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13. Sens et identités en construction : dynamiques des représentations : 2ème volet

Article
Publié : 30 juin 2014

Les imaginaires linguistiques : enjeu contextuel, sens et contact de langues/cultures


M. Claude Éric OWONO ZAMBO, Docteur en sciences du langage, Université de Bergen, Norvège, claude.zambo@yahoo.fr

Résumé

Le français en Afrique vit aux côtés des langues locales. Ce contact, au-delà du simple fait d’une coexistence, retrace en réalité un conflit entre langues, normes et imaginaires dans l’expression du locuteur francophone habité par le phénomène du plurilinguisme. Une telle situation d’échange d’idiomes crée à la fois des néolangues et des néonormes au point que le français qui en résulte semble être une langue hybride où se superposent des langues et cultures a priori différentes.

Abstract

The French language in Africa lives alongside local languages. This contact, beyond the simple fact of coexistence, traces actually a conflict between languages, norms and imaginaries in the expression of a francophone speaker inhabited by the phenomenon of multilingualism. Such a situation of exchange of idioms creates both neolanguages and neonorms so that the resulting French seems to be a hybrid language that overlaps different languages and cultures.


Table des matières

Texte intégral

Lorsqu’on parle du contact des langues, on s’inscrit forcément dans le cadre d’une superposition entre les univers culturels et les imaginaires linguistiques différents. La question du plurilingue, en tant que lieu de textualité orale ou écrite, révèle dans le langage un dialogisme constitutif où la langue autre instruit (consciemment ou non) chez le locuteur une pratique particulière de la langue postulée. C’est assurément dans ce contexte que se complexifient le sens et la représentation linguistiques des signes mobilisés. Même si les lexèmes peuvent être identiques entre le français hexagonal et celui africain, il apparaît fondamental que leur contextualisation pose problème. La littérature francophone africaine, parce qu’elle s’exerce dans un environnement linguistique riche en langues locales, affiche abondamment des constructions lexicale et métaphorique particulières qui font du français une langue à « nouvelles » connotations référentielles dont l’intérêt évident est un enrichissement linguistique et identitaire. Nous voulons donc, dans cet article, examiner le rôle que joue l’univers culturel originel de l’écrivain africain lorsqu’il assume son discours littéraire en français. Qu’est-ce qui sert de marquage textuel dans le passage de la langue de pensée à la langue d’expression ?

On ne le dit jamais assez, des 6 000 langues à peu près (lire Calvet 2001, L’Atlas UNESCO 2011 et Le Parisien 2012) qui existent dans le monde, le continent africain compte à lui seul, le tiers. Le Cameroun, parmi les 2 000 langues qui existent sur le continent noir, s’en arroge un peu plus de 250 (lire l’interview du professeur Tadadjeu 2013). Il faut donc réaffirmer qu’il y a des langues en Afrique et que celles-ci sont bel et bien pratiquées dans le quotidien des Africains.

Toutefois, l’histoire de l’Afrique s’est faite avec le programme colonial qui a imposé l’usage institutionnel et communicationnel des langues exogènes telles que l’anglais, le portugais, l’espagnol et le français. Ces langues, en principe minoritaire car parlées par une élite bourgeoise scolarisée, supplantent quand même les langues du cru, majoritaires dans la pratique socioculturelle des populations africaines. Dès lors, le français, en position haute, est soumis à une existence commune avec les langues locales en position basse. Cette existence est faite de contacts et surtout d’échanges très souvent conflictuels au niveau de leurs normes respectives.

La francophonie, en Afrique, représente une situation de contact entre les langues. La langue française existe aux côtés d’autres langues locales suffisamment utilisées par les populations sur place. Cela signifie qu’il y a entre le français et le swahili, le français et le lingala, le français et le peuhl, le français et le mandingue, le français et le bambara, le français et le bene, le français et le kikuyu, le français et l’ewondo, un contact réel où la cohabitation se déroule avec une influence certaine. Ainsi, le conflit entre la France coloniale et l’Afrique s’est aussi retrouvé dans le cadre des langues au point que l’identité des peuples colonisés a subi un air hégémonique face à ce qu’il convient d’appeler l’impérialisme linguistique en contexte de choc de langues ou de cultures.

