toujours possible d’apprendre cette langue, comme c’est le cas d’un courrier publié le 7 mai 1976, page 3. Le lecteur y désigne l’immigré par le terme de castellanoparlant/hispanophone et donne plusieurs exemples dans son entourage d’immigrés ayant appris cette langue ou étant en apprentissage. Il énonce l’unique condition pour mener à bien l’intégration linguistique des immigrés : « donar-nos les mans com a germans » / « nous donner les mains comme des frères ». Un autre document, cette fois-ci un dessin publié le 11 octobre 1978 et signé par Cesc, présente un discours qui mène à la même représentation culturelle. On y voit comme décor un quartier composé d’immeubles, de fumée et de fils électriques qui donnent une impression d’étouffement. Une bulle sort d’une fenêtre d’un immeuble dans laquelle est écrit : « Papá, óyeme : setze jutges mengen fetge d’un penjat » / « Papa, écoute-moi : seize juges mangent le foi d’un pendu ». Cette phrase est célèbre parmi les apprenants en catalan. Les deux premiers mots étant en castillan, ils symbolisent la possible intégration linguistique des immigrés malgré leur situation sociale ou géographique, représentée par les tours.

Les signifiants du troisième groupe apparaissent en général dans le discours pour donner une représentation culturelle de l’immigré basée sur l’hostilité et le rejet (c’est le cas de 76% d’entre eux). La plupart des articles s’expriment sur le problème du bilinguisme. En effet, la constitution étant en cours de rédaction, il faut définir le statut du catalan et du castillan en Catalogne. Deux options sont défendues par les nationalistes : certains penchent pour l’officialité unique du catalan, d’autres pour la coofficialité entre le catalan et le castillan. En s’inscrivant pleinement dans ce débat, le discours de l’Avui présente souvent la condition linguistique de l’immigré comme un obstacle aux bonnes conditions de sa présence en Catalogne. . C’est par exemple le cas de l’article publié le 20 juin 1976, page 3, dans lequel on trouve : « acceptar el bilingüisme és retardar la integració dels castellanoparlants » / « Accepter le bilinguisme revient à retarder l’intégration des hispanophones. » Le discours représente aussi souvent l’immigré comme une menace linguistique pour la Catalagne et la langue catalane. C’est le cas de Juli Campisto qui écrit à propos du possible bilinguisme officiel : « Seria la separació entre dues comunitats dins Catalunya motivada per la coexistència de dues llengües » / « Cela signifierait la séparation entre deux communautés à l’intérieur des Pays Catalans motivée par la coexistence de deux langues ». Dans ce cas, le discours propose clairement une division sociale en deux communautés définies linguistiquement, l’une catalanophone, l’autre pas. L’article publié le 5 décembre 1976 reprend cette idée de manière plus violente, en parlant cette fois-ci de l’officialité envisagée du catalan : « L’oficialitat serà l’únic mitjà real d’alliberament que tindran els fills dels immigrants per integrar-se al pais i deixar de ser uns marginats com els seus pares » / « L’officialité sera l’unique réel moyen de libération qu’auront les enfants d’immigrants pour s’intégrer dans le pays et ne plus être des marginés comme leurs parents ». Le mot marginats/marginés montre le sentiment de rejet qui participe à la création d’une représentation culturelle de l’immigré, en lien avec la question de la langue, fondée sur l’hostilité.

La représentation culturelle de l’immigré interne, clairement cadrée autour de la question de l’identité catalane, donne une place importante à la question de la langue. Lorsqu’il s’agit de ce sujet, il y a un retournement de situation puisque la bienveillance et l’acceptation présentée par le discours cèdent le pas à l’hostilité, la peur et le rejet. Nous terminerons notre travail par la représentation des immigrés catalanophones afin de savoir si leur condition linguistique particulière leur permet de jouir d’une représentation culturelle différente.