Il s’élabore, pour prendre l’exemple de la zone francophone, deux grands champs linguistiques antagonistes : les langues endogènes ou langues maternelles, abondamment constituées des langues locales africaines, et la langue exogène, très minoritairement représentée par le français. La langue exogène renvoie à l’idée d’une langue venant d’ailleurs et n’ayant aucun trait d’identité directe avec la langue d’une communauté linguistique donnée. Le cas du français illustre bien cela en Afrique. Les langues exogènes peuvent être de deux types en Afrique : soit elles sont officielles (l’anglais, le portugais, le français), soit elles sont secondes (l’allemand, l’espagnol, l’italien et, de plus en plus, le chinois).

Ce bref parcours de la réalité linguistique en Afrique francophone nous sert à constater que le français ne vit pas en solitaire dans ce continent. Parfois perçu comme langue véhiculaire, cas des différences langagières entre ressortissants de groupes tribaux distincts, parfois perçu comme langue d’enseignement pratiquée à l’école pour assurer la couverture des programmes scolaires, le français occupe quand même un statut prépondérant par rapport aux langues locales. Ce qui se manifeste, chez les populations africaines, par un certain marquage de leurs langues d’origines par le vocabulaire du français.

La société linguistique en Afrique subsaharienne est caractérisée par le phénomène de diglossie. En réalité, le terme est utilisé pour la première fois par William Marçais en 1930, à travers son étude de la « diglossie arabe », et popularisé par Fergusson en 1959 dans son article intitulé « diglossia ». La diglossie représente donc une situation sociale où deux langues coexistent de manière hiérarchique : l’une en position haute matériellement et culturellement (c’est la langue du prestige) et l’autre en position basse (c’est la langue du tas). Évidemment, cet état de la situation de conflit linguistique s’accompagne d’effets dévastateurs non seulement sur le plan de la pratique langagière, mais aussi sur la psychologie culturelle et identitaire des populations soumises au phénomène en question.

En Afrique, le français est omniprésent. Il parcourt les villes et les campagnes. À travers les écoles, les médias, les administrations, les familles, il a fini par devenir la langue qui rallie les populations entre elles. C’est à juste titre que Pierre Dumont (1990) a dû parler de « français langue africaine ». La suprématie du français semble être invincible. Cependant, puisqu’il reste une langue exogène, son utilisation par les locuteurs de l’Afrique subsaharienne reste d’une grande curiosité. En effet, ces derniers s’approprient le français au point de lui donner une coloration subsaharienne particulière, faisant ainsi de la langue française standard, une langue tropicale et non plus le pur fruit inviolable de la métropole.

Pays d’Afrique centrale, le Cameroun constitue une véritable exception linguistique dans la mesure où le nombre assez élevé de langues locales répertoriées est surprenant. Cependant, cette richesse culturelle, et donc linguistique, n’a pas suffi pour attirer l’attention des gouvernants camerounais sur ce qu’elle pourrait apporter aux populations non seulement comme ressources de pensées plurielles mais aussi, comme facteur d’enrichissement identitaire. L’argument de cohésion nationale ou d’établissement de l’État-nation, inspiré de l’Intérieur ou de l’Extérieur, a suffi pour reléguer au second rang le patrimoine culturel/linguistique camerounais pour plutôt encourager le renforcement du français et de l’anglais, outils de la colonisation, en tant que langues officielles depuis 1961.

Dès lors, les langues locales camerounaises, majoritairement parlées dans les villages, les villes (administrations publique et privée), les lieux populaires, etc., se trouvent mises en minorité devant le français et l’anglais, parlés par une poignée d’intellectuels (français acrolectal). Les pseudos intellectuels (français bisilectal) dont la pratique au quotidien du français donne à voir un problème réel de négligence et d’approximative observation des normes constitutives, restent un échantillon intéressant dans les travaux de la sociolinguistique. Du coup, on est en droit de se demander si les locuteurs camerounais parlent le français ou alors un type particulier de français.

Si la question se pose, c’est qu’en fait, le locuteur camerounais est d’abord le ressortissant d’un environnement culturel ou linguistique donné. Celui-ci lui attribue le statut de langue maternelle dans la mesure où, pour la grande majorité des citoyens camerounais, les langues locales constituent encore les outils majeurs de première socialisation de bien d’enfants. Cela signifie que l’enfant est enculturé (voir Thierry Gobert 2007 : 5) dans une langue qui lui confère l’identité et la vision du monde propre à la tribu ou au clan auquel il appartient originellement. Cela a cours jusqu’à l’âge de 3-4 ans. Ce qui est d’ailleurs suffisant pour fixer la grammaire innée dont parle Chomsky (1968).

Dès la maternelle, ou le primaire par la suite, l’enfant découvre donc le français à l’école. Et c’est ici que prend corps ce qu’on pourrait appeler le télescopage des langues et des cultures. Les univers lexicaux et syntaxiques différentiels entre le français et la langue maternelle du jeune enfant (ou de l’élève) traumatisent le nouvel apprenant au point que son identité s’en trouve, consciemment ou non, clivée et traversée par un conflit dont il tarde à maîtriser les confins.

Le territoire occupé par sa langue maternelle et celui, parfois inopérant, du français vont se « violer » mutuellement au point que l’identité en crise du jeune élève se développera dans ces conditions où petit à petit la ligne de démarcation entre les deux langues se fera mollement ressentir. Ce qui restera constant, c’est bien l’interpénétration entre ces deux langues dont l’énoncé dans l’une ou l’autre s’avèrera être le lieu d’un métissage constitutif. Le lien est si étroit qu’entre les deux sphères linguistiques, pourtant diamétralement opposées, il y aura comme une inclusion dialogique où l’autre dans l’un s’affichent être un système avec lequel il faut désormais compter. L’expression littéraire, au travers du roman francophone Trop de soleil tue l’amour de Mongo Beti, nous permettra de mesurer l’ampleur des réseaux d’influence entre le français et les langues locales.

Il faut affirmer avec force que l’univers de pensée des personnages de Mongo Beti est ancré dans les langues locales de ceux-ci. Nous avons retenu la langue ewondo (parlée dans la région du Centre du pays) parce qu’elle est celle du romancier et celle du cadre spatial représenté qui est celui de la capitale d’un pays d’Afrique centrale dont on peut se risquer à penser qu’il s’agit du Cameroun – même s’il pourrait aussi s’appliquer à tout autre pays d’Afrique noire en proie aux problèmes similaires. L’univers de pensée originel des personnages apparaît infailliblement lorsqu’ils essaient de s’exprimer en français. Ainsi, dans cette écriture très exotique et plurilingue, le roman Trop de soleil tue l’amour donne à voir une pratique d’un « français camerounisé ».

En effet, pour comprendre les relents de cette nouvelle composition scripturaire, il faut se remettre aux propos de Patrice Nganang (2002) qui s’exerce aussi dans ce même registre de langue. Voici ce qu’il nous en dit :

J’inscris mon écriture dans le présent concret du Cameroun, dans le présent immédiat d’une ville, Yaoundé, et même plus loin, de quelques quartiers de ce Yaoundé-là. La sincérité veut que je transpose dans mes romans le langage des quartiers dont je parle, car je travaille sur une cartographie littéraire de Yaoundé.

Nganang pose donc le principe de la cartographie (linguistique) dans la manifestation de l’esthétique réelle de la langue française dans les milieux sociodiscursifs camerounais. Il se colle parfaitement à cet univers de la praxis linguistique des locuteurs décrits et dont il est question de mimer au maximum l’authenticité de leurs discours. Le locuteur, dans son mode énonciatif, est déjà lui-même un porteur ou créateur d’esthétique. C’est celle-ci que le romancier tente de faire apparaître dans son écriture. Mongo Beti, tel que Nganang le souligne, ne cherchera qu’à nous livrer le rendu de son écoute des parlers camerounais.