Un terme est mis en avant par le journal nationaliste catalan : els Països Catalans / les Pays Catalans. C’est d’ailleurs le nom que porte une rubrique d’information. Le territoire de référence pris par certains journalistes et lecteurs n’est pas la Catalogne mais les Pays Catalans, qui désignent l’ensemble des territoires dans lesquels la population parle catalan – la Catalogne actuelle, la Catalogne nord ou la Catalogne française, le Pays Valencien, les Îles Baléares, une partie de l’Aragon, l’Andorre et une partie de la Sardaigne. Cette notion est complexe et sujette à un débat à l’époque de la transition. La prise de conscience de l’existence de ce territoire comme possible unité nationale survient lors de la Renaixença. Toutefois, cette dénomination va devenir plus populaire avec la publication de Nosaltres, els valencians, de Joan Fuster, en 1962. Ce projet national, en grande partie basé sur la langue complexifie la nature du problème de l’immigration en Catalogne. La définition qu’il donne de la catalanité inclut théoriquement une partie des immigrés vivant dans ces territoires et venus s’installer en Catalogne. Certains Catalans de l’époque ont une vision différente de ces immigrés aux origines géographiquement et culturellement plus proches des leurs. C’est le cas du démographe Marc-Aureli Vila qui, dans une étude sur les migrations en Catalogne publiée en 1984, commente les différences existant entre les immigrés provenant des Pays Catalans et les autres, ce qui entraîne, selon lui, des rapports différents avec la population autochtone : « Els immigrants que provenen de terres que formen part culturalment del conjunt dels Països Catalans no experimenten el mateix tracte que poden rebre els arribats a Catalunya procedents de les terres peninsulars de llengua castellana » / « Les immigrants qui proviennent des terres qui font partie culturellement de l’ensemble des Pays Catalans ne reçoivent pas le même traitement que peuvent recevoir ceux qui sont arrivés en Catalogne et qui proviennent des terres péninsulaires de langue catalane ».

Comme nous allons le voir, ce changement de référence territoriale a une conséquence directe sur la notion d’identité catalane et sur la représentation culturelle de l’immigré interne catalanophone. Le discours de l’Avui utilise les signifiants des groupes 1, 2, 4 ou 5 auxquels il ajoute en générale le qualificatif catalanoparlant/catalanophone. On s’aperçoit que la distinction entraîne dans 100% des cas une représentation bienveillante. C’est par exemple le cas d’un courrier écrit par trois jeunes immigrés originaires de la Franja, cette partie de l’Aragon limitrophe avec la Catalogne dans laquelle la population parle catalan. Dans leur courrier, les trois jeunes écrivent : « Som tres joves oriünds de les terres catalanes d’Aragó (Benavarri, Casserres i Camporrells). Hem de dir que considerem la integració dels immigrats d’aquestes terres i dels altres immigrants catalanoparlants representa de fet pocs problemes […]. Ben diferent és el cas dels castellanoparlants. » / « Nous sommes trois jeunes originaires des terres catalanes d’Aragon (Benavarri, Casserres et Camporrells). Nous devons dire que nous considérons que l’intégration des immigrés de ces terres i des autres immigrants catalanophones représente en effet peu de problèmes […]. Le cas des hispanophones est bien différent. » Le discours crée deux groupes d’immigrés distincts et différenciés sur une caractéristique linguistique. A partir de cette compétence, il propose deux représentations culturelles distinctes : celle des hispanistes étant basés sur les difficultés pour s’intégrer dans la société catalane, et celle des catalanophones n’en présentant aucune. Le discours de cet article, comme c’est le cas des autres rencontrés, statue sur le niveau d’intégration des immigrés en privilégiant leur situation linguistique et en passant d’autres sous silence, comme la sociale ou l’économique. Il base donc la différenciation des immigrés en fonction de leur langue maternelle et renforce le cadrage du discours de l’immigration interne autour de la notion d’identité catalane.

La langue, élément fondamental de la défense identitaire catalane pendant la transition, montre à quel point la notion de catalanité cadre le discours sur l’immigré interne pour devenir la base de sa représentation culturelle. Cette dernière, qui semble proposer une division du monde social en fonction du lieu de naissance et de la notion de mouvement comme nous le voyions dans la première partie, ajoute l’importance de la catalanité et en fait une base essentielle de son cadrage notamment grâce à la place accordée à la langue catalane. Cela permet à l’Avui d’installer la représentation culturelle de l’immigré interne dans un modèle plus large de revendication identitaire expliqué par les conditions de rédaction.