Vue de cette manière, Trop de soleil tue l’amour est soit un discours traduit en français des propos tenus en ewondo par les personnages, soit un discours authentique substrativé des propos des personnages dans une « langue française camerounisée », soit enfin, un discours normatif des propos tenus par des personnages qui utilisent un français soutenu par la norme standard conséquente à cette langue. Le discours du narrateur que nous allons suivre à la loupe nous permettra de définir la catégorie à laquelle s’inscrivent les discours des personnages identifiés dans les extraits ci-dessous.

Ainsi, pour comprendre toute la difficulté qu’il y a pour un Africain de se conformer au standard normatif de la langue française exogène, il faut se fier à la métalepse du narrateur qui tente de justifier l’effort incroyable opéré par Norbert pour rendre possible sa conversation avec le Français Georges avec qui il doit désormais coopérer dans le cadre de la mission secrète qui est la leur : « Je ne sais pas, monsieur, répondit Norbert avec une grande candeur et en s’efforçant de parler un français un tantinet orthodoxe, attendu qu’il s’entretenait avec un vrai Français de France » (p.125. C’est nous qui soulignons). Avec le discours du narrateur, on comprend que Norbert n’a pas l’habitude de se soumettre aux exigences de la norme du français standard. C’est un « effort » qu’il fournit et qu’il réalise à peine (« un tantinet ») avec succès.

Par contre, prenons ce discours du narrateur à la suite des propos de Zam : « Elle l’[Zam]interrompit soudain en s’esclaffant et répliqua en français » (p.18. C’est nous qui soulignons). On peut bien se demander, à ce niveau, si jusque-là, les deux personnages (Zam et Bébète) se querellaient en langue locale et que la réplique de Bébète vient rompre avec cette logique pour marquer la continuité de la tension verbale en français. En tout cas, il est perceptible dans ce discours du narrateur que la langue locale est évoquée et est même utilisée en tant que de besoin. En effet, si le roman est écrit en français, et si les personnages sont supposés s’exprimer en cette langue, il n’y aurait donc pas de raison pour le narrateur de nous préciser que la réplique de Bébète est faite en français. La preuve du va-et-vient entre la langue du cru et le français apparaît ici.

D’ailleurs, voici un exemple où l’échange entre les deux univers codiques est suffisamment évident : « Elle [Bébète] lui [Zam] disait souvent, tantôt en français, tantôt dans leur langue maternelle » (p.51. C’est nous qui soulignons). On peut également citer cet exemple où le narrateur, parlant du « flic amateur d’extras », tient ce propos : « Il [le flic] disait souvent à Eddie, tantôt en français, tantôt en africain, car il parlait couramment l’un et l’autre » (p.81. C’est nous qui soulignons). C’est dire que les personnages pratiquent souvent leurs langues maternelles que le narrateur, le cas échéant, traduit donc forcément en français. Mais aussi, il peut, de ce fait, aisément se comprendre que ces personnages, lorsqu’ils s’expriment en français, parce que fort influencés par leurs langues maternelles, donnent à lire un français métissé (l’ « africain ») que le narrateur nous reproduit tel quel et sans effort de corrections ni morphologique, ni sémantico-syntaxique. À ce propos justement, Dumont (2001 : 115), citant Ahmadou Kourouma qui accordait une interview à Michèle Zalessky dans la revue Diagonale, encourageait de tous ses vœux que :

Les Africains, ayant adopté le français, doivent maintenant l’adapter et le changer pour s’y trouver à l’aise, ils y introduiront des mots, des expressions, une syntaxe, un rythme nouveaux. Quand on a des habits, on s’essaie toujours à les coudre pour qu’ils moulent bien, c’est ce que vont faire et font déjà les Africains du français. (C’est nous qui soulignons)

Dès lors, il arrive également que les personnages, en utilisant le français comme langue d’expression, se font rattraper par des africanismes et des camerounismes au point que la langue française qu’ils parlent soit en fait une langue française africaine/camerounaise. Le discours du narrateur est assez éclairant à ce sujet : « PTC … se mettait à parler français à la manière africaine » (p.29. C’est nous qui soulignons). Cette manière africaine de parler le français s’opère par des phénomènes de calque, de resémantisation, en un mot, d’appropriation. Voici comment cela se manifeste concrètement : « Ouais, tu es même comment, papa ? fit Elisabeth en français africain » (p.101. C’est nous qui soulignons). La question du calque syntaxique se réalise avec une structure comme celle que construit Bébète ici et qui reprend systématiquement celle de la langue de pensée du locuteur, c’est-à-dire l’ewondo. Nous n’y reviendrons plus. Ce qui nous importe de noter à ce niveau, c’est le commentaire du narrateur qui désigne une telle performance discursive et codique, le « français africain ».

C’est tout à fait normal que le narrateur puisse avoir une attitude axiologique peu intéressée vis-à-vis de cette langue qui ignore la norme hexagonale centrale pour se créer ses propres règles. Pour le narrateur, ce français tropicalisé est tout à fait une « langue bâtarde » et rien de plus. Servons-nous de l’extrait ci-dessous pour mesurer la position qui est la sienne et qui se dégage de son discours.

Au bar où il [Eddie] retrouva le policier amateur d’extras, il tint le même propos et son ami, qui lui répondit sentencieusement dans une langue bâtarde qu’on peut traduire ainsi :

- C’est ce qu’on appelle le comble de l’art de brouiller les pistes.

- Ah oui ? fit Eddie, et ça veut dire quoi en bon français […] ? (p.111. C’est nous qui soulignons).

Cet extrait nous permet de constater que le discours du narrateur (« langue bâtarde ») et le discours d’Eddie (« en bon français ») semblent être tous d’accord qu’il y a une norme standard qui a ses règles mais qui manque dans l’expression de Norbert. Ces deux discours rappellent à Norbert qu’il doit reconsidérer son propos afin que celui-ci soit (mieux) compris de son interlocuteur. Cette langue dans laquelle s’exprime Norbert peut être le camfranglais (langue argotique camerounaise faite du mélange entre les mots du français, de l’anglais et des langues locales) ou l’africain (langue tropicalisée/métissée) mais certainement pas sa langue maternelle. C’est d’ailleurs pourquoi Eddie lui demande : « et ça veut dire quoi en bon français » (p.117. C’est nous qui soulignons). C’est dire qu’il s’exprimait en un français approximatif inintelligible à l’oreille d’Eddie.

Quand il n’est donc pas en train de s’essayer dans la langue française, le personnage le fait carrément dans sa langue maternelle locale. Ainsi, Zam, Eddie et Bébète, qui prenaient tranquillement leur dîner, viennent d’être victimes d’une explosion. Celle-ci nous replace dans le contexte des attentats en Afghanistan ou en Palestine. Un inconnu se rapproche d’eux pendant qu’ils sont tirés des déflagrations. Voici le contenu du discours du narrateur :

Un homme, qui sortait d’un taxi, s’approcha des amoureux en désarroi et leur dit en langue maternelle :

- Je vais vous dire une chose : vous en avez de la chance, comme vous n’imaginez pas. (p.57 C’est nous qui soulignons)

Comme on peut le constater, le propos de l’inconnu n’est pas présenté en langue maternelle comme le signale le commentaire du narrateur. Il a été traduit en français par le romancier même si le narrateur signale qu’il y aura directement ouverture au discours authentique du personnage dans sa langue d’expression originelle. On comprend donc que, pour des raisons de lecture et d’édition (puisque le roman est publié en français), le contenu de l’intervention de l’inconnu soit purement et simplement traduit en français.

Cette marque de l’effectivité énonciative des personnages en leur langue locale, et traduite en français par le narrateur, est tout aussi décelable dans cet autre exemple. En fait, Zam invite Bébète avec véhémence à se prononcer sur un air de jazz qui passe sur le lecteur de cassette. Bébète rétorque ainsi : « Je ne comprends rien du tout, maugréa la jeune femme dans sa langue maternelle ; je ne suis pas une intellectuelle, moi. » (p.13. C’est nous qui soulignons). On a également cet extrait où le narrateur confirme que le personnage utilise sa langue maternelle pour s’exprimer : « De temps en temps, comme en réponse aux cris du supplicié, l’oncle, la main droite levée, rugissait à son tour des propos en langue vernaculaire. » (p.209. C’est nous qui soulignons).