Notre étude montre comment le discours de l’Avui propose une représentation culturelle de l’immigré interne qui s’inscrit dans son modèle d’affirmation de l’identité catalane. Tout d’abord, le groupe de signifiants le plus présent dans le journal renvoie à l’idée de mouvement et de lieu de naissance distinct de celui des autochtones. Cette première base de la représentation suit la définition traditionnelle de l’immigré, un être en déplacement, venu de l’extérieur et né dans une région différente. L’image qui ressort de cette première définition représentative est majoritairement basée sur un sentiment d’hostilité, de peur, voire de rejet. La figure d’immigrés venus en masse, apolitiques et causant des problèmes tant urbains que sociaux prédomine. Celle présentant l’immigré comme un apport démographique, économique ou culturel est plus discrète. De plus, nous avons retenu deux particularités liées entre elles : l’immigré est pratiquement toujours masculin et souvent défini comme prolétaire. L’idée de mouvement vers la Catalogne ainsi que celle du lieu de naissance distinct de cette autonomie définissait déjà l’immigré en fonction du territoire catalan. Néanmoins, un deuxième groupe de termes, représentant 20% du corpus, renvoie directement à l’idée de catalanité. La représentation culturelle adopte donc clairement le cadre de l’identité catalane et la figure de l’immigré est modifiée. Dans le cas du groupe 2, il n’est plus majoritairement présenté de manière hostile, on trouve au contraire 55% des articles du deuxième groupe le désignant avec bienveillance. La représentation crée un lien de compatibilité entre l’immigré et l’identité catalane, ce premier semble accepter les valeurs catalanes, les défendre lors de grandes manifestations comme le jour de la Diada, et le signifiant català/Catalan est utilisé dans 7% des cas pour le désigner. Enfin, l’importance des signifiants renvoyant à la condition linguistique de l’immigré (10%) confirme le cadrage de la représentation de l’immigré interne autour de l’identité catalane. Les signifiants du groupe 2 servaient, dans une petite majorité des cas, à dépeindre l’immigré avec bienveillance. Ce n’est plus le cas pour les signifiants renvoyant à la situation linguistique de l’immigré puisqu’elle le représente dans 76% des occurrences comme un marginal menaçant la langue catalane, refusant parfois de l’apprendre, et dont la méconnaissance rend délicate, voire impossible, son intégration dans la société catalane. Ce changement dans la manière de représenter prouve que la langue est un sujet sensible pour le journal, thème sur lequel il n’est pas apte à transiger. La place privilégiée offerte aux immigrés catalanophones va dans ce sens. Grâce à cette dernière partie, on voit bien que le lien entre l’immigré et l’identité catalane est la base de sa représentation culturelle. L’Avui propose donc une division du monde social en fonction de son lieu de naissance et de son mouvement effectué, mais il donne aussi beaucoup d’importance à la catalanité. Il se base sur la définition la plus couramment répandue de l’immigré et la cadre en fonction de ses choix politiques. Ce double enjeu montre le désir de l’Avui d’inscrire la représentation de l’immigré interne dans sa dynamique générale de revendication et d’affirmation de l’identité catalane. Le journal nationaliste catalan ne représente pas seulement l’immigré interne dans son discours, il tente également de penser sa place dans la nouvelle société catalane, une société qui redéfinit son identité en cette période de changement tout en mettant en avant les thèmes qui lui sont chers, ceux de catalanité et de défense de la langue.



Liste des références bibliographiques

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Pour citer cet article


JOUTET Karim. Le rôle du discours médiatique dans la construction d’une représentation culturelle de l’immigré interne en Catalogne : l’exemple du journal Avui. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 12. Sens et identités en construction : dynamiques des représentations : 1er volet, 31 janvier 2014. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=3327. ISSN 1308-8378.




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Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
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