Le même principe d’expression en langue locale est repris dans l’extrait ci-dessous mais avec la particularité qu’il y a un effort de traduction opérée par le narrateur en français :

En revanche, ce même jour, il parla du paroissien au flic amateur d’extras, et lui fit le portrait fidèle du jeune homme. Voici la réponse du flic, traduite en bon français :

- Il doit y avoir des milliers de types ayant cette dégaine-là dans la ville. Nous sommes quand même un petit million, il ne faut pas l’oublier. Mais je vais voir ce que je peux faire. » (p.117. C’est nous qui soulignons)

On voit bien que si le narrateur parle de traduction en « bon français », c’est qu’il estime, après évaluation, que le français dans lequel s’est exprimé le flic est à côté de la norme attendue. C’est certainement en « africain », comme le narrateur le précise parfois, que le flic s’est exprimé ici. Et cet africain est à coup sûr un ‘mauvais français’, par opposition au ‘bon français’ qu’évoque le narrateur. Il se met en place à ce niveau la dichotomie bon/mauvais français par rapport au degré de conformité ou non vis-à-vis de la norme standard. Par ailleurs, le flic pourrait s’être exprimé dans sa langue maternelle. Dans ce cas, le narrateur aurait besoin d’en faire une traduction en français, et surtout, « en bon français ». On peut donc dire que le narrateur prend position ici. Il évalue le discours produit par les personnages et qualifie celui-ci de bâtard ou de mauvais lorsque cela s’impose.

C’est la raison pour laquelle il est très souvent obligé d’expliquer au narrataire le sens de certains mots employés par les personnages qui mobilisent une norme endogène dont les règles fonctionnelles peuvent obstruer toute possibilité de compréhension pour un récepteur régi par la norme standard du français métropolitain. C’est dans cette optique qu’il faut inscrire ce discours du narrateur :

Comme pour faire mentir Eddie, Bébète attendait Zam au journal, bien fidèlement, du moins pour le moment ; elle l’emmena pour la nuit à son domicile, mais c’était dans ce que les gens appellent ici le quartier, c’est-à-dire cette partie de la vile située en dehors de la zone urbaine équipée à peu près à l’occidentale, avec ministères, banques, hôtels, villas luxueuses, pompes à essence, bureaux de poste. (p.46. C’est l’auteur qui souligne)

Le narrateur marque une certaine distance par rapport à l’emploi du mot « quartier » par les populations autochtones du pays représenté dans le roman. Il voudrait dire que ce mot ne rentre pas dans son lexique. D’ailleurs, le narrateur précise que c’est « ce que les gens appellent ici le quartier » (p.46). La même expression est retrouvée en page 173 mais sans l’italique. Pour le narrateur, le mot « quartier » doit se comprendre tel que l’emploient certains locuteurs africains. C’est pourquoi il éprouve la nécessité d’en fournir une explication (recours à « c’est-à-dire ») afin de clarifier l’acception au narrataire/lecteur qui ne se concevrait pas une signification opportune. Sous la forme d’un dialogisme responsif, le narrateur ajoute, à la suite de « quartier », « c’est-à-dire cette partie de la ville située en dehors de la zone urbaine équipée à peu près à l’occidentale, avec des ministères, banques, hôtels, villas luxueuses, pompes à essence, bureaux de poste. »

Le même principe de distanciation lexicale est retrouvé dans l’italique du mot « plaque » (p.51) dont une explication (« sorte de gazinière miniature », p.51) est donnée à la suite. Il en est de même pour l’emploi d’italiques pour le mot « sauvetteur » (p.149) : « Cinq mille ! avait claironné le marchand ambulant, appelé ici sauvetteur. » (C’est l’auteur qui souligne). Le mot sauvetteur relève du français populaire qu’utilisent les locuteurs du pays cité. Mais, il se trouve qu’il y a comme une contamination lexicale entre l’usage du mot « sauvetteur » dont le discours du narrateur s’en décale (« le marchand ambulant, appelé ici sauvetteur ») et son propre discours qui s’en approprie quand même par la suite sans plus recourir aux italiques (« demandait le sauvetteur », p.149). La différence apparaît nettement avec la présence des italiques (distance) et l’absence d’italiques (prise en charge) mais le passage des italiques à l’absence de ceux-ci peut aussi s’interpréter comme une régularisation d’un parler dans le discours de légitimation (in)consciente du narrateur.

Sur un tout autre plan, dans l’extrait qui suit, il est possible que les personnages en présence appartiennent à deux codes linguistiques différents en ce qui concerne leurs langues maternelles/vernaculaires respectives. Nous sommes-là dans le cas du plurilinguisme du Cameroun. Eddie et Georges sont en train de converser dans un bistrot lorsqu’Eddie fait appel à un amateur de ce milieu à qui il demanda de raconter ce qu’il connait des manœuvres du pouvoir politique. Voici l’extrait de leur entretien :

- Faut voir, dit en substance et en langue vernaculaire le nouveau venu tel un camelot qui a flairé la bonne affaire.

- C’est-à-dire ? fit Eddie en français. Accouche, merde. Parle français et dis ton tarif. (p.155. C’est nous qui soulignons)

On peut bien se poser la question de savoir si, lorsqu’Eddie demande à son interlocuteur de parler en français, c’est parce que la langue vernaculaire dans laquelle ce monsieur s’exprime n’est pas la même que la sienne propre ; ou alors, c’est parce qu’Eddie aimerait que Georges, qui est Français et qui ne comprend pas les langues locales, puisse comprendre le contenu de leur conversation. Pour ce faire, le français doit être la langue de communication pour le trio. De toutes les manières, on retrouve déjà ici s’affirmer les thèses régissant le statut du français comme langue véhiculaire en Afrique. Pourtant, malgré cela, le contact et la fusion entre les normes exogènes et endogènes peuvent créer une situation d’indécidable où il est difficile de faire la nuance entre les idiomes en compétition. C’est le cas par exemple du morphème « ouais » qui pose un problème de référence socioculturelle dans le contexte d’utilisation où il apparaît.

En réalité, ces deux possibilités sont très souvent envisagées dans le roman Trop de soleil tue l’amour par le même morphème « ouais » qui, originellement, ne renvoie qu’à une autre manière de dire ‘oui’. Nous posons donc que l’inscription morphologique « ouais » réfère à deux niveaux de compréhension différents : « ouais (forme relâchée de « oui ») et « wèèè » (forme émotive et d’expression socioculturelle dérivée de la langue ewondo).

Scripturairement, le romancier ne fait pas le distinguo morphologique nécessaire à ce niveau. La confusion, pour nous, se dénoue par le fait d’une interprétation co(n)textuelle du morphème « ouais » et de la prise en charge d’un certain nombre de marqueurs socioculturels qui nous informent sur la pertinence de « ouais » ou de « wèèè » dans l’énoncé. L’on peut expliquer cette confusion qui dérive de la non distinction stricte et radicale entre les deux possibilités sémantiques à travers une différenciation morphologique par le fait que Mongo Beti, n’a que huit ans, si ce n’est moins, (1991-1999) au Cameroun et qu’il n’a pas encore eu le temps de mieux s’imprégner de ces nuances. C’est le cas par exemple en pages 130 et 31 où le même mot « ouais » traduit en réalité d’une part le sens de « wèèè » et d’autre part, celui de « oui ».

Il en va ainsi, dans ce passage de la page 130 où Norbert s’indigne du faible montant à lui alloué pour sa tâche par Georges : « Ouais, chef, dix mille seulement ? J’ai fait quoi au Bon Dieu ? » (C’est nous qui soulignons). Il est difficile d’admettre ici le sens de « oui » mais plutôt celui de « wééé ». C’est aussi pareil dans cet extrait où PTC, qui se plaint de ne pas être écouté par Zam et Bébète, leur adresse son exaspération de cette manière : « Ouais, mes frères, qu’est-ce qu’y a encore pour ne pas écouter votre aîné ? » (p.61. C’est nous qui soulignons). Ouais ici signifie « wèèè ».

Par contre, dans l’exemple de la page 31, c’est bien le sens de « oui » qui est à retenir : « Ouais, voilà bien notre malheureux pays, harangua PTC prenant à témoin le nombreux public qui avait envahi l’appartement. » (C’est nous qui soulignons).

Nous pouvons retrouver le même emploi dans cet exemple où Eddie tente de comprendre les motifs pouvant justifier les tracasseries et filatures que subit Zam dans un entretien qu’il a avec le « policier amateur d’extras ». Au final, voici ce que pense Eddie de cette conversation sans grand éclairage :

Merci, mon frère. Bon, ben, on va chercher, puisque c’est ton truc. Faisons le point : c’est politique, mais pas forcément entre le pouvoir et l’opposition. Ce n’est peut-être pas politique, mais ça peut quand même impliquer des politiques, sans être politique à proprement parler. Ouais, on était partis de zéro ; là, tout de suite, j’ai l’impression de partir de moins dix. (p.114. C’est nous qui soulignons)

Ici, le « ouais » correspond effectivement à « oui ». Nous procédons à la même interprétation pour l’occurrence de ouais en page 177.

Un nouveau changement dans l’emploi s’opère dans cet exemple où Norbert et Georges discutent sur le montant que le policier percevra pour le service qu’il lui rendra. Ouais n’a plus le sens de oui. Le policier s’attend à avoir cent mille francs par jour quand subitement Georges lui en propose juste dix mille. Voici comment Norbert réagit : « Ouais, chef, dix mille seulement ? J’ai fait quoi au Bon Dieu ? » (p.130. C’est nous qui soulignons). ‘Ouais’ ici correspond à « wèèè » et non « oui ». Pareil en page 133, page 149 (2 occurrences), page 178 (2 occurrences), page 234.

Nous retenons donc que dans le roman Trop de soleil tue l’amour, il y a effectivement présence de la conscience de la langue autre (l’ewondo) dans l’expression en français des personnages ou du narrateur. Cela s’opère, matériellement, dans le texte romanesque par non seulement la preuve du passage d’une langue à l’autre, mais aussi la complexité finalement épaisse des énoncés et des mots en contexte de plurilinguisme. Ce dernier crée une nouvelle norme qui requiert des efforts de conceptualisation de la nouvelle langue en vigueur. Celle-ci n’est pas véritablement le français mais bien une langue française métissée et marquée par les influences venant des langues autres avec lesquelles il entre en interaction socioculturelle et langagière.

Le français en Afrique est obligé de s’adapter à la couleur locale. Il s’habille de nouveaux imaginaires et se revendique de nouvelles normes. Dans ce contexte, la langue française dont il est question est une langue faite d’étrangetés où le locuteur et le récepteur de son propos se retrouvent exilés d’une langue elle-même exilique. La littérature francophone, en créant des liens entre les langues et les imaginaires autour d’un univers syncrétique où les rapports identitaires se trouvent mis en compétition, permet de mettre en discussion le caractère métropolitain lié à l’idiome français qui lui est souvent attribué. En réalité, il n’est véritablement pas question de cette langue car elle est certes repérable par le biais des mots du français, mais la logique qui sous-tend le mécanisme fonctionnel de la langue des textes d’écrivains africains est toute autre.



Liste des références bibliographiques

BAKHTINE, M. (1984) : Esthétique de la création verbale, Paris, Gallimard.

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Pour citer cet article


OWONO ZAMBO Claude Éric. Les imaginaires linguistiques : enjeu contextuel, sens et contact de langues/cultures. Signes, Discours et Sociétés [en ligne], 13. Sens et identités en construction : dynamiques des représentations : 2ème volet, 30 juin 2014. Disponible sur Internet : http://www.revue-signes.info/document.php?id=3411. ISSN 1308-8378.




GSU   Ovidius   Turku   Nantes   Agence universitaire de la Francophonie
Revue électronique internationale publiée par quatre universités partenaires : Galatasaray (Istanbul, Turquie), Ovidius (Constanta, Roumanie), Turku (Finlande) et Nantes (France) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1308-8